ROSEMONDE
Je veux te voir mourir à mes pieds abattu'
Dans les deux ou trois Scènes décrite Roseiivmdo, écrites à Punique intention de son talent . mademoiselle Rachel souleva sans doute une pitié profonde et força la foule il l'applaudir; niais, la scnsilive, elle n'était pas femme ii se faire illu>ion sur l'impie-sion
pénible que l'oeuvre et la comédienne avaient produite! Elle était,
comme tous les véritables comédiens, eu communication directe avec son public; elle le dominai! de toute -.1 hautOUT, ''I [JUS DO de ces regards (jui la contemplaient n'échappait à son regard. Sun nom il elle-même était lét/ion. Elle était comme un instrument sonore où le souille même du ven! d'avril excite un frémissement ; cl quand par hasard les regards de son peuple étaient moins tendres, soudain elle comprenait l'obstacle, et par le redoublement de toutes les forces de son intelligence et de si passiOD elle B'eflbrçail de rallumer celte ardeur qui s'éteignait.
Telle fut sa tache héroïque, héroïquement accomplie en celle Rosemonde. Bile s'\ montra pleine à la fois des douleurs d'Hermione
et des fureurs de Frédeyonde ; elle \ fut belle, éclatante, inspirée et superbe, à la lueur d'une certaine lampe il la Macbeth, quand la Rosemonde vengeresse foule à ses pieds ce géant qui tombe en blasphémant la terre et le ciel, en reniant Dieu et le> nommes
Rien n'est plus vrai, mais par les difficultés de sa victoire, et par la peine de ce rôle odieux, et comme elle savait bien qu'elle ne recommencerait pas deux fois cette exécrable torture, à peine elle eut reçu les hommages accoutumés, qu'elle rentra dans sa loge en se tordant les mains de douleur et de désespoir.
Quel triste et touchant spectacle , et que je n'oublierai de ma vie ! Elle était assise en un coin de cette loge historique, où se retrouvait encore le parfum de mademoiselle Mars. Elle était haletante, éperdue, immobile et tombée en cette muette défaillance. Il n'y avait rien de plus éloquent et de plus triste. Ah! fille des Muses, elle succombait à la tâche ; elle était vaincue, elle en avait toute sa charge. Ame inquiète, esprit malade, et santé débile, elle n'avait plus de courage , elle n'avait plus d'espérance ; elle rejetait ce calice ; elle ne voulait plus de ces heures pénibles qui lui étaient faites par sa position même, et dans lesquelles il fallait absolument réussir.
Donc elle pleurait; ses beaux grands yeux étaient pleins de larmes; et comme un imprudent ami la voulait consoler, la voilà qui déchire en criant le mouchoir qui la couvre : « Or ça, dit-elle, voyez donc ma poitrine... et voyez si ce n'est pas une morte qui pleure ! . . .
Et nous sortîmes désespérés. C'était le véritable commencement de son agonie, et son premier pas sur le chemin du tombeau!
Elle joua six fois Rosemonde, et le poëte lui-même qui l'aimait et qui l'honorait, comme le véritable auteur de sa renommée et de sa fortune, éloigna cette coupe de ses lèvres pâlies par tant de souffrances et par une ardeur qui s'éteint.
Rosemonde appartient au dernier mois de l'année 1854. La Czarine, à savoir le dernier rôle que mademoiselle Rachel ait créé (c'est un mot qui en dit trop ou trop peu, mais qui est toléré par l'usage) , appartient au mois de janvier 1855. Nous parlerons peu de cette Czarine, on la retrouvera dans les Œuvres de M. Scribe. Voltaire , au moment où dans son Histoire de Russie il allait parler
de Pierre le Grand et des événements de son règne, s'écriait : « Donnez-moi le temps d'en parler! »
lit quant il eut pris son temps : « Il faut avouer, disait-il, qu'un « de nos concitoyens serait regardé comme un homme extraordi- « naire, s'il av ait fait une fois dans sa vie, par curiosité, la cinquième « partie des voyages que lit Pierre le Grand pour le bien de ses « États. De Berlin il va à Dantzick avec sa femme; il protège a « Mittau la duchesse de Courlande; il \isite toutes ses conquêtes; il « va dans Moscou où il fait rebâtir les maisons des particuliers qui « tombaient en ruines; de là il se transporte à Carilzin sur le Vol.ua « et construit les lignes du Volga au Tan aïs. Cependant il fait » imprimer le Code militaire qu'il a composé lui -même; une « chambre de justice est établie pour examiner la conduite de ses « ministres, et pour mettre de l'ordre dans ses linances; il pardonne il « quelques coupables, il en punit d'autres. Le prince .Mensliikolf « fut un de ceux qui eurent besoin de sa clémence; un jugement ii plus sévère qu'il fut obligé de prononcer contre son propre lils a remplit d'amertume une vie si glorieuse. »
Dans celte intrigue où M. Scribe appelait au secours de SOO bel esprit, de son invention cl de son dialogue ingénieux, ces deux glands fantômes: le czar Pierre le Grand et l' impératrice Catherine, il y avait comme un souvenir du tyran de Padoue, avec moins de vraisemblance. « Écoutez! mon lit souille se change en tombe. Gette » femme doit mourir, je l'ai décidé. Je l'ai décidé trop facilement u pour qu'il y ait quelque chose à faire a cela... l ue femme qui a « toujours eu l'air triste et préoccupé devant moi. qui ne m'a jamais « donné d'enfants... El puis . voyez -VOUS, la haine e>t dans notre » sang, dans nos familles, dans nos traditions... Il faut toujours <i qu'un Malipieri haïsse quelqu'un... »
Il \ avait une scène où la czarine amoureuse du jeune Sapieha est forcée par son maître et seigneur de contempler ce jeune homme qui gra\ il en ce moment les marches de l'eehafaud. A i liaque marche augmentait la terreurde cette infortunée; à chaque marche elle rap-
prochait de son cœur le poignard qui Fallait percer... Pierre le Grand, qui ne voit pas une faiblesse, une pâleur sur le front de la czarine décidée à mourir, s'écrie enfin : « Elle est innocente ! » En même temps il fait signe au bourreau, qui délivre le comte Sapieha.
Dans cette étrange scène, et plus voisine du mélodrame que de la tragédie , mademoiselle. Rachel était terrible et touchante à la fois. On frémissait! on avait peur!
Le succès fut grand le premier jour ; la ville entière , attentive, émerveillée, éprouva le plus vif plaisir à ces complications infinies; ce fut une louange unanime, ou peu s'en faut, de la grâce et de la beauté, de l'élégance et des habits de mademoiselle Rachel. Singulière aventure. Elle était devenue un entretien dans la ville pour la coupe et pour la richesse de ses vêtements! Les dames la citaient comme une mode ; elles s'inquiétaient de son négligé au premier acte, de sa robe de bal au second acte , de son manteau de cour à l'acte suivant. Ses broderies, ses perles, ses diamants, ses couronnes, devenaient autant de motifs pour que la foule arrivât à son théâtre. Interrogez la recette de la Czarine, et la recette vous répondra : Phèdre, Àndromaque ou Pauline ! Le chiffre est le même, et la foule est aussi pressée. Enfin le Théâtre-Français, dans ses plus grands jours, avec Racine et Corneille, il n'a jamais été plus suivi, plus rempli que pour la Czarine, à ce point que la dix-huitième et dernière représentation de la Czarine a produit la somme de cinq mille quatre-vingt-treize francs et vingt centimes; cent francs de plus que la salle n'en peut contenir !
Mais quoi ! c'est justement ici, dans le succès suprême et dans cet empressement à l'applaudir, que se montre au grand jour le bon sens de mademoiselle Rachel. La voilà donc applaudie, écoutée et fêtée autant qu'Adrienne Lecouvreur elle-même ! Eh bien ! ce grand succès la gêne et lui fait honte ; elle en est inquiète, et la voilà qui s'interroge et qui se répond à elle-même qu'elle n'est pas faite uniquement pour réussir par la pompe et par l'éclat du costume ! Etes-vous donc une coquette, ô Rachel ! et cela vous convient-il de changer si sou-
veut de parure afin d'éblouir les badauds de Paris'.1 Ainsi elle se parlait tout bas, ajoutant que l'heure approchait où elle prendra congé de la ville et de ses domaines héroïques. Quoi donc! représenter la Czarine, un drame en prose, à l'heure définitive, au moment suprême, à la veille du départ, quand on ne sait pas si l'on reviendra, au contraire, quand on est sûr, hélas! de ne pas revenir!
Cette idée était insupportable, et tout de suite oubliant ces fantaisies, renonçant à ces broderies, à ces diamants, à ces perles, il ( es couronnes , elle revint en toute hâte à l'œuvre, au poème, aux passions, à la vie, à l'accent même de ses premiers jours. En vain on la prie, en vain on lui remontre qu'elle ne peut pas, qu'elle ne veut pat, qu'elle ne doit pas renoncer il la Czatine en pleine fête, en plein succès... elle y renonce, à tout jamais elle y renonce. Bl puisque aussi bien elle n'a plus que sept représentations à donner au Théâtre-Français, elle \a jouer de façon qu'elle soil a tout jamais honorée et pleurée, et posée aux sommets des plus grands altistes de l'art dramatique, à oôté de Talma, et plus haut certes que mademoiselle Clairon. Donc, loin d'ici les fantômes, les vains ornements et les colliers d'or! Rendez son vieux théâtre ii mademoiselle Kacliel. RendeZ-luî ses premiers poèmes qui seront aus>i les derniers : Çmna (5,859 fr.), Polyeucte (5,509 fr. ). MUhriiate (5,118 fr.), Horace (5,588 fr.), Mithridaie (5.72 1 IV.). PolyêUcte (5,5ft6 fr.), Phèdre enfin, si longtemps débattue el dont elle axait fini par faire son chef-d'œuvre. Adieu suprême! et qui produisit une dernière recette de 5.8().'i IV. La première représentation d'Horace avait produit (et c'était beaucoup) 303 IV.
Voici son compte au Th&tre-Français : Du L3 juin 1838 au 23 mars 1855. mademoiselle Itachel a jour mille soixante-lroi> fois, et ces mille SOixante-trois représentations ont produit quatre millions trois cent soixante- neuf mille trois cent \ in, y I - neuf I ra ne > quinze centimes. Elle a joué toute l'année 1838 ci toute l'année 1830. elle a joué même au bénéfice de mademoiselle Mars. File eut trois mois de congé én 1840; elle en eut un second de trois mois en I8'jl.
en 1842 et l'année suivante. Elle fut malade un mois en 1843, un mois en 1844 ; elle ne prit que deux mois de congé en 1845, l'année suivante elle en eut six, quatre en 1847, deux en 1848, janvier et février, mais tout le reste de l'année elle fit un service actif, et si rude, que la Comédie entière lui écrivit une lettre officielle, disant que mademoiselle Rachel « l'avait sauvée. » En effet, le secours lui vint de Camille, de Phèdre et de la Marseillaise.
En 1849, le secours lui vint à'Athalie et d' Advienne Lecouvreur. Trois mois de congé la conduisirent jusqu'au mois de septembre. Elle joua tout novembre; le quinze décembre elle fut en grand danger. Les huit premiers mois de 1850 furent très -laborieux pour mademoiselle Rachel ; après un congé de quatre mois elle reprit son service avec un grand zèle. Six mois de congé en 1851, trois mois en 1852.
En 1853, le 1er mai, mademoiselle Rachel s'absente, hélas! toute une année. A peine elle est de retour (30 mai 1854) de son voyage en Russie, il lui faut courir au secours de sa sœur Rebecca mourante. Le jour du 15 août, mademoiselle Rachel rentre par Andromaque, et ce fut sa dernière rentrée...
En même temps, qui la voudrait suivre à Londres, à Berlin, à Rome, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Genève, à Varsovie et d'un bout de la France à l'autre, qui voudrait raconter ces fêtes, ces victoires, ces cités réveillées, ces rois et ces reines, ces peuples entiers qui viennent au-devant de l'idole, et qui rendrait compte aussi des peines, des fatigues, des fièvres, des extases de la Melpomène errante, à quels excès d'enthousiasme elle fut exposée, et quels ennuis s'emparaient de cette âme en peine aussitôt qu'elle avait quittée entièrement Paris, sa grande ville, on n'en finirait pas de raconter...
Elle aimait l'aventure, elle aimait les dangers du grand chemin. Elle racontait de la façon la plus pittoresque et la plus piquante les abîmes, les tempêtes, les montagnes franchies et descendues, les dangers qu'elle avait courus. Évidemment ces souvenirs ne lui
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déplaisaient pas; elle s'y arrêtait avec plus de complaisance, à coup sûr, que lorsqu'elle parlai) de ses couronnes, de ses sceptres, de ses enchantements, de ses amitiés illustres, de se> grandeurs.
Mais c'était Paris qu'elle aimait ! BSUe en aimait le bruit, le mouvement, les luttes. Elle aimait son bon accueil, elle s'acoommod&il même des rancunes de son parterre, et cela, toutes les fois qu'elle s'était absentée trop longtemps, lui plaisait et la charmait de forcer Paris ii l'applaudir. Paris, c'était eUe-même! Elle en était l'enfant, la joie et l'orgueil ; elle en était la fête el l'inquiétude. A peine elle eut quitté le Théàtre-hançais pour l'Amérique, elle trouva que ses adieux n'étaient pas assez complets et qu'elle n'avait pas pris un congé Suffisant de sa ville adoplive. Alors elle joua encore quatre ou cinq fois ses grands rôles sur le Théâtre-Italien. Jamais elle n'avait joue avec plus d'ardeur véhémente et plus de zèle) Bêlas! quels adieux ! Comme elle se rattachait il celle renommée, à celle ovation populaire! On eût dit qu'elle ne voulait plus partir et qu'elle était applaudie, ici même, pour la première fois, tant elle avait gardé !<• souvenir énergique el l'attrait pa>sionné de ses chers et merveilleux
commencements I tant elle était restés au fond de l'âme, au fond du cœur, la petite el tremblante Rachell
Donc elle partit! Celle fois elle partit pour ne plus re\cnir...
Bêlas! comment est-elle revenue en effet? Bêlas I ce n'étaient pas
les pressentiments qui lui manquaient! Ce n'étaient p8S les prières, les remontrances, le> bons conseils! Elle-même, en quittant l'Angleterre où elle s'était embarquée, elle pleurait, - mblable sa douce héroïne .Marie Sluart. Parfois même elle était tentée de s'arrêter et de revenir » au plaisant paxsde Fiance... t Elle partit!...
» Mon Polyciiclc lourlic il son hoirn* iIitiihti1 :
■ Pour Bchsvw de \i\rc il n ,i plus qu'un DiomeaL.. »
Après sa mort, par une précaution touchante, les amis de mademoiselle Rachel ont reçu, de sa part, les lettres qu'ils lui avaient écrites. Elle les avait réunies elle-même de sa main mourante, et, ne pouvant plus les conserver, elle les rendait, comme un souvenir suprême, aux amis qu'elle avait conservés. Parmi ces lettres on en choisit deux ou trois qui donneront une idée approchante de ces regrets, de ces appels, de ces conseils :
...«Croyez-moi, Rachel, il faut retirer cette imprudente démission, et tenez ceci pour constant que votre œuvre et votre vie à venir sont attachées au théâtre, et que, si vous abandonniez cette force et cette gloire où vous êtes, vous en auriez un éternel repentir. Songez donc à vos belles soirées ; songez à la foule attentive et curieuse ; au poëte ému, à la critique impatiente, à l'intime émotion du premier vers, à l'applaudissement définitif ! Quiconque a bu à cette coupe, une seule gorgée, en a pour le reste de ses jours à sentir le goût du breuvage enivrant ; à plus forte raison s'il a vidé la coupe jusqu'au fond, et s'il s'est enivré delà douce liqueur. Je ne suis qu'un petit artiste, moi qui vous parle, à peine si je suis suivi de quelques lecteurs, mais, s'il me, fallait renoncera mon lundi de chaque semaine, à coup sûr j'aimerais mieux mourir, tant ça me charme et ça me plaît de parler au lecteur et de lui raconter ce que ma tête a rêvé et ce que mon cœur a pensé. Ainsi pas d'excuse à une retraite prématurée ! Heureuse , le théâtre augmente et double votre joie ; en deuil, le théâtre est une consolation. Rappelez-vous Henriette Sontag! Elle s'en va au plus beau moment de la grâce et du charme... vingt ans après elle saisit le premier prétexte, elle revient... à peine la veut- on reconnaître, et, l'infortunée! elle est morte à la peine. Elle vivrait heureuse, honorée et forte, si elle avait chanté aussi longtemps qu'ont duré ses beaux jours. La belle affaire, après tout, de se reposer à trente ans ! . . . »
« Je vous écris, de ma plus belle main, qu'il faut absolument, à cette heure, surmonter le deuil que vous portez, vous montrer forte, sinon
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héroïque, et songer, même en l'honneur de votre aimahle Rebecca, si cruellement et si tôt perdue, aux devoirs qui vous restent à accomplir.
« Ces devoirs sont de deux sortes : vous avez votre jeune famille d«>nl vous êtes la force et l'appui ; vous avez votre père et votre mère et votre frère et vos sœurs dont vous êtes la joie et l'espérance. Où donc voulez-vous (jue votre bon père et votre excellente mère trouvent du courage, sinon dans l'âme et dans le cneur de leur petite Haehei ?
« Pour accomplir ce double devoir il faut vivre: il faut se défendre contre ces découragements funestes: il faut songer a donner l'exemple: en un mot (entendez-moi bien), vous n'avez jtos le tirait de succomber au milieu de votre carrière, au plus beau moment de voire renommée, à l'heure où ce grand art que vous ave/, ressuscité par tant de batailles péniblement gagnées attend de vous une nouvelle résurrection !
«Certes, vous avez beaucoup fait déjà, mais que de choses vous restent à accomplir! \oyez combien facilement le public parisien oublie, en si peu d'instants, le respect qu'il doit aux chefs-d'u'iivrc, et voyez qu'il ne demande qu'un prétexte pour revenir en toute hâte aux petites comédies, au petit art dramatique, au drame hurlé, aux vaudevilles non chantes; c'est vous seule, entendez-vous, qui êtes la vie et l'âme de ce grand corps, expirant sous le malaise universel.
« Si vous abandonnez ce cadavre à lui-même, c'en est Eût, pour ringt ans, de l'art sérieux: nous n'avons plus rien à attendre de la [Mtésie, et les vrais poêles, que vous allez priver de leur appui naturel, maudiront votre nom et voire gloire qui étaient leur dernière espérance. \insi. plus vous êtes à l'abri des coups de la fortune vulgaire, et plus c est un devoir pour
vous de ne pas quitter la partie et la bataille avant l'heure. Ehl dans le cabinet même où je vous écris, il n'y a pas déjà si longtemps que je vis
entrer l'enfant sans nom, qui venait tremblante de jouer Camille en présence de vingt spectateurs !
« Je n'insiste pas aujourd'hui, j'attendrai, s'il vous plaît . pour reprendre mon discours, que vous soyez plus forte el mieux portante, \llons, courage! allons, laissez pénétrer le rayon dans ce beau nuage et l'espoir dans ce pauvre cu'ur ! »
« Mon cher enfant!
« Je ne veux pas vous laisser partir sans vous envoyer mes meilleurs, mes plus sincères et mes plus paternelles tendresses. Vous êtes aussi mon enfant, je vous ai vu naître et grandir, je vous ai vu marcher et toucher au but! A cette heure un peu de fatigue, un grand malaise, et tant d'intimes regrets du théâtre absent , vous éprouvent cruellement ! Soyez forte , ayez bon courage! Abandonnez votre âme à l'espérance et votre corps à ces vents tièdes et propices, à ce voyage, à cet Orient, à ce soleil, à ces astres cléments qui vous attendent et qui vous rendront forte, heureuse, inspirée, à tant d'honnêtes gens qui vous aiment et à ce grand art de la tragédie que vous avez ressuscité et qui n'a pas d'autre avenir que sa Rachel. »
Et maintenant elle entrait dans son agonie; elle était mourante; elle appartenait à la mort. Elle seule à cette heure elle n'avait plus d'espérance. Aux yeux de tous elle était encore une Muse... à ses propres yeux, elle était une morte. Cependant elle saluait son peuple avec le geste d'Apollon lui-même. Elle avait tout à fait ce genre d'éloquence, la grand iloquentia dont parle un ancien ; même elle redoublait de zèle et de ferveur, tant elle savait qu'elle allait disparaître, et si vive était sa suprême ambition de laisser un profond souvenir. Ainsi à peine elle eut quitté pour toujours le Théâtre- Français, elle donna coup sur coup au Théâtre-Italien une suite brillante de représentations où elle fut tour à tour l'Emilie et la Phèdre, la Camille et la Pauline éclatante. Absolument elle voulait mourir debout, et elle tenait, la vaillante,
A faire honte aux dieux qui l'avaient condamnée I
0 misère! ô profession sans pitié! « J'ai disséqué mademoiselle Duthé, et j'y ai pris grand plaisir, » disait Rameau le fou; c'est
notre histoire avec toutes ces grandes comédiennes prématurément emportées parla mort. Point de relâche et point de répit, a Encore ! encore! Encore aujourd'hui Phèdre ou Monime, et tu mourras demain! » C'est un mot de la foule impitoyable. On dit que les sauvages dévorent leurs parents devenus vieux ; nous sommes pires (pie ces sauvages -la : les êtres qui nous ont le plus charmés, nous les écrasons sans pitié, même n'eussent-ils (pie vingt ans. Pour un cheveu de moins sur ce Iront glorieux . pour une seule ride il 06 sourire, et pour un sanglot réel dans ces feintes douleurs, nous immolons sans pitié nos victimes. Infortunée . hélas! Parce que hier encore elle amusait la foule, et parce que le peuple enchante de sa parole applaudissait il son geste, à sa grâce, il sa beauté, il lui faut recommencer aujourd'hui le drame qu'elle jouait hier.
L'infortunée, elle a tous les droits du monde hormis le droit de BOufirir pour son propre compte. Elle nous doit sa maladie aussi bien que ses jours de santé. Klle a la fièvre, ehl tant mieux, son sourire en sera plus tendre et son regard plus charmant. Si If soufle a manqué à sa voix brisée, il la bonne heure! Ilcrmionc en sera plus terrible, et Phèdre en sera plus touchante. —Infortunée, il><>ni tiré grand parti, ces admirateurs féroces, de son agonie. En \ain nous savons (pie lassée, abattue et tremblante, lu ne saurais même te mouvoir dans ta maison silencieuse... il faut marcher encore, 6f mourir, s'il le faut, à celle horrible tache. On DOUS affirme, el imus
en sommes sûrs, que si lu continues à marcher dans ce sentier de ronces, tes pieds seronl ensanglantés . • . Ton pas même a'eo sers (pie plus dramatique ! TonCœur est malade Butant que ta poitrine; ton Ame sou lire, el voici que ton crâne e>l brisé sous les plus violentes contraintes... Que nous font ton Ame el ton cœur?
C'est ton plus beau rôle et le plus terrible. entends-tU? de souffrir pour nous plaire et nous amuser une heure. C'esl le rôle de l<>n foie d'être dévore'- par le \aulour. le rôle de ton COBUT d'être horriblement contracté par le malaise indicible des tortures oerreuses;
le spasme est dans la lAche abominable (pie tu accomplis chaque
jour. L'agonie est dans ton rôle, et la torture est dans ta profession de grande artiste. Ainsi souffre et devant nous, en plein public, en pleine rue, et, si tu meurs un beau soir à notre bénéfice, alors nous t'aurons vue aussi cruellement torturée, c'est-à-dire aussi grande tragédienne que tu peux l'être! Meurs donc aujourd'hui, nous te disséquerons demain.
Ainsi parlent les vrais amateurs de la tragédie! Ils ressemblent a cet Anglais, assistant aux représentations de Van-Amburg, dans l'espérance (pie le dompteur de monstres sera enfin dévoré par ses tigres et ses panthères. Que voulez -vous? Il faut bien pardonner quelque chose à l'enthousiasme du métier!
Il y avait beaucoup de cet empressement féroce dans les derniers empressements de la foule aux dernières représentations de mademoiselle Rachel, ou, pour mieux dire, en ces jours de fièvre, en ces soirées presque surnaturelles : c'était un mélange incroyable, et des deux parts, de joie et de peine, de regrets et d'attendrissements. Tantôt le parterre à son aspect était immobile, impassible et mécontent... tantôt il battait des mains avec frénésie... Il l'eût battue, il se mettait à l'adorer. — Ne t'en va pas, disait-il, ne t'en va pas, je suis le plus grand roi de ce bas monde, et moi seul, moi seul, entends-tu? je puis dignement récompenser ton génie. 0 cruelle! ô vagabonde ! Je vous aime et je vous aimais de toutes mes forces ; je n'avais que pour vous des applaudissements et des couronnes: pourquoi donc m'abandonner si vite? Est-ce que, par hasard, vous connaissez un plus grand seigneur que moi-même, le parterre de Paris? On nous a dit, il est vrai, que la reine d'Angleterre était allée au-devant de Votre Seigneurie, qu'elle vous avait accablée de ses empressements et de ses amitiés, mais, quand la chose serait vraie, est-ce que votre bonne sœur Victoria d'Angleterre (avec son bracelet : Victoria Reine à Rachel!) aurait la prétention de l'emporter sur moi, le parterre de Paris? Apprenez, mon enfant, que je suis le roi du monde !
Apprenez, ô ma Rachel, que je suis le maître absolu, non pas de
deux ou trois méchants royaumes, comme l'Irlande, l'Ecosse et l'Angleterre, mais le souverain tout-puissant de la gloire et de la renommée; je les lais, j'en dispose; il mon gré je les donne ou je les prête, ou bien je les retire, et tant pis pour ceux qui m'abandonnent ; tant pis pour qui s'en va tout au loin chercher des bruits menteurs, une renommée frivole, une gloire de hasard! Ainsi le parterre 86 pariait tout bas à lui-même... Éloquent silence, et silence cruel !
Cependant mademoiselle Rachel. muette, interdite, défaillante et qui comprenait si bien les moindres paroles de son peuple, elle cherchait en vain le bruit, le mouvement, l'admiration, le long murmure qui lui annonçait naguère la présence de son public, que dis-je? de son esclave!... Il arrivait parfois que l'esclave s'était émancipé; le bruit s'était fait calme et sérieux ; toute joie était arrêtée en ces âmes vindicatives. 0 misère! cette fille tant aimée , dont le seul regard faisait battre à la fois lant de cœurs, il y avait des moments où son peuple la regardait comme une étrangère...
11 avait des \eux pour ne plus la voir ; il avait des oreilles pour ne plus l'entendre... Alors bientôt . soudain . quand elle a\ait eouibe la tête assez longtemps, elle bondissait comme une lionne, elle Bfl réveillait comme le taureau SOUS l'aiguillon. La vottk, belle, intelligente et superbe, au delà de tout ce que nous savions de son intelligence et de son orgueil, qui ramenait a la vraie et sincère tragédie, en même temps qu'aux proportions les plus correctes, son ge>U\ son regard, sa voix même... Une fois rentrée dans les dillieiles sentiers de la tragédie, elle les suivait d'un pas net et ferme, a ce point que le parterre oublieux de toutes ses rancunes l'acclamait et la proclamait comme une reine. On eût dit un amoureux des grandes Coquettes du beau monde, qui brise un instant >a chaîne pour la reprendre. On se boude, on s'insulte, on se recrie, on >e redemande les portraits et les lettres; oui. mais on .«.'aune «i la rage.
Telle est l'histoire de ces dernières représentations. Commencées dans le silence et dans une froideur marquée, elles
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se terminaient, à coup sûr, dans l'enthousiasme et dans la passion.
On se boudait, on s'interrogeait de part et d'autre, et cependant à certain cri, à certain geste, à certain regard irrésistibles, c'étaient des adorations et des admirations sans fin. Elle était irrésistible en ces dernières luttes contre le mal qui la dévorait toute vive, et son feu,, en un clin d'oeil, avait fondu toutes les glaces. A peine en scène elle s'emparait de l'âme entière de son auditoire et d'un enthousiasme (jui touchait au grotesque. A la dernière représentation de Mithridate (hélas! Monime, une œuvre exquise et la plus touchante création de Racine!) un jeune homme, un des fanatiques les plus violents de mademoiselle Rachel, grand admirateur de Corneille et de Racine par-dessus le marché, était arrivé de très-bonne heure dans sa loge. Il avait attendu avec cette joie douloureuse qu'amènent avec eux. les grands événements de la vie, et quand la tragédie commença , jamais vous n'avez vu homme attentif à ce point. A la fin, au dernier acte, voilà notre homme qui bat des mains et se réjouit de toutes ses forces. « A la bonne heure ! » s'écriait-il. Et comme un de nous s'étonnait de cette joie intempestive à un homme grave : « Vous avez donc retrouvé votre Rachel?» lui-disait-on. « Oui, certes, reprit-il; mais ce n'est pas de Rachel qu'il s'agit. Savez- vous ce qui est écrit sur le bandeau de Monime?...» On le regardait comme s'il était devenu fou ! « Oui, reprit-il, avez- vous pu lire, écrits en lettres gothiques, ces deux mots latins sur le bandeau: Altitudo tua?... » Si vive et si grande étaient l'inquiétude et l'admiration !
Elle partit enfin; elle prit congé en pleurant de tous ceux qui l'aimaient, leur faisant jurer qu'ils ne l'oublieraient pas, absente. Au départ, elle redoublait de grâce et de tendresse; elle avait pour chacun et pour tous les paroles les plus charmantes. Cette heure de son départ pour les États-Unis était une heure suprême, et je me rappelle fort bien qu'un soir, à son piano (souvent, en effet, je l'ai déjà dit, l'ancienne élève de Choron reparaissait), elle chantait à voix
basse et d'un accent déchirant le grand air de Judith Pasla. une tragédienne de sa famille:
O patria ! dolec e ingrata patria allin^ A te ritorno; io ti saluto, o cara Terra degli avi miei! Ti bacio e queslo Per me giorno sereno; Comincia il core a respira rmi in seno! Amenaide I
Elle disait si bien cette élégie héroïque, elle eu avait si bien pris le sens et l'accent mêles de joie et de douleur. que l'on 96 demandait si elle n'était pas Judith Pasla elle-même. < îe même >oir elle raconta comment mademoiselle .Mars a\ail <|iiitle le théâtre, et elle dit quo mademoiselle .Mais ('-tait bien heureuse : elle a\ait été aussi loin (|ue son art pouvait aller; elle avait pousse au delà de toutes les limites sa jeunesse et sa beauté ; ce même soir encore, enfant de Molière et de Marivaux, mademoiselle Mars avait été tour a tour Klmire et Lisette, et son peuple enchante avait BOIlrij avait pleuré. A la lin inadenioix'lle Mais et 90Q peuple s'étaient >epares pour ne
plus se revoir, sinon mu jours solennel> do grandes repnjeentation&t (piand Célimène était assise aux premières logea du théâtre, et que son peuple se retournait pour l'admirer encore une fois et pour l'applaudir. cOui, disait inademoiaelle Kachel eu xHipuanl . mademoiselle Mars est bien heureuse, et quelle mort plus douce et piufl calme, à l'heure ou l'aride vieillesse exi.ue enlin >a proie... et quelles funérailles!... » De ces funèbres honneurs elle n'avait rien oublie.
Plus l'heure approchait de ce départ, et plus s'augmentait la tristesse. Kn vain elle se savait ap|>elee. attendue par tout un jieuple, au delii de l'Océan; en vain les plus légitimes et les phlfl \a>lr> eapérances s'ouvraient devant elle ; en \ain elle se disait qu'après ce voyage elle était a jamais la souveraine dôt doua mondes, ci (DM l'Amérique maiHjuail il sa fortune*» elle frémissait a la >eule idée de ces deux cents représentations qu attendaient le^ bomains et les
Athéniens des Etats-Unis. Sa tristesse était au comble. A aucun
prix elle n'eût renoncé à ce voyage et pourtant, quand elle
voyait ce qu'elle allait quitter, elle fermait les yeux, comme si elle eût été sur le bord d'un abîme! Son hôtel même était un deuil pour mademoiselle Rachel. Elle en avait fait l'asile orné de sa fortune; elle y avait entassé des merveilles : livres, bronzes, tableaux, porcelaines, miroirs, boiseries, corniches, lambris ; un plafond de Muller, un buste de Canova, le portrait de son aïeule, Adrienne Lecouvreur, et tout au sommet de l'hôtel, dans les mansardes, un petit lit d'enfant sur lequel elle aimait à dormir, réfugiée et cachée au delà de ses splendeurs. Et quitter tout cela! quitter tout cela!
Elle voulut s'embarquer à Southampton pour New- York, non pas sans prendre aussi congé de l'Angleterre où elle avait beaucoup d'amis. Londres avait adopté volontiers la grande artiste que Paris avait mise en lumière, et, la retrouvant pour la perdre si vite, Londres lui lit le même accueil qu'il avait fait à madame Malibran morte aussi jeune que l'était Rachel (7 octobre 1836) . Maria Felicia morte à vingt-huit ans, écrasée par le travail ! Ces adieux, à Londres non moins qu'à Paris même, furent tristes de part et d'autre, et mademoiselle Rachel embarquée sur le Pacific s'écriait, pâle et tremblante : Adieu, plaisant pays de France!... à la façon de son héroïne, Marie Stuart.
Nous ne la suivrons pas dans ses derniers voyages pleins de gloire et de périls, de fortune et d'abandon, d'enthousiasme et de souffrance. Son départ, son séjour triomphant et déplorable à New- York, son arrivée à la Havane, où devait mourir, si misérablement, victime de sa tendresse maternelle, une des plus charmantes créatures de ce bas monde, avec la Malibran , avec la Rachel , mademoiselle Sontag, n'appartiennent pas à cette histoire! Un ami de mademoiselle Rachel, la voyant éperdue, et perdue en ces pays si nouveaux, écrivit de Paris un injuste feuilleton où il déclarait que les Américains étaient indignes d'entendre Andromaque , Athalie, Esther , Mithridate, Polyeucte et Cinna... Les États-Unis répon-
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dirent, ce qui était vrai, qu'ils étaient restés les sincères et sympathiques admirateurs de ces chefs-d'œuvre et de leur interprète, ajoutant qu'ils comprenaient parfaitement l'impatience et les regrets de la critique française, au souvenir de cette enfant que la critique, à bon droit, regardait comme son chef-d'œuvre...
Ainsi elle revint de ces lointains pajs, abattue, affligée, et cette fois tout à fait mourante. Elle retrouva sa mère et ses amis qui déjà la pleuraient, et pleurante elle-même, elle comprit qu'elle devait chercher un climat moins rude et des deux qui lui fussent plus cléments. Elle erra ainsi, calme et silencieuse, sous le ciel de l'Egypte et dans les eaux paisibles du vieux Nil, les bateliers du Nil se montrant la Siti et saluant sa barque errante, comme on salue un mystère. A la lin, n'en pouvant plus, elle voulut revoir une dernière fois tout ce qu'elle aimait, et elle employa ses forces dernières à rentrer dans ce Paris, sa première conquête et son dernier amour.
Ainsi chaque jour, que disons-nous .» même une heure apportai! un changement dans cette frêle existence, héroïquement disputée a la mort. "
Le jour même où mademoiselle Hachel quittait Paris pour n'v plus revenir que dans les ténèbres du cercueil, elle \oulul se lever de très-bonne heure, et. comme OD lui représentait qu'il n'était pas temps de partir, et qu'elle pouvait reposer encore, elle répondit qu'elle avait fait un vomi, qu'elle avait un pèlerinage a entreprendre, et (pie sa famille et ses amis lui apporteraient leurs adieux au chemin de 1er, qui la devait emporter dan> le Midi. Elle dit cela d'un
ton net et sans réplique il fallut obéir, et l'on remarqua seulement
(pie depuis longtemps elle n'avait montre tant d'impatience a quitter sa maison. Quand elle fut vêtue et prèle a partir, elle monta dans sa
voilure, et de celle place Royale où ses instincts l'avaient poussée*, à la façon d'une princesse du \\n" siècle qui veut mourir dans une maison convenable aux grandes funérailles 4, elle se fil porter, en (tassant par le Gymnase, où sa gloire naissante avait jeté sa première lueur, aux abords de son domaine, de son royaume et de son théâtre, aux abords du Théâtre-Français. La matinée (il n'était pas six heures) était froide et voilée; on n'entendait pas un bruit dans la ville encore endormie, et le vaste édifice était plongé dans un profond silence, une solitude immense. A peine, à travers la vapeur matinale, si l'on distinguait les portes fermées, le balcon désert, la muraille inerte et la porte obscure où I'enfant-Rachel avait frappé si souvent, mais en vain, de sa petite main amaigrie et roidie par la faim, par le froid !
0 porte insensible à tant de vœux, à tant d'espérances! Il avait fallu si longtemps attendre et languir sur ce seuil de fer! Cette porte étrange a des habitudes cruelles : elle s'ouvre aux nouveaux vénus, a l'heure où l'on ne va plus au théâtre, au milieu de la belle saison, en plein été. quand la nuit tiède invite au loin les âmes paresseuses aux rêves des belles nuits oisives. « C'est par là que j'ai passé, Se disait la pauvre femme, enfouie au fond de sa voiture; oui, c'est par là que j'entrai pauvre et jeune, et seule, et tremblante, pour représenter la Camille cY Horace. Ah! visions décevantes! La salle était vide, et pourtant il me semblait que le grand écho de ces voûtes qui se souvenaient de Talma, de mademoiselle Georges, de mademoiselle Duchesnois, de Joanny et de mademoiselle Mars, répétait déjà mes paroles. La salle était vide, et pourtant je comprenais que mon royaume était là, mon royaume et ma domination! A peine une âme ou deux m'écoutaient, sympathiques à mes douleurs, à mes colères, à mes passions ; mais bientôt ces deux âmes, jointes à la mienne, allaient se répandre au dehors, et la solitude et le silence d'aujourd'hui feront demain déjà, d'un bout de l'Europe