‹ Rachel et la tragédieChapitre 5 sur 26 · HERMIONE · texte numérisé non relu

HERMIONE

Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas!

PHEDR I : .

Peut-être sa surprise a causé son silence,

El mes plaintes peut-être ont trop de violence.

tët plus loin, quand Phèdre s'écrie :

Pour le fléchir enfin tente tous les moyens,

Tes discours trouveront plus d'accès que les miens;

pleure, gémis,

ne vous semble-t-il pas que c'est Hermione qui parle ainsi ?

Mais as-tu bien, OEnone, observé son visage? N'a- 1- il point détourné ses yeux vers le palais?... Dis-moi, ne t'es-tu pas présentée à sa vue? L'ingrat a-t-il rougi , lorsqu'il t'a reconnue?

Ainsi dit Phèdre :

OEnone , il peut quitter cet orgueil qui te blesse : Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.

Si bien qu'il eut fallu que mademoiselle Rachel apportât le plus grand soin dans l'étude de ce nouveau rôle, pour n'être pas tout à fait, au troisième acte de Phèdre, l'Hermione irritée et vengeresse. Or, plus mademoiselle Rachel excellait dans le rôle d' Hermione, et plus il lui fallait de force et d'attention sur elle-même, pour éviter ce danger presque inévitable, au premier abord. Quoi de plus simple, en effet, et quoi de plus semblable à la femme abandonnée qu'une autre femme abandonnée? En même temps, cela paraissait si naturel et si juste aussi, puisque Racine avait jugé à propos de refaire les vers que dit Hermione, d'employer le même artifice que Racine, et

i:t la tka<;kimk W

de confondre avec Phèdre llormione! A quoi nous no voyons rien à répondre, d'autanl plus qu'arrivée an troisième acte, après tant de vives émotions, la jeune comédienne s'est sentie évidemment fatiguée. Elle s'était brisée ii cette tâche illustre; elle était au bout de sa force et de son courage; elle semblait dire a son peuple, avec la Plù-die de Sénéque : « Avez pitié de mes pas>ions ! Miserere a ma n lis .'

Le retour imprévu de Thésée manque un peu de solennité et de grandeur, (le héros, vainement cherché dans les deux mers qui séparent florin the. et dans la mer Icarienne et chez les peuplo voisins de l'Achéron. il accourt, comme S il revenait de sa maison des champs. Dans son palais tout fait silence : sa femme s'enfuit ii son aspect, son lils ose ii peine jeter sur son père un regard plein d'inquiétude. A coup sûr le terrible Thésée s'est trouve dans ilrcirconstances plus dilliciles. mais non pas moins héroïques, et pour comble à' innocence, il s'en \a prendre ses informations chez Phèdre elle-même, et demander a cette implacable ce que lui. Thésée, il doit croire de son lils.

Dans la tragédie d'Euripide, Phèdre n'attend pu le retour de

Ihesée. elle meurt, cl vous retrouvez a ce propos, a >i longue distance, la même superstition qui aujourd'hui encore fait qu'on VS chercher le commissaire avant de couper la corde il un homme qui s'est pendu. — « Allez chercher les officiers de la reine, dit

le chœur, on est toujours mal venu de se mêler de- affaires d'autrui. >

L'officier arrive, il fait étendre le corps SUr un lit mortuaire, et tout d'abord les veux de Thésée s'arrêtent sur ce cadavre inanimé! — « Laissez-moi la pleurer! Chère épouse! vous n'aurez plus de rivale! » En présence de celle femme expirée en ce moment, vou> comprenez la douleur et la colère du roi. Phèdre n 'est plus lii

pour <pie son mari L'interroge. Bippolyte lui-même, devant ce cadavre, se sent pris de pitié, comme aussi la Phèdre étendue en Bes \oiles mortuaires est moins odieuse que la Phèdre de Racine aban-

2iî MADEMOISELLE RACHEL

donnant Hippolyte à la vengeance subalterne de sa nourrice. Par la même raison, Thésée, dans la tragédie d'Euripide, est pins simple et plus vrai que dans la tragédie française, où il fait trop de tapage. Pourquoi nous ramener avec tant de fracas ce héros qui vient de si loin pour se venger si mal ?

Au quatrième aussi bien qu'au troisième acte, Phèdre n'est plus qu'Hermione. C'est la même lamentation sans espérance, la même indignation , la même jalousie. — Ah ! douleur non encore éprouvée!

— Ils s'aiment! Et quand en tin la pauvre femme au désespoir (je parle de Phèdre et d'Hermione) veut faire tomber sur quelqu'un l'indignation qui l'oppresse, c'est la même rage et la même colère.

— Malheureuse ! — De quoi te chargeais-tu? — Je ne t' écoute plus ! — Va-t-en, monstre exécrable! — C'est tout à fait ce que dit Hermione à son complice Oreste : — Tais-toi, perfide! — Barbare, qu as-tu fait? — Pourquoi l'assassiner?... Qui te l'a dit?

On irait loin dans ces ressemblances et dans ces souvenirs qui semblaient dominer à son insu mademoiselle Rachel. Non, non, ce n'était pas Phèdre encore, ce n'était pas la tragédienne à la hauteur d'Emilie et de Camille; elle était loin de l'idéal auquel elle voulait atteindre, auquel elle devait atteindre; mais déjà, ce premier jour de Phèdre, était-elle assez belle, active et grande, avec tant d'animation, de zèle et de transports inespérés? Surtout , ce premier soir, où tant d'applaudissements furieux se mêlaient à tant de conseils donnés à voix basse, elle a dit, à la façon d'une belle statue, et pourtant avec une énergie incroyable, le grand mot : Pardonne!

En ce moment, elle était vraiment Phèdre, et le spectateur le plus difficile aurait pu trouver à ses yeux ces larmes irrésistibles qui sauvent toute chose. En ce moment suprême, mademoiselle Rachel, pâle, inquiète et fort belle, nous rappelait mademoiselle Falcon chantant le duo des Huguenots.

Et voilà comme, avec des fortunes bien diverses, mademoiselle Rachel franchit, pour la première fois, les colonnes d'Hercule de l'ancienne tragédie. Elle y trouva de grandes louanges, mais

aussi une extrême réserve : ici des fanatiques, plus loin des censeurs, mais de ce blâme et de cette louange elle profitait chaque jour pour arriver à la hauteur de ce grand rôle. On voyait qu'elle en avait l'intelligence et qu'elle en avait le sentiment; mais ce n'était pas encore la Phèdre vivante, la femme de la fatalité antique, la femme accablée par l'amour et sous la honte ; mélange touchant de passion et de remords : païenne par ses transports, chrétienne par le repentir. Elle hésitait, elle se troublait, elle appuyait sur certains passages, elle se contentait d'indiquer les autres. Enfin, ce ne fut que par une habile gradation que Phèdre se révéla entièrement à mademoiselle Rachel , et nous l'avons vue lentement arriver à ces grands éclats, à ces immenses sanglots, à cette verve inspirée d'inceste, de remords, de jalousie, de honte et de douleur!

Notez bien qu'au bout de deux grandes années de soins, de succès et d'études, il s'en fallait encore, el de beaucoup, que ce grand travail eût touché son parfait achèvement. Tantôt elle se sauvait par la douleur, tantôt par la colère. On eût dit parfois qu'elle renonçait à représenter dans leur énergie native tant de penchants dénaturés; qu'elle succombait sous le sentiment intérieur de l'injustice, de la cruauté, des odieux transports de cette reine adultère, et qu'enfin elle s'arrêtait vaincue par l'assemblage monstrueux de tant de crimes et d'idées contradictoires. Heureusement cette hésitation ne durait guère; ce trouble intérieur faisait bientôt place à la vraie colère, à la vraie douleur; l'énergie naturelle île cette âme en délire avait bien vile dissipé ces nuages : alors il fallait voir éclater ces colères; il fallait entendre parler cet amour; il fallait assister à la longue agonie de cette infortunée à qui le genre humain est à charge et qui se trouble aux divines clartés du soleil athénien.

Et quand enfin elle eut conquis tout son rôle, et quand elle en fut la maîtresse absolue, et que dans cette transformation complète elle n'eut plus un doute à concevoir, ce fut alors véritablement qu'au milieu d'un silence attentif, curieux, enthousiaste et tout

m MADEMOISELLE RACHEL

rempli de transports et de frissons , elle tint tout son peuple enchaîné à sa lèvre éloquente. Alors, par ses cris, par ses larmes, par ses remords, par cette infinie et toute-puissante inspiration, elle arriva aux confins du chef-d'œuvre. Oh! la sympathique et merveilleuse inspiration ! . . .

En vérité, c'est elle... elle porte à son front une étoile... Elle attire, elle plaît, elle charme, elle enchante, avec cet air aisé et naturel attaché à sa personne, indépendant de tout ce qui est le rôle étudié! La voilà donc! Sa démarche est fière et son geste est charmanl ; le vêtement antique s'arrange de la façon la plus vraie et la plus fière autour de cette jeune et frêle beauté; sa voix forte el flexible se passionne jusque dans les moindres choses; et quel succès! Un succès que rien n'arrête et qui grandit toujours; un succès qui sauve tout un côté de l'art dramatique, le côté des chefsd'œuvre qui se mouraient, qui étaient morts, faute d'interprète, cl qui se dressent glorieux et superbes, évoqués par la voix souveraine de cette enfant !

Ainsi nous parlions de Phèdre au bout de deux années; trois ans plus lard, lorsqu'elle revint de Saint-Pétersbourg triomphante, adorée, voilà par quels cantiques elle fut reçue. Elle .jouait justement pour sa rentrée ce rôle de Phèdre, et elle le joua merveilleusement.

» Elle nous est revenue avec une ardeur nouvelle , un redoublement de jeunesse, la voix très-nette, le regard inspiré et cette flamme noire qui brille dans ses yeux purs, et plus que jamais animés par toutes les colères de la tête, du cœur et des sens. Heureuse artiste , le a agabondage poétique et les mille hasards de la tragédie, loin de l'accabler sous la fatigue et sous l'ennui, semblenf hors (1rs murs redoubler sa verve, son inspiration et son courage! C'est un de ses privilèges de quitter Paris impunément! Mettez hors de Paris tout autre artiste que mademoiselle Rachel, soudain cette gloire dépaysée se sent affaiblie, éperdue et mal à l'aise. Loin de Paris, le poëte appelle en vain à son aide la poésie.

ET LA TRAGÉDIE. Ho

elle est rebelle à s;i voix. Le peintre invoque <'n vain la couleur

et le soleil, la couleur cl le soleil . la \ ie et la tonne, le ramènent à lire-d'aile sous le ciel parisien, le vrai ciel des vrais artistes.

Loin de Paris, essayez tle parler, essayez (l'écrire, invoquez Apollon, les .Muses, les trois Grâces et les vieilles divinités de la lyre...

() dieux et déesses! tonl se lait, tout est DWet, tOU( est mort; le musicien ne trouve plus (pie do accords \ ul.ua ires. Bile- mène, mademoiselle Mars, de son vivant, en plein éclat de >a force et de sa grâce, si elle va loin de Paris raconter aux foules attentives les mystères les plus caches de la comédie et du neur des femmes, soudain elle hésite, elle se Ironltle; une \ a peur soudaine s 'étend Bur ces hean\ veux oii se reflétaient naguère l'esprit de Marivaux cl l'ironie de Molière!

« Je ne suis plus en province qu'une Célimène de province,

disait-elle il ses amis. — Kl moi donc! reprenail Talma. il me

semble que je ne suis plus qu'un héros de contrebande; mon manteau de pourpre me produit l'ellèt d'une redingote a la propriétaire; mon sceptre en ma main hésitante nV-t plus (pi' un hâlon d'épines; ma coupe sanglante est remplie de vin guinguet, ma couronne terrible n'est plus sur ma tète inclinée et raisonnable «pi un vieux < hapean gris. DOQ il l'aire peur BUX oiseaux dans les temps fortunés OÙ mûrissent la pèche et le raisin ! h

Seule entre tous les artistes excellents qui B en \onl chercher l'admiration de la province et du monde, mademoiselle Hachcl a su échapper à l'influence irrésistible du terroir, de l'accent, du

clocher; à celle nécessite de frapper fort plutôt <pie de frapper juste ; de parler haut . si l'on \enl être écoule, de s agiter, si I on veut être

obéi. Pareille a cette grande dame de VAti poétique d Horace, si

nous la forOSZ è se mêler aux danses villageoises, elle ivste une daine, et, même enveloppée aux plis de son châle avec toute la nonchalance rustique, Phèdre va se faire reconnaître a ce je ne sai> quoi de hardi, de lier cl de vrai qui est une partie essentielle de

la démarche des reines et de l'orgueil des femmes! La distinction,

lo

c'est son grand art! Elle est née distinguée, et même avant de savoir qu'Homère existât, enfant nourri des reliefs des festins d'Homère, elle se révélait dans ses guenilles royales, la lille légitime de Sophocle et d'Euripide.

Elle a foulé, à ses premiers pas, les pentes rapides du Cythéron; elle a bu dans sa main enfantine les ondes claires de l'Eurotas. Son vagissement était grec, et je ne sais quoi d'homérique retentissait à son berceau inconnu et douloureux. Voilà son grand charme; elle est elle-même. Elle a toujours été ce qu'elle est aujourd'hui; elle a apporté pour sa part d'héritage, en venant au monde, l'éloquence de la forme, l'éloquence du geste et de la voix, et jamais la faim, l'abandon, la douleur, la nécessité, les luttes acharnées des pénibles jours, n'ont pu troubler cette sérénité parfaite de l'enveloppe extérieure! Or, ces qualités suprêmes, ces dons de là -haut, la femme les conserve sans savoir même qu'elle les possède! Détruisez une reine, brisez le trône d'un vieux roi , rayez et retranchez de votre histoire de quelques jours les princes de la jeunesse, quelque chose les fait reconnaître, absolument comme on reconnaîtra le parvenu de la veille dans le manteau mal décati qui l'enveloppe et dans sa pourpre insolente d'un instant.

Qui nous eût dit cependant , le premier jour des premières tentatives de mademoiselle Rachel pour s'élever au rôle de Phèdre, qu'elle arriverait enfin par l'énergie et la volonté non moins que par le talent et l'inspiration à cette Phèdre amoureuse, emportée et tremblante jusqu'au spasme, à ces larmes, à ces douleurs, à ces soupirs, à cette extase de la honte et de l'abandon? Qui nous eût dit que la tragédienne hésitante et troublée à l'excès rencontrerait vivante, irrésistible, cette longue suite d'imprécations et de tortures? Qui de nous se fût douté que cette voix brisée et suppliante deviendrait si complètement la voix obéissante à toutes les volontés souveraines de la pensée, et s'animant au cruel récit de cette lamentable et impossible histoire de la fille de Pasiphaë?

i;ï i,a TBAGÉDIE. K7

Enfin qui donc pouvait penser que cette Phèdre enveloppée dans ses voiles comme dans un linceul, dans sa passion comme dans un crime, élégante autant qu'on peul l'être, triste, mais de cette tristesse austère que comportent de pareils chefs-d'œuvre, et non pas de cette mélancolie banale à l'usage des incestes de carrefour, revenait, non pas d'Athènes, la \ille de Minerve, maidu fond de la Russie où elle attirait a ces douleurs, a ces crimes, à ces vengeances, les amis obstinés des chefe-d' œuvre français.»

Seuls ils s'attendaient il celle métamorphose, les esclaves fervents de l'art, «le la pensée Cl du goût, des gens qui se rappelaient de si loin cette œuvre éclatante et superbe du grand siècle, réservée à l'immortalité impérissable des chefs - d'oeuvre , el qui vivra étemelle, quand tant de millions d'hommes seront morts, après avoir ému et charmé tant de millions d'hommes. Ainsi, cette Mlle (le la (irèce et «lu soleâ avait affronté victorieusement les glaces du Nord! Ainsi elle nous revenait triomphante, heureuse, applaudie , après avoir colporté, a la façon «lu roman comique, de ville en ville, et <l«' province en province, «'i de royaume en royaume, la tragédie de Racine et la tragédie <l«' Corneille, dos rois légitimes, deux majestés à l'abri <l«' nos révolutions passagères : Corneille, le vieux roi, prevovant. sévère et sage, qui a >u proclamer

dans les vieilles républiques le principe cl In lin îles plus nobles

actions; Racine, le jeune monarque du Versailles naissant, qui s'est mêlé à ses fêtes, il ses amours, il ses pompas, el enfin a ses remords cl à ses tristesses.

Ils ont voyagé ainsi tous les trois, les deux poêles el la tragédienne enthousiaste, sans demander des nouvelles de cette société française qui se débattait dans les angoisses, côtoyant l'abîme OÙ

elle pouvait tomber. Eh! «pie leur importe une société qui tombe.1

Corneille et Racine ne peuvent pas mourir. Nous briserez vingt trônes puissants avant d'eflaœr un seul des vers des chefs-d'œuvre endormis si longtemps, que mademoiselle Itachel avait ranimés de son souille el qu'elle a remportes morte au fond de son cercueil.

M A I) li M () IS EL L Ë RACHEL

Le 6 décembre 18fr5, le Théâtre-Français nous rendait Oreste au bénéfice d'un bon et zélé comédien, Firmin, qui prenait sa retraite, cl de cet Oreste, mademoiselle Rachel et mademoiselle Rebecca. sa jeune sœur, devaient emporter et se partager tout l'honneur.

L'impatience était grande, en effet, de voir mademoiselle Rachel dans ce rôle éclatant, merveilleux, fatal, dans ce rôle d'Electre imposé par Voltaire aux Parisiens de Paris, le 12 janvier 1750 , à telles enseignes (pie ces Athéniens indisciplinés eurent grand peur de cette nouveauté de trois mille années.

Cette grande image d'Electre domine la tragédie antique; l'histoire héroïque des dix années du siège de Troie s'arrête à la mort d'Agamemnon pour recommencer à Electre. Sauvages commencements d'une histoire qui n'a plus désormais à raconter que du sang, des remords, des vengeances, des furies. Mais aussi quelle immense fatigue des hommes et des dieux a suivi la guerre de Troie! Sur la terre, les hommes sont anéantis; dans le ciel d'Homère, les dieux sont fatigués, et toute cette fatigue de l'univers immense , elle est due à la prise de ta ville , ô Priam !

Désormais donc, plus d'amours dans les campagnes, plus de nuage enchanté sur les sommets de l'Ida , plus de taureau sur ce rivage où se joue, en tressant des couronnes, la belle Europe, et plus de cygne qui chante dans les roseaux de TEurotas, plus de Proserpine enlevée pendant que sa mère crie et se lamente dans les campagnes, plus de bel Hylas à la fontaine, plus de Diane surprise au bain par Actéon, plus de ces grands rires du ciel à l'aspect de Vulcain qui traîne à sa jambe boiteuse un lambeau du lîlet fatal. Vénus a détaché ses colombes, l'Amour ôte son bandeau, quelques nymphes, à regret amoureuses, se cachent dans

ET LA TRAGÉDIE. :'->lt

les saules, houleuses d'être mics; Apollon Lui-même oublie <l<' poursuivre Daphné, oublieuse de s'enfuir! Voilà pour les héros du

ciel.

Cependant (|iie sont devenus les héros de la terre? Sélas! ces lutteurs qui demandent à combattre même contre les dieux, pourvu que ce soit à la clarté du ciel, ils sont morts, ils sont fous, ils cirent par le monde, épouvantés, cherchant L'Ithaque au loin «pu fuit toujours. Patrocle tramé dans la poudre! Achille mort! Pyrrhus assassine! Uhsse vagabond! Ajax tirant son épée éperdue contre une armée imaginaire, ci se couvrant d'un sang honteux. Ilécuhe! Ah! c'est tout dire! Hécube! Andromaque captive! Astyanax]... Mêlas! Astyanax! Le roi des rois. Agamemnon, sortant du bain, ci. pendant qu'on lui passe une robe fermée par le haut, écrasé ii coups de hache!

() lamentations auxquelles tous les poètes du monde n'ont pu suffire! Troie est prise, il esi vrai, mais l'Olympe et la terre sont dans le désordre, dans la misère, dans l'abandon ; les rois d'ici-bas

et les rois de là-haut expient les crimes, les folies et les courages de leur jeunesse. Seul, dehoul sur les doubles ruines du ciel et de la terre, le peuple athénien est reste pour célébrer par ses hymnes

Lugubres le double anéantissement de ses héros et de ->s dieux. Voilà pourquoi les épées, les poignards, les furies, les meurtres,

les habits de deuil, et pourquoi la douce llùte ionienne dont l'accord

plaintif accompagne incessamment L'hymne tragique. Prenez \«»

habits de deuil, couvrez-vous la tête de votre manteau; BSSeyezvous, comme Œdipe sur son banc de pierre; buvez ces larmes et couvre/ votre pain de cendres, ce sont les reliefs des festins d Homère, ou plutôt \ous aile/ dévorer les débris du repas d Alice. Les (irecs, railleurs même dans leur deuil, appelaient cela 1rs

festins d'Agamemnon . une ironie qui se retrouve au milieu des satires de Juvénal . Lorsqu'il appelle les champignons (ce poison qui déliv ra le inonde de l'empereur Claude) mets des dieuaoï Quand donc j'assiste, hier, par exemple, il ce draine romain

cl' Or esté arrangé par l'esprit le plus admirablement railleur ét incrédule , c'est-à-dire par l'esprit le plus français qui ait illustré le inonde, par Voltaire, je me sens saisi malgré moi d'une vive inquiétude pour savoir si Candide, affublé du manteau athénien, ne va pas se moquer de nous. Je me rappelle, non pas sans sourire, ce gentil jeune homme qui, à la première représentation $ Œdipe, portait la queue de la robe du grand prêtre en tirant la langue aux talons rouges qui encombraient la scène. « En voilà un qui va faire tomber la pièce » , disait la maréchale de Villars... C'était l'auteur en personne qui s'abandonnait, au plus fort de ce cruel récit de la fatalité antique , à cette verve ingénieuse et plaisante qui devait déborder de toutes parts.

Avouez que ce bel esprit qui rit de tout, s'il nous voit attentifs à une tragédie grecque de sa façon, ne se gênera guère pour nous faire quelque jolie petite grimace goguenarde, pareille au geste énergique du gamin de Paris lorsqu'il a indiqué à un bon étranger la rue Saint-Jacques pour la place Vendôme, et l'École de Droit pour la place des Victoires. Tant que cela plaît à Voltaire, je le suis dans ses explications et dans ses commentaires en faveur de son Oreste, soit qu'il écrive sa lettre charmante à la duchesse du .Maine, ou que, l'instant d'après, il se cache sous le pseudonyme de monsieur Dumolard, membre de plusieurs Académies, pour nous démontrer l'excellence de son œuvre grecque... Lisez bien ce monsieur Dumolard : pour commencer, il va se moquer de Sophocle qui fait mourir Oreste aux jeux pythiens, quand il était « si facile de s'assurer du fait. » Il se moque d'Euripide et de Sophocle qui font de Pylade un personnage muet, « et qui se sont privés par là de grandes beautés. » Jl trouve que la catastrophe est horrible, insupportable dans nos mœurs. (Dans nos mœurs est joli, quand on songe qu'il s'agit d'une tragédie grecque.) Et ceci et cela.

Poursuivons cependant et suivons monsieur Dumolard. Dans la tragédie de Sophocle, la reconnaissance entre Oreste et sa sœur est trop brusque; Oresle a tort d'assassiner Ègisthe au milieu d'un sacri-

i:t la t ha (;f: dm:. 53t

fiée. Le déooûmenl est invraisemblable et forcé. VOreste d'Euripide se l'ail reconnaître ii l'offrande de ses cheveux, à l'empreinte de son pied. El comme monsieur Dumolard, Voltaire, notre Athénien de Paris, se moque de cette empreinte! Bientôt de V Electre de Sophocle nous allons a V Electre de Crébillon, et nous la traitons de main de maître : car ce monsieur Dumolard . membre fa plusieurs Académies, est impitoyable pour le vieux Crébillon et pourTOrerte du célèbre poëte. dans lequel mademoiselle Clairon était si belle et qui avait tenu tout ce pays attentif. Comme on vous traite Crébillon et son œuvre! Comme on se moque des amours d'Electre, de I invocation à la nuit et de la princesse fphianaue!

dépendant monsieur Dmnolard se garde bien d'avouer <]ue les deux derniers actes de VOreste de Crébillon sonl remplis de beautés du premier ordres il aurait pu convenir aus>i. mais il n v a pas songé, que dans la tragédie de Crébilloa l'intérêt \ grandissant toujours; que le style, dans son incorrection même, e>t cependant rempli d'une certaine saveur trafique incontestable, el que rien ne saurait se comparer, dans la pièce de Voltaire, a la mort deClytemnestre dans la tragédie de son rival :

Oue vois-je dans ses mains... lu UMc de ma mèral

et tant d'autres magnuSquee éclairs dont s'illumine ca et la l' Electre de Crébillon !

L'Electre de Voltaire, au contraire, elle a beau tenter l'impossible, elle a beau chercher avec l'énergie d'un rare esprit quelque côté sauvage de la passion dont son àme est remplie, elle a beau tourmenter son génie pour tirer la flamme de cet amoncellement d'épilhèles. rien ne vient; c'est le Style qui manque à ce rôle d'Electre, plus encore que le sentiment et la passion.

Même les détails empruntes par I \lhenien de Paris au Pierre Corneille de la ville d'Athènes . ces détails tout remplis d'une énergie

déchirante, ils manquent leur effet dans le drame gallo-grec. C'est

très -vrai et c'est en vain que Voltaire a pris tout ce qu'il pouvait prendre à Sophocle, à savoir, la scène de l'urne par exemple: ces gémissements, ces sanglots, la douleur profonde de cette infortunée qui croit tenir dans ses bras les derniers restes de sa famille; cette princesse, esclave prosternée au tombeau de son père et qui pleure, et qui se lamente à la façon de ces douleurs antiques qui ne ménageaient personne . pas plus Achille sur le corps de Patrocle que le père d'Hector aux pieds d'Achille, pas plus la prêtresse violée à l'autel que la reine vendue à l'encan, ces larmes qui coulent encore après trois mille années, ces taches de sang que les siècles n'ont pu effacer, ces cris qui retentiront jusqu'à la lin du monde dans l'âme des nations policées... emprunts stériles et malheureuse imitation !

Que sont devenues toutes ces terreurs? De toute cette abondance le poëte français a rempli une urne chélive. Or, nous ne croyons pas à cette urne désenchantée , à cette urne vide , à ce mensonge ; nous sommes si peu Athéniens! Au contraire, les Parisiens d'Athènes croyaient à ce point à la toute -puissance de ces douleurs présentes, que l'on cite un comédien qui fit remplir l'urne tragique des cendres de son fils, afin que, se trouvant en présence de ces funérailles, et qu'entendant frémir, dans son étreinte paternelle, ces ossements calcinés, le génie de la douleur s'éveillât dans l'âme du comédien de façon à ébranler le théâtre immense où le peuple entier prenait place, appelé et convoqué par la patrie athénienne! Nous rions de l'urne chez monsieur de Voltaire... Nous serions pâles d'effroi, s'il nous fallait étreindre un seul instant l'urne éloquente de Sophocle.

Mais quelle folie de vouloir comparer nos douleurs à ces douleurs, nos croyances à ces croyances, nos tréteaux à ces autels, notre théâtre à cette tribune, nos comédiens à ces pontifes, notre commissaire royal à ces grands archontes entourés de la louange unanime, de l'obéissance universelle, populaires comme des rois d'un jour, qui dépensaient plus d'argent pour une représentation

ET LA TR VGÉDI r :'.(">

d'Electre que pour gagner la bataille de Salamine! Comme aussi, comparez ces misérables toiles peintes du Théâtre- Français, ce tombeau de carlon-pàte, cette nier immobile et ce palais de cartes malpropres . au v splendeurs , aux paNsa.yes. au ciel bleu, aux édilices de marbre et d'or dont se composait le théâtre d'Athènes... autant vaudrail comparer le souffleur essoufflé qui poursuit le comédien de son souffle à ce courageux peuple athénien qui sait par cœur V Iliade, ;i ces vétérans des armées d'autrefois qui, tombés en capti\ ité , gagnaient leur vie à raconter à leurs vainqueurs le cahnt de la colère d'Achille.

Allez aussi comparer \<» confidents ii celle chose \ ivante . réelle, sympathique et sonore, que le poète grec appelle le Prologue, V Épilogue, le Chœur! le ( lueur qui conseille, qui blâme, <pii loue, qui prie, qui encourage. Au besoin il insulterait les dieux! le « lueur, ce représentant majestueux du peuple d'Athènes , taquin, curieux, flâneur, crédule, malicieux, tout rempli de la grâce, delà vanité et de l'indépendance athénienne! Allons! ce sont la dos comparaisons

impossibles, auxquelles personne n'eût songé sans l;i dissertation

de monsieur Voltaire- Dumolard.

Or savez-vous à quoi devait servir cette dissertation destinée à nous démontrer l'excellence athénienne de VOreste de monsieur de Voltaire? dette dissertation a servi a nous démontrer que VOreste de Voltaire et la Méropedc Voltaire sont tout à l'ait deux tragédies

identiques, surperposées celle-ci sur celle -la. Ile sont le> mêmes

effets, ce sont les mêmes personnages; c'est la même histoire du lils qui venge son père égorgé et qui échappe aux embûches d'un habile tyran.

Merope est innocente du crime de Clytemnestre, ce qui était un grand motif pour qu'il q'j eût rien de commun entre ces deux mères. \a\ Clytemnestre antique ne s'abaisse pas ;i ces tendresses! Elle a peur de son Gis; elle sait que la fatalité la pousse incessamment sous le couteau de l'Oreste vengeur! Elle est reine, elle est superbe; elle avoue hautement son mari égorgé le jour où il revient

de Troie ensanglantée! O femme impitoyable! Et si, vaincue un instant, elle se courbe enfin devant les dieux inflexibles, elle s'humilie à voix basse, car elle ne veut |>as rougir devant sa fille Electre; Electre, ce remords vivant, cette vengeance <|ui marche, cette Furie éloquente acharnée à sa proie, cette fille de la douleur aux prises avec le désespoir.

Electre a quelque chose du Prométhée immobile sur sa base éternelle, et dont le foie déchiré renaît sous la serre infatigable du vautour. Elle \ous représente la fatalité qui attend sa proie. Elle n'a rien des humains, sinon les larmes et l'orgueil. Elle aime dans Oreste son frère, qu'elle a sauvé au berceau, la vengeance qui va venir. Elle marche d'un pas dédaigneux à travers tous ces crimes, sans daigner garer sa robe virginale du sang répandu dans la maison des Al rides.

Si donc vous faites silence en présence de ces immenses douleurs, vous entendrez retentir à votre oreille épouvantée ces histoires multiples de meurtres, d'incestes, de prison, de parricide; Electre ne sera contente que lorsqu'elle assistera à l'hécatombe de sa famille, sûre de tomber ii son tour dans la tombe où sont précipités tous ces morts. Grande image et fatale image! une de ces créations qui n'ont pas d'ombre, tant la lumière les environne de toutes parts : à leur pied la lueur de l'enfer; sur leur tête la limpide clarté du soleil. Qu'elle est grande et belle, Electre, dans les trois tableaux des trois grands maîtres: Eschyle, Sophocle, Euripide! Soit que le poète Eschyle, le vieux soldat de Marathon, de Salamine et de Platée, introduise l'héroïque et implacable princesse dans ses drames pleins de batailles et de tumultes; soit que le poëte Sophocle enveloppe l'âme inébranlable d'Electre dans l'ampleur dithyrambique, poëte couronné vingt fois par tous les peuples de la Grèce, ou bien soit que le sceptique Euripide, Euripide le railleur, qui avait donné aux Grecs soixante et quinze tragédies, fasse d'Électre l'héroïne d'une fable touchante, plus voisine du drame comme on l'entend aujourd'hui que de la tragédie expliquée par Aristote... Electre sort vie-

torieuse, animée et toute - poissante de son inflexible et chaste passion !

Entendez-vous, cependant, sur le seuil du palais de8 Atrides. le

choBurdes femmes étrangères qui ont suspendu leurs harpes plaintives aux saules de l'Eu rotas? Comme il ne s'agit pas ici d'une action dramatique, elles pleurent. Seule, une voix répond a leurs plaintes, la voix d'Electre. Parvenue au tombeau d'Agamemoon, Electre invoque les dieux souterrains ; elle accomplil !•■> sacrifices. Ecoutez ! La tragédie, en <•<■ moment, est une ode qui se chante en l'honneur des dieux. Toute cette élégie dialoguée d Bschj le conserve un grand caractère de mysticisme, et le peuple d'Athènes in- réclamera pas celle Fois contre l'oubli des dieux. Nihil ad Hua hum. Quoi! disait-il souvent aux tragédies d'Euripide, dans ces fêtes vous oubliez le dieu qui 1rs instituai Toute la lamentation d'Eschyle se poursuit ii travers les imprécations, les menaces, les croyances d'un poeie qui émit ii la vengeance humaine encore phis qu'à la prudence d'en haut.

Dans la tragédie d'Eschyle, nous arrivons scène par scène, c'està-dire strophe par strophe, a l'accomplissement de la destinée <|ui domine les hommes et les dieux. C'est quelque chose d'étrangement solennel, cette histoire de meurtres et de violences qui sera suivie bientôt d'un meurtre horrible : un lils qui lue sa mère! Les songes, les \ision>. les tonnerres, les lugubres histoires, Scylla arrachant le cheveu d'or de son père endormi, servent de lugubre reposé cette action qui marche a pas lents et couverte de crêpes,

COmme une procession funelire. De temps a antre, la DOUfrice

d'Ores te ajoute, par lamentations, a toutes ces douleurs. \ la

lin. le meurtrier Bgisthe tombe égorgé comme la victime attendue, (llytemnestre aux pieds de son lils implore eu vain la grâce et la pitié d'Oreste... Oresteest inflexible comme les Furies; il frappe, et

\oila qu'il a payé par le saut! de sa propre mère le BSng de SOU père

égorgé par Êgisthe. Orçà ! nous voilà bien loin des |>etii> arrangements «le la tragédie île Voltaire. Athéniens d'Athènes, battex des

mains, ceci est du véritable grec , c'est plus grec que Sophocle luimême, c'est de l'Eschyle.

Au cinquième acte de cette élégie, Electre se repaît de sa vengeance. Les deux cadavres expiatoires sont exposés à la clarté du jour, afin que le fils parricide atteste les dieux el le peuple de la vérité et de la justice de sa vengeance. Alors arrivent les Furies, c'est-à-dire que le remords s'empare aussi de ce cœur parricide. Crains les chiens irrités! s'écriait Clytemnestre. Tout, s'arrête alors. Aux prochaines solennités ce même Eschyle vous présentera, dans un nouvel hymne, Oreste poursuivi des Furies . un de ces procès de la religion, de la politique et de La inorale que le peuple d'Athènes se plaisait à évoquer tour à tour devant ses comédiens, ses philosophes, ses magistrats et ses rhéteurs.

Si Y Electre d'Eschyle est un chant funèbre, c'est toute une table. {'Electre d'Euripide! On y retrouve le poëte qui invente des incidents, qui cherche des péripéties, qui s'éloigne de l'autel des dieux, pour se mieux rapprocher du théâtre. Dans le drame d'Euripide, Electre est mariée a un iienlilhoninie de Ah cènes, pauvre et loyal, qui respecte en sa femme la tille de ses rois. La noble Electre, restée chaste et pure sous l'humble toit qu'elle habite, partage les travaux de son mari : elle va aux champs, elle va à la fontaine, elle porte fièrement l'amphore remplie à la source voisine ; il y a dans cette Electre des champs quelque chose d'humble et de charmant tout à la fois, d'un effet irrésistible. Autant la première Electre, celle d'Eschyle, est terrible, autant celle de Sophocle est éclatante! On se prosterne aux pieds de l'Electre de Sophocle; on pleure, on est surpris au charme de l'Electre d'Euripide. L'hymne plus humaine d'Euripide touche à la bucolique; on dirait que tout le premier acte est une idylle doucement murmurée à l'ombre des buissons, pendant que les oiseaux chantent leurs madrigaux mélodieux , comme dit nn des héros de Shakespeare.

Suprêmes enchantements d'une poésie où la terre et le ciel se rencontrent d'une façon divine! Aussi bien nous allons comme en

pèlerinage ;i !;i fontaine <i*Kuri[>i(h'. Or la fontaine dans laquelle l'Electre d'Kuripide plonge sa cruche élégante murmure autour du tombeau d'Âgamemnon comme une plaintive el mélancolique chanson <|ui n'a lien de menaçant on de funeste. A relie source sacrée se rencontrent Oreste et sa soMir : mais ici s'arrête enlin ce prélude champêtre. Soudain quels terribles accents ! quel funèhre et sanglanl dialogue cuire le frère el la sœur!

Auras-tu la force de m'aidera égorger ma mère? s'écrie Oreste. — Compte sur moi ! répond Electre! On dirait l'écho des imprécations d'KscliN le. tën ce moment vous cherchez en vain l'Electre de tout à l'heure, l'Electre de la chaumière, la jeune Baucis du jeune Philémon. vous retrouvez la Furie obéissante à la fatalité. Tout ce détail minutieux des travaux el des félicités champêtres n'était qu'un leurre du poète: habile artiste, il avait longtemps réfléchi sur les difficultés de son art. Eschyle en comprenait énergiquemenl tous les principes; Euripide en savait iou> lev secrets; Sophocle en a découvert toutes les grâces, toutes les beautés.

Laisse/ cependant le poète Euripide célébrer les fraîches campagnes qu'arrose rinachus, la sombre nuit, mère des astres d'oi . \& joyeux mutin, comme dit Roméo, la pauvreté bienveillante du toit rustique, il n'en sera que plus violent a maudire les crimes de la fille de Tyndare. Comme un grand poète qu'il était, comme un

vrai poêle bien disposé pour le draine, Euripide savait la toutepuissance de deux idées opposées l'une a l'autre; il aimait le détail ; l'ornement ne lui déplaisait pas, et cela le charmait île montrer a BOn peuple les robes plirv tiennes que retiennent des agrafes d'or. Il en

voulait ii l'attention en même temps qu'à l'esprit de son auditoire;

il était suivi et précède de sentences, de moralités, de paradoxes, parfois même de ces fortes impiél > qui n'ont jamais trop déplu au parterre de Paris, non plus qu'à celui d'Athènes.

Dans le récit d'Klectiv. pendant qu'Eschyle s 'arrête pour se

rappeler tous les crimes des Itrides, Euripide, plus bienveillant, célèbre la gloire des rivages troyens, les conquêtes des Argonautes t

et les Néréides qui dérobent à l'enclume d'or les armes d'Achille.

De son côté, le chœur chante sur un mode moins plaintif; les personnages épisodiques commencent à se montrer; l'ironie, en plein drame, se fait jour, et le poëte Euripide n'est content que lorsqu'il s'est moqué de son antagoniste, de son maître... le vieil Eschyle. En un mot, toutes sortes de grâces hospitalières sont répandues dans le récit déjà compliqué de notre poëte; il vous indique les moindres difficultés, les plus légères nuances, jusqu'à ce qu'enlin, dans ces murmures poétiques, s'élève la grande clameur, se dressent le grand crime et la fatale vengeance : Clytemnestre égorgée! Egisthe égorgé! Electre heureuse!

« Joignez- vous à nos chœurs, chère princesse; sautez de joie comme un faon léger qui d'un rapide élan a franchi les rives de l'Alphée; ô lumière! ô char étincelant du soleil! » Si bien que l'élégie champêtre devient une fanfare. Et comme les femmes grecques applaudissaient à celte imprécation d'Electre : « Ma mère! de toutes les femmes grecques vous êtes la seule qui ayez jamais formé des vœux contre la patrie. » On raconte que pour ses insolences Euripide a élé fustigé par les matrones athéniennes... mais elles oui dû vivement l'applaudir ce jour-là, tant c'était une passion vraie, l'amour et l'enthousiasme pour une patrie adorant, à de si beaux autels, les dieux de l'Iliade, et qui donnait de si grandes fêtes à ses enfants.

Le drame d' Electre, dans Euripide, se termine par l'entremise des deux frères Castor et Pollux, ce démenti divin à la fable d'Atrée et de ïhyeste. Le merveilleux plaisait à ce grand poëte, il ne plaisait pas moins à ce peuple, enfant du génie. L'Athénien aimait cet esprit, cette imagination, cette abondance, ces magnificences du spectacle , cette fantaisie , si l'on peut se servir d'un mot si nouveau à propos de ce chef-d'œuvre impérissable de la douleur et de la majesté antiques.

La véritable Electre, l'héroïne inspirée, éloquente, lugubre, entourée d'intérêt, de pitié, de respect, de cette majesté du mal-

heur qui s'attache à toutes les idées vraiment grandes, battez des mains, c'est l'Electre de Sophocle! Elle domine toutes les héroïnes de sou nom. a peu près comme l'ail la Vénus de Milo, placée sur la table ambulante des marchands de plâtre, an milieu de toutes sortes de Vénus accroupies. Le souille inspirateur, la vie éternelle anime encore, après trois mille années, celte grande

image. Le ciel d'Athènes, et la terre, et la mer, et toute celle nature exquise, respirent dans la composition de Sophocle. Moins féroce que l'Electre d'Eschyle, et plus simple que celle d'Euripide, l'héroïne de Sophocle se présente a nous, entourée de toutes les grâces et de toutes les grandeurs. C'est quelque chose de si vivant . de si vrai, un si noble instinct, un >i lier courage, un COBUT animé de sentiments si tendres et si furieux, une émotion si intime enfin, que rien ne saurait se comparer ;i celle illustre el excellente tragédie.

L'Electre de Sophocle se vante elle-même d'être une princesse bien née, ainsi elle se l'ait il elle-même une louange insigne.

une louange que l'on dirait réservée aux princesses de Racine. Elle occupe une immense place dans la tragédie; elle l'occupe simplement, naturellement, parce qu'i/ faut, c'est un moi d'Aristote , // fa u i <jiic i'Aijtvmnesire meure!

Et puis, quelles merveilles dans le détail de cette obw re immense 1 Un goût exquis, un art parfait; le dialogue est clair, triste el sérieux, sans aucune des recherches d'Euripide, aucune des violences d'Eschyle; les sentiments s'élèvent à mesure que se perfectionne l'art du poéie. Le jour-là le génie de l'Altique devait atteindre une sphère haute el calme qu'il n'avait pas même espérée.

En effet, dans celle Electre, la lutte de Clytemnestre et de >a fille est pleine d'énergie, el cependant elle ne dépasse pas les justes bornes; la mère se montre enfin, la fille au>si >e montre. On dirait que riphigénie égorgée parCalchas projette sur sa sœur une ombre favorable, quelque chose qui ressemble ;i la résignatiOD :

« Prenez ces cheveux, c'est tout ce oui me reste, el leur désordre u atteste ma douleur. Prenez aussi ma ceinture, la ceinture d'une

» vierge esclave : mais elle peut servir pour les bandelettes de son « tombeau. » Toutes ces indications merveilleuses, Voltaire, avec son seul esprit, les a comprises ; il a deviné la tristesse sincère . l'émotion maternelle, la haine vengeresse, la patience de l'Electre de Sophocle ; il aura pleuré à cette scène de reconnaissance que pourtant il a manquée.

En même temps, il entendait chanter, dans les vers du poëte grec, les oiseaux du ciel; il admirait avec toutes les passions de son âme et toute l' intelligence de son cœur cette illustre image de l'urne d'Oreste, éloquent prétexte à tant d'immenses douleurs. Il avait compris cette amitié triste, sainte et maternelle, du frère et de la sœur, deux proscrits, et sans doute il fut touché de la sincérité de ce dévouement, de la vive ardeur de cet enthousiasme. 11 a suivi le poëte dans son vol quand il désigne comme un inspiré l'emplacement de sa tragédie, Argos, le Lycée .et les bois d'Apollon, le temple de Junon, Mycènes et le palais ensanglanté des descendants de Pélops !

Certes, Voltaire a vu tout ce chef-d'œuvre; il l'a compris, il l'a aimé, il s'est pénétré de ces grandes passions, éternelles comme le cœur humain; cependant, toutes ces magnificences qu'il comprenait si bien, toutes ces douleurs sur lesquelles il a pleuré, il les a gâtées comme à plaisir. De ces trois poètes, Eschyle, Euripide, Sophocle, torturés dans le même sens, il a voulu faire un seul poëte... il a (ait Voltaire! II emprunte à Eschyle ses Euménides, à Euripide la richesse et le détail scénique, à Sophocle la vivacité, l'inspiration, l'élégance, et de ces trois belles œuvres d'une simplicité si différente il compose je ne sais quoi de triste, de diffus, d'impossible! une déclamation ! « Applaudissez, disait -il . c'est du Sophocle! »

Ce n'était pas du Sophocle, ce n'était pas de l'Euripide, encore moins de l'Eschyle : c'était un étrange assemblage de toutes sortes d'admirations confuses, un pêle-mêle de divers styles mal combinés. On dirait, à relire Oreste, l'improvisation d'un homme qui

s'est procuré chez un marchand d'antiquités les diverses parties d'un costume du temps de Périclès, et qui se veut promener dans la rue les sandales à ses pieds, le manteau sur les épaules , débraillé, à demi nu. On a beau dire : Je me fais Athénien... on ne se fait pas Athénien! Ou bien on s'empoisonne soi -même avec les mets plus exquis de la cité d'Aspasie et d'Anitus, comme cela est arrivé à madame Dacier le jour où elle a entrepris ce repas athénien qui pensa les laisser, elle et ses convives, sur le carreau de la salle à manger.

A cette exhumation d'Oreste, urne vide et sonore, l'étonnemenl a été grand d'abord; après l'étonnement est venu l'ennui, cet ennui de plomb qui retombe sur les vieilles œuvres, quand elles ne sont pas représentées d'une façon supérieure. .Mademoiselle Hachel, qui tentait ce soir-là la plus ingrate de ses complètes, le plus hardi de ses tours de force, intelligente comme elle l'était* eut compris bien vite qu'elle souillait sur des cendres éteintes et qu'elle essayait de ranimer un cadavre.

Hélas! sa lâche était uniquement de s'arrêter au chef-d'œuvre; et maintenant qu'on la juge, et qu'on la voit dans l'auréole que donne la mort à ses jeunes victimes, c'esl la grande louange de mademoiselle Hachel. tragédienne: elle n'a réussi que dans les chefs-d'œuvre; et tout de suite elle était vaincue, aussitôt qu'elle s'adressait ;i des passions d'un autre âge, de l'âge héroïque, traduites par un homme d'un esprit admirable, il e>l vrai, mai> traduites au hasard ; habilement, niais >ans trop de coiwiem v , avec l'activité d'une tète en feu, bien plus qu'avec la conviction (aime du génie. Ajoutez ceci : ce beau rôle de l'Electre qui avait séduit la grande tragédienne est un rôle monotone et >an^ grandeur, sans prévoyance et sans majesté, quand il est traduit par Voltaire.

Terreur mensongère, passion usée et croyance absente; mélodrame qui se trame sur les marches d'un tombeau vide !

A ces tentatives hardies, il faut le succès absolument. Plus que personne mademoiselle hachel avait besoin de réussir] elle voulait

Ifi

à l'excès l'admiration de la foule, l'intérêt, la curiosité, l'applaudissement, la louange; âme inquiète et cœur malade, esprit timide, même dans ses plus grandes hardiesses; organisation maladive et nerveuse, un rien l'abat, un rien la s uve; le silence l'encourage, le silence l'écrase; et tantôt elle résiste jusqu'à l'insolence aux volontés du parterre, et tantôt elle se laisse abattre au froncement de cette multitude agitée et nerveuse... autant qu'elle.

Elle aussi, elle avait son démon, et quand son démon l'abandonnait, elle ne voyait plus, elle n'entendait plus! Cette voix qui grondait à la façon de l'orage avait peine à se faire entendre en ce choc peu logique d'aventures et de passions qui se heurtent sans se rencontrer; surtout le vers lui échappait dans cette tragédie écrite en courant par un tout jeune homme ; et quoi d'étonnant? Le vers de cet Oreste est redondant et lourd; il est enflé et flasque ; sonorité sans éloquence, qui remplace mal la verve entraînante de l'ïambe athénien; c'étaient autant d'obstacles insurmontables contre lesquels s'indignait, violente et malheureuse, la noble et intelligente tragédienne.

Ainsi le soir de cet Oreste le supplice fut grand pour elle et pour nous. Le public , qui ne se rend pas compte toujours des émotions qui lui viennent , ne savait à quoi attribuer cette absence d'intérêt, de vérité j de passion, de vraisemblance? Mais allez dire au public attentif: Nous avons entrepris l'impossible!... Parfois, caria lutte fut d'un bout à l'autre pleine de fièvre et d'angoisses, la courageuse tragédienne retrouvait des cris, des gestes, des passions, des inspirations, des colères, des terreurs irrésistibles.

Puis, quand l'éclair avait percé le nuage, aussitôt le nuage retombait plus obscur. Les camarades de mademoiselle Rachel, éperdus, débitaient en toute hâte leurs tristes rôles. Seule, avec une énergie réelle, avec le désespoir d'une enfant qui veut tirer à elle sa sœur adorée qui se noie et qu'elle veut sauver, la petite Rebecca a lutté contre l'obstacle. Généreuse énergie dont le public a su bon gré à cette enfant !

Cotte enfant, qu'une mort précoce devait enlever si vile et si cruellement à sa famille, à sa sœur Rachel , n'avait pas seize ans lorsqu'elle débutait au Théâtre- Français sous les auspices de sa sœur qui l'aimait comme une mère et comme une sieur.

C'était des quatre enfants restés à la maison la plus approchante de L'âge et des travaux de sa sœur; elle venait immédiatement après mademoiselle Rachel, si bien qu'au moment où la tragédienne apportait dans l' humble maison paternelle celle fortune soudaine et cette renommée incomparable, la petite Rebecca s'était

trouvée; assez intelligente pour comprendre tous ces bonheurs ii la fois, et en assez bel âge pour en jouir toul de suite.

Elle eut donc (ce qui manqua a sa sœur) une jeunesse heureuse, abondante el facile, et connue elle avait un peu de oe sang qui fait les grands artistes, elle mit a prolil toutes 068 étoiles. Elle était studieuse, elle était attentive, elle avait le zèle et l'ambition. Non pas qu'elle rè\àt une destinée égale a la reine de

cette petite tribu d'artistes, au contraire: elle savait très-bien qu'en dépit de Ions ses efforts, elle ne serait jamais que la sœur de sa so'iir, il son ombre, il son côté et d'un peu loin... Cependant, toute jeune qu'elle était, elle avait déjà réalisé bien des espérances avant de mourir. Elle avait remplace, non pas sans beaucoup réussir, madame Volnys dans le beau drame de Casimir Delavigne, Dmi .hum â? Autriche. Elle était charmante dans un rôle impossible, un rôle de mademoiselle Mais. Victorine, < 1 1 1 Philosophe sans le savoir. I n bel esprit de notre temps, .M. Léon Guillard, lui avait conlié son rôle des Frais de la tjaerre, el la tragédienne avait montré qu'elle était une comédienne aussi. Dans cet Oreste, elle cul vraiment des cris, des passions, des douleurs, celle

petite Rebecca, fraîche, accorte, avenante, heureuse, et que tout le monde aimait rien qu'à la voir... Elle eut encore un beau jour dans sa vie, elle eut l'honneur de jouer à côté de mademoiselle Rachel dans le drame le plus pathétique et le plus touchant peut-être de Victor Hugo, de madame Dorval et de mademoiselle Mars (par moi, pour toi!) , Angelo, tyran de Padoue, et j'ai vu Victor Hugo lui-même heureux et content d'avoir retrouvé, ce soir-là, ses deux ombres, ses deux fantômes, ses deux poésies, mademoiselle Mars et madame Dorval !

Cette heure d'Angelo fut la plus belle heure de la jeune comédienne; il lui semblait (de l'aveu de tous, et surtout de sa sœur) qu'elle avait été un instant au niveau de mademoiselle Rachel.

Des tendresses, de l'amitié, du dévouement de la sœur aînée à la sœur cadette, de Rachel à Rebecca, nous citerons, s'il vous plaît, deux où trois lettres qui nous semblent tout à fait charmantes, et qui montrent mademoiselle Rachel sous son beau jour de mère adoptive, un de ses plus beaux rôles, et celui de tous peut-être qu'elle a joué le mieux.

« Ma chère mère , hélas ! la pauvre Rebecca en tombant a déchiré sa robe; elle était triste et j'ai compris la profondeur de sa mélancolie. Alors je lui ai dit que j'allais intercéder en sa faveur pour cette manche en défaillance, et que pour aider à son pardon je lui donnais ma robe de soie. Elle a souri, elle est sauvée... Adieu. »

Voilà pour l'enfance , et voici pour les études que faisait Rebecca sous la haute direction de sa sœur :

« Ma chère sœur et petite amie. Il faut convenir que tu remplis bien tes devoirs d'amitié; j'en suis vivement touchée parce que je t'aime bien ; je suis heureuse de tes progrès, et j'espère (attends-moi, j'arrive!) qu'à mon retour nous allons marcher à pas de géant, et que nous enfoncerons toutes les débutantes présentes et à venir. J'apporte à ma petite camarade un assez joli canezou de Nancy et deux paires de manchettes un peu gentilles. « Cependant tiens -toi prête au rôle d'Atalide; je jouerai prochaine-

nient Dajazet, nous répéterons à nous deux, et c'est là qu'on verra, j'aime à le croire, un rapide progrès. Ce n'est pas l'intelligence qui te manque, mon enfant, mais un peu plus de confiance en toi-même. Allons, ma camarade, courage et bon espoir, l'avenir justifiera toutes mes prédictions. »

On n'en finirait pas avec toutes ees tendresses, niais le moyen de ne pas citer ia lettre que voici . écrite de .Marseille lo 2(i juin L8&3 , quelques jours avant la reprise des Enfants d'Edouard où la douce petite Rebecca se fit applaudir?

« Mon cher petit duc d'York, apprends bien ton rôle ou prends garde! A mon retour si tu ne répètes pas comme il faut, je serai pour toi un tilocester ou un Tyrrcl; mais si le duc d^ork est gentil, je serai son frère Edouard , avec quelque chose en poche à son intention.

« Je suis contente de ton écriture; die ressemble à la mienne... quand je m'applique, bien entendu.

« J'espère, mon cher duc , que tu n'as pas deux cœurs, ça serait vilain. L's que je trouve à la fin d'un mot écrit de ta propre patte m'a donne un instant cette crainte; rassure-moi à cet égard, j'y tien^. car je préfère un bon co-ur à deux passables.

« J'embrasse ton altesse royale sur les deux joues avec les respects (pie je vous dois, mon cher duc. »

Et au post-criptum :

« Voici la figure ou l'image de mon hôtel. »

Et elle faisait en effet un dessin grotesque orné d'une enseigne : Au duc d'York. L'aimable lettre, et dans quelques lignes que de grâce et de contentement 1 !

Pendant dix années d'une calme et innocente vie. mademoiselle

\. C'est bien la môme main de la sœur qui écrivait le polit billet que voici à son frère enfant :

« Mon cher petit Raphaël, puisque le beau et simple HippoUtc a trouve grios devant, loi, j'en suis ravie, et pour le témoigner ma joie et ma reconnaissance, j'ajoute à ce léger billet la faible somme de dix francs. »

Rebecca tint sa place , une place honorable et bien tenue, au Théâtre- Français. Elle était studieuse, intelligente, active, et son grand chagrin était de manquer de rôles. Elle attendait chaque jour un nouveau drame; elle invoquait tous les poètes, elle s'adressait à tous les dieux. Cependant elle était gaie et contente, et nous la rencontrions souvent au bras de son père dont elle était le compagnon. A la voir fraîche, épanouie, avec tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté , qui nous aurait dit que cette enfant était frappée à mort, cl qu'elle irait, la première, avant sa sœur, qui devait la rejoindre si vite, au monument où nous l'avons portée?

11 y avait comme un charme autour de cette enfant gaie et contente, et dont la vie avait été si facile. On l'aimait pour toutes sortes de bonnes qualités qui étaient en elle ; elle n'a guère laissé que des espérances, et cependant son souvenir est resté.

On l'aimait pour ses bonnes qualités, pour ses belles grâces, pour son zèle , pour sa belle humeur , pour les apparences même de cette fraîche santé mêlée à cette éclatante jeunesse (flos ipse ) . Hélas! apparences trompeuses , santé qui meurt , jeunesse au bord de l'abîme! Elle se mourait, elle n'en voulait pas convenir. « Ce n'est rien, disait-elle avec un sourire, est-ce qu'on meurt à mon âge, est-ce qu'on meurt entourée, aimée, et quand on est la sœur de Rachel! »

Mais déjà cette espérance qu'elle montrait à son père, à sa mère, à son frère, à sa sœur, à tout le monde, elle ne l'avait plus au fond de l'âme. Elle se sentait frappée ; elle comprenait qu'il fallait partir, et elle partit enfin pour demander aux eaux salutaires des Pyrénées une allégeance à ce mal invisible. Or, pensez à l'épouvante, à la douleur de mademoiselle Rachel absente, lorsqu'à son retour de Moscou et de Saint-Pétersbourg, elle la retrouva si cruellement frappée et méconnaissable, elle-même, cette aimable fille dont elle avait été la sœur et la mère ! On eût dit que Rebecca n'attendait plus, pour mourir, que le secours de cette sœur hospitalière qu'elle aimait tant; et quand elle l'eut revue et qu'elle sentit

ET LA TRAGÉDIE. 2i7 la main de sa .sœur, elle s'arrangea pour bien mourir. llelas! quelle abominable et lente agonie! Il y avait tant de vie el de force; au fond de cette jeunesse , que la mort eut grand' peine à s'y maintenir; la jeune Mlle résistait à l'heure suprême qui jetait son ombre sur son front; elle ne voulait pas mourir * encore ; aujourd'hui elle était mieux, le lendemain elle était sauvée; alors mademoiselle Kachel revenait à Paris /tour reprendre son service, et ce fut dans ces intervalles d'un répit funèbre qu'elle joua Phèdre et qu'elle a joué Camille. Et trois fois, de Paris aux P\ rénées, où était sa sœur, on la vit qui passait, ne songeant qu'à cette agonie!

Enfin, après les jours de la lutte dernière, quand ces \eu\ >i tendres furent tout à fait fermés, quand la mort eut pose sa froide main but ce front intelligent, quand le < <eur n'eut plus mi mouvement et la poitrine plus un soupir, mademoiselle Racbel ramena ce pauvre corps épuisé par la fièvre et par l'insomnie. En vain elle avait invoqué Rebecca mourante el la suppliant de vivra encore, celle voix éloquente qui avait sulli à ressusciter la tragédie au cercueil n'avait p;is su prolonger d'un instant ces jours si sévèrement comptés!

Il n'y a ici-has que les chefs-d'œuvre de l'esprit humain qui soient immortels. L'ouvrier meurt, mais son travail rote, et c'est même une des grandes consolations de notre 00UTS8 passagère de

savoir que dans cette foule des enfants d'Adam, voués à l;i mort,

eux et leurs GBUVreS, il > eu a peut-être un par siècle qui M meurt p;is tout entier!

Les funérailles de mademoiselle Rebecca furent sm\ie> d'une foule intelligente, attristée, et qu'appelait en ce lieu funeste une profonde et sincère sympathie. On la pleurait pour sa grâce cl pointant de qualités aimables qui étaient en elle; ei quand enfin elle allait disparaître au fond de la solitude el du silence, une voix amie, une voix qu'elle aimait, lit entendre a son tombeau ces paroles de regret et d'adieu :

« Avant d'être une société, les beaux-arts sont une famille, et

c'est pourquoi, à l'heure suprême, on voit accourir, autour de la tombe à peine ouverte, les divers artistes dont se compose la grande famille, chacun apportant son regret, sa louange et sa douleur.

<( L'enfant à qui nous rendons , en ce douloureux moment , les derniers devoirs, était une fille pour nous, qui avons assisté à la naissance de son talent; elle était née au sein d'une humble et pauvre famille d'honnêtes gens; mais elle avait bien choisi le moment de sa naissance. Ainsi elle assista aux premiers triomphes de cette heureuse et glorieuse sœur qui ramena sur tant de berceaux la paix, l'abondance et l'espérance. Elle était intelligente, et bien qu'elle eût compris de quel côté venaient aux siens tant de bonheurs accumulés sur une seule tête, elle se dit cependant, qu'à l'ombre poétique de sa sœur, elle saurait trouver une place honorable.

« En effet, à force de zèle et de persévérance, en cette entreprise difficile , elle parvint à se voir comptée et acceptée aux mêmes lieux où le nom de Rachel était une espèce de mot d'ordre et de résurrection. Ceux-là seulement qui l'ont suivie attentivement, dans ses jeunes efforts , peuvent se rendre compte de ce travail et de cette ardeur à bien faire. On n'eût jamais dit, à la voir à ce point active et dévouée à son art, qu'elle se fût si facilement résignée à n'occuper que la seconde place. Un jour même elle jouait avec sa sœur dans VOreste de Voltaire, et comme Rachel semblait faiblir, elle poussa un si grand cri de misère et de peine, cette enfant morte aujourd'hui, que ce grand cri passa dans toutes les âmes, et que pour un instant, du moins, elle fut l'égale de sa sœur. Ne pensez pas qu'elle en fut triomphante... Elle en fut étonnée et malheureuse; elle avait été au delà de son espoir. Sa sœur en revanche était bien fière et bien contente, ce jour-là.

« Nous ne sommes pas ici pour faire un cours de littérature ; ces chères vanités de la vie, elles disparaissent en présence du tombeau. Donc ne rappelons pas ici , dans ce lieu de silence éternel , le bruit des grands succès, des grandes soirées, des fêtes orageuses. Ce

bruit misérable n'est plus qu'un son perdu dans le grand silence, et les orages poétiques n'ont rien à faire au champ du repos.

« Elle eut cependant , cette aimable Hebecca, ses heures solennelles, quand elle allait de Corneille à Racine, de Racine à Voltaire, et de Voltaire au maître de notre littérature dramatique, qui vit un soir réunies, dans Angelo, mademoiselle Rachel et cette humble Rebecca, que voilà sous nos yeux dans sa bière, et je puis attester de la joie et de l'étonnement du grand poète. () bonheur! il avait retrouvé ses deux ombres, ses deux poésies, ses deux fantômes: « Je les ai revues enfin, me disait-il il moi-même, mes chères <( fantaisies, mademoiselle Mars et madame Dorval! »

« Pauvre et charmante Rebecca! que «le charme en son sourire et que de grâce en son regard ! Était-elle heureuse et contente des bonheurs (pic lui donnaient son théâtre et >a famille qui la pleure! En la \o\anl dans celte tombe ouverte avant l'heure, on peut dire (pie la Comédie-Française a perdu son printemps.

» Mais hélas! au moment où toutes choses lui étaient favorables, en plein exercice de cet art à qui elle devait déjà l'indépendance, auquel elle eût demandé tout peut-être, excepté la gloire qu'elle laissait à la plus digne, elle se sentit frappée, et soudain, par un mal invisible, un mal horrible et sans nom. En \ain. courageuse et forte elle voulut se défendre et résister. En vain elle appelait a son aide ses vingt-quatre ans a peine accompli-. 966 espérances à peine entrevues... il fallut à la lin qu'elle >e reconnût \ aincue et bflSBe par celle fièvre, et elle partit . disant qu'elle serait de retour ici en même temps (pie sa sœur Rachel. sa bien -aimée!

« 0 misère!... Des deux so-urs qui étaient parties, une seule est revenue, celle qui était tout au loin dans les QeigBB et dan- tes glaces... l'autre qui axait cherche l'air plus doux, et des soleils meilleurs, a rendu le dernier soupir au milieu de <e> montagnes sans printemps. Lente agonie! épomantable mort! La vie avait tant de peine à s'échapper de ce corps si jeune et si fort ; la pau\ re enfant avait tant de chagrin à se séparer de sa jeunesse et de tout ce qui

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rattachait ici-bas ! Trois fois sa famille eut un peu d'espoir de la reprendre, et trois fois il fallut que sa sœur partît, en toute hâte, et lui revînt en aide, en pitié, en protection, car à son lit funèbre elle appelait surtout sa Rachel.

« Enfin après trois jours de lente et atroce agonie , où seulement le souffle indiquait un reste de vie , elle a rendu au dieu de ses pères son âme si jeune et si tendre. Vainement mademoiselle Rachel, qui ne l'a pas quittée, et qui l'a ramenée ici, rappelait cette âme qui s'en allait... la voix éloquente qui a pu dire à la tragédie au cercueil : « Lève-toi et marchons, » et que la tragédie a suivie dans sa trace, n'a pas été assez puissante pour prolonger d'un instant cette existence à peine commencée.

« 11 n'y a, messieurs, que les chefs-d'œuvre de l'esprit humain qui soient immortels; l'ouvrier de la vie passe, et la vie, elle, reste, portant des fruits toujours nouveaux. C'est même cette idée, que de siècle en siècle un homme immortel se rencontre , qui fait que notre passage ici -bas nous paraît moins dur et que notre départ nous semble moins cruel.

« Maintenant, faisons en sorte que la mort de cette aimable enfant nous profite, et qu'elle soit pour nous un juste enseignement. L'enseignement de la mort est le droit commun, et tous les hommes de bon sens en doivent prendre leur bonne part. Si c'est un vieillard à qui nous rendons les derniers devoirs , apprenons par son exemple le calme et la résignation de l'heure suprême; si c'est une enfant, à peine appelée au banquet des vivants que la mort emporte, apprenons, à la voir si jeune et si pleurée, à quelles misères, mais aussi à quelles consolations sont réservés ses parents éperdus, qui ne savent plus de quel côté leur viendra l'espérance.

« Ainsi rentrons en notre logis , songeant à tous ces mystères , et (pie cette humble et douce Rebecea, après nous avoir tant charmés par le spectacle de tant de grands sentiments qu'elle comprenait à merveille, nous soit encore, du fond de sa tombe, une espérance, un conseil, un enseignement. »

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