CHAPITRE VIII
Oa le desaerl est encore pUit trisce tv* 1« < loer.
On suppose peut-être que, pour annoncer les entremets, on se prive de ce diable de tam-tam.
Erreur ! C'est là qu'il résonne plus que jamais.
Alors défile une ribambelle de gâteaux sans nom, de puddings impossibles, de pâtisseries extravagantes.
Ils mélangent le riz avec la rhubarbe , la crème avec les groseilles à maquereau, le raisin de Corinthe avec le poivre long.
C'est un tohu-bohu culinaire inconcevable. Le palais est complètement dérouté par ces mariages étranges et anti-naturels, si bien que Ton goûte à tout sans jamais avaler rien.
{N,'B, Je ne parle pas ici des Américains ; ils trouvent ça très-bon, et ils mangent de tout.)
Je me décide à prendre un morceau de gâteau plus humain que les autres } mais, au moment où je vais le saisir, Tétemel tam-tam résonne encore, et tous les gâteaux dispa« raissent comme par enchantement.
Non contenu d'^cter Iss plats, ils «nièrent la nappe.
Je crois que le diner est fini, je me lève.
Pasdv tout.
Une procession de garçons sort de Tolfice, tenant 4es corbeiUès d'erangvs, des aisiedBs remplies de noix, de noisettes, d'amandes et autres frorts paiement eecs.
Je me rassieds.
Deux garçons se placent aux éeox bouts de la table.
Gomme ils tiennent toi^urs le dessert entre leurtf bras, j'étends la main, et j'essaye de m'emparer d'une orange.
La mémo plaisanterie recommence.
Le garçon recule épouvanté, comme le flot du récit de Théramène, et il me fait une affreuse grimace qui le fait ressembler à s'y méprendre à l'illustre quadrumane appelé Jbcko.
Dernier coup de tam-tam.
Tous les plats du dessert tombent en même temps sur les tables.
C'est d'un comique achevé.
Le Champagne coule à flots, — le cognac et le café circulent de toutes parts.
On est gai comme une nuée de pinsons.
Les conversations s'échauffent.
Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens, Chinois, Français, Iroquois, Algonquins, tout le monde cause ensemble et en même temps. — Personne ne comprend un mot de ce que lui dit son voisin.
C'est un charivari épouvantable, une confusion de langages indescriptible.
Je suis ahuri, et, comme j'ai bu un peu de Champagne, je
ferme les yeux, et, pendant cinq minutes, je me crois positivement dans la tour de Babel.
J'attends le coup de tonnerre qui doit anéantir tout cela.
Je n*attends pas longtemps.
la foudre éclate dans la chambre à côté : c'est le malade dontj*ai parlé plus haut qui la reçoit en plein sur la tète.
Le pauvre diable rend le dernier soupir au moment où s'achève la dernière bouteille de champage. Il n'était guère possible de terminer plus mal notre première journée à bord.
GHAPITHE IX.
Oa le Paelfle commence les firedalnet.
Le lendemain, de très grand matin, de trop grand matin même, je dois le dire, les matelots se firent un malin plaisir de nous réveiller en lavant le pont.
C'est ça qui est bruyant, les matelots, quand ça iave les ponts ; sans compter que ça possède pour le chant une passion furibonde, et tout cela réuni finit par devenir très gênant pour les passagers qui veulent dormir.
Nous naviguons maintenant dans le canal Saint-Georges.
Ces parages étant assez mauvais, le Pacific,., le Pacific ! Enfin !... le Pacific commence à se livrer à de folies évolutions.
Ça nous promet de l'agrément.
les têtes ne sont déjà plus sur leur pivot ordinaire.-
La salle à manger se dégarnit d'une admirable façon. — Gredins de garçons ! comme ils connaissent ça 1
On reste assez volontiers au grand air, à l'arrière du navire.
Jusqu'à midi, nous côtoyons les côtes d'Irlande.
Ces côtes, d'un aspect parfaitement sauvage et désolé, sont fort loin de manquer d'un certain cachet pittoresque.
Et puis je ne sais pas si c'est parce que ces falaises arides, contre lesquelles viennent se briser avec fureur les vagues de la mer, sont les dernières terres que l'on va pouvoir contempler d'ici à longtemps; mais Ton éprouve un certain charme à les voir, et, malgré soi, on les regarde encore alors même qu'elles ont totalement disparu à Thorizon.
Mademoiselle Rachel est peu gaie.
A mesure que nous nous éloignons, sa tristesse semble augmenter.
A compter d'aujourd'hui, elle reste prtsque continuellement renfermée dans sa cabine.
Elfe s'ennuie royalement.
Jamais, en mer, elle n'est sérieusement malade ; mais elle est presque toujours mal à son aise, — ce qui est pis.
Quelle odieuse chose qu'une traversée I
La mer est évidemment l'un des plus affreux supplices que je connaisse.
Et nous sommes sur l'un des plus beaux vapeurs qui existent!...
Qu'est-ce que nous dirions si nous voyagions sur un voilier!
Ce qu'il y a de véritablement admirable sur ces immenses steamers, c'est la machine, ou plutôt, ce sont les machines, car il y en a toujours deux, en cas d'accident.
Rien de curieux comme de visiter cela dans tous ses détails. — U y a de quoi devenir fou. — On se croirait là-dedans au fin fond de l'enfer. — On s'y croirait d'autant plus
que les chauffeurs vous font parCaitement l'efifet d'une bande de démons.
Quels types étranges on voit làl qtiellett physionomies sauvages I
lis sont tous à moitié nus, noirds par la ftimée» Velus comme des bêtes fauves ; ils ont une longue barbe incuite , qui leur cache la figure et leur descend jusqu*à la œ^tié de la poitrine.
Et tout cela va, vient, court, monte, descend et se démène à travers des milliers de roues qui tournent , d'engrenages qui marchent, de tringles de fer qui travaillent sans cesse et semblent prêtes, à chaque seconde, à les pulvériser.
A- les voir ainsi se promenant d'une fournaise à l'autre, le corps penché sur la flamme qui les illumine tous d*une lueur étrange et fantastique, il est impossible, je le répète, de ne pas les prendre pour une société de diables occupés à faire rôiir une cargaison de damnés.
Avec cela qu'il fait en cet endroit une chaleur épouvantable, qui vous suffoque, vous étouffe, et finirait par vous faire fondre, si vous y restiez.
Comment ces hommes peuvent-ils vivre là-dedans T — C'est un problème pour moi.
Une chose inconcevable encore» c'est de voir cette masse immense de fer et d'acier, cette gigantesque machine d'un poids énorme, danser aussi follement sur les flots qu'un simple bouchon de liège ou un fétu de paille.
C't st là, du reste, le plus fâcheux de l'affaire.
Car, pour que la machine, qui occupe le centre du navire, se permette une semblable gymnastique, il faut que ce même navire se livre à une polka tefriblement dégingandée. . Un jour, c'est un tangage désespérant.
Le lendemain, c'est un roulis épouvantable.
Le surlendemain, pour se remettre, on a en même temps le roulis et le tangage.
C'est ravissant!
A tel point que tous les passagers sont odieusement ma- i
ladesl
Que diable allaient-ils faire dans cette galère ?