‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 29 sur 88 · CHAPITRE V!1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V!1I

Où l'on parle encore dn Rosftiffnol Suédois.

Après le spectacle, nous étions tous convaincus qu'une foule immense allait attendre mademoiselle Racbei à la sortie du théâtre et la porter en triomphe jusque chez elle, ce qui devait être. Eh bien ! au lieu de c^Ia y chaque spectateur s'est sauvé au plus vite pour trouver une place dans l'un des nombreux omnibus qui stationnent chaque soir, à la fîn du spectacle, aux portes des théâtres. Apres quoi, chacun est rentré dans son domicile, a absorbé une ou deux théières d'eau chaude, s'est fourré sous sa couverture, s'est mis à dormir profondément et a rêvé de tout, excepté de la première représentation de la Fronch Company au théâtre métropolitain.

La recelte de cette première soirée fut de cinq mille seize dollars. — C'est-à-dire 26,3a4 francs.

C'est fort joli évidemment; mais qu'est-ce que celj auprès des cinquante ou soixante mille francs que nous devions faire?

Qu'est-ce que cela suf^oul auprès de la première recette

de Jeany lind, qui a monté à la somme fabuleuse de 47,864 dollars, c'est-à-dire quatre-vingt-treize mille sept cent quatre-vingt-six francs 1 Et encore, — ajoute Barnum avec chagrin, — cette première recette ne fut pas aussi belle qu'elle aurait dû Têtre par suite de quelques malentendus dans la vente des billets.

Il y a évidemment, entçe pe^ dçux chiffres, une différence qui saute aux yeux des plus myopes; mais il y a aussi, nous le savons parfaitement, une différence non moins sensible entre les deux genres exploités par ces deux grandes artistes.

Jenny Lind chantait, et le chant est une langue universelle que tout le monde comprer.d, tandis que Rachel joue la tragédie (Et c'est très loin d'être une langue universelle, la tragédie!). Par conséquent. Rachel ne peut être comprise que par les esprits d'élite, c'est-à-dire par très peu de monde.

Il y avait, au reste, une raison meilleure encore que cellelà, pour que le chiffre des recettes-Rachel n'atteignît jamais celui des recettçs du Rossignol iuédoîs.

C'est que, pour le Rossignol en question, les places se sont vendues à l'encan, ce qui a permis d'arriver à des totaux incroyables; et, pour Rachel, on louait les places au prix du bureau, exactement comme à Paris.

Si bien que la salle du Métropolitain , complètement garnie, ne pouvait produire qu'une recette de trente mille francs».

Eh bien! malgré cela, noire conviction intime est qu'avec le nom de Rachel, on devait faire trente-cinq mille francs! — Au moins I

Oui, les couloirs devaient être encombrés, les loges en«

il M7 —

vàhied, les épectateurB petits dé talHé devaient grimper de force sur les épaules des grands bonshommes placés devant euxl

Nous aurions voulu voir des enthousiastes pendus aux corniches,' agrippés aux colonnes, accrochés à tous tes becs de gaz de la salle. — Nous en aurions voulu JUs*qiié^ dans les coulisses/ jusque siîrta scène; dans lés jatnbes dés acteurs, comme du temps de Molière, et que tout ce mbiidë-là '" Criât :

« P^oilâ qui eit heauf • devant que leê éflandéltei fuiientàltumiei!

' MadenïoiSelle ftachef aussi Tâuràlt voulu; et Raphaël, et tout le monde !

' Côpônàarit, personne ifosa se plaindre du résultat de celte preinière âoirée.

'iPéut-^lrô è&{)é^aît-on t(Q*auk représentations T^uîVantes, les recettes seraient plus belles et 'l'ëhthod'siasmB "plus grand.

C'était possible I

* b'àulant plus qiie pltisièufâ^îobt^hàHstèâ/'ënti^ autres

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chël, et'raààuréf qnè le sûècès de Cette étfirée irait forcéihent

en augmentant.

Ils le crbyâienll— iPouWîuoinëTâurait^oii'pascrucbmme eux ?

Le lendemain, 4 septembre, oh joue :

PHÈDRE et les DROITS DE L^flOMME.

"j(Méffle distribution qu'à Ltmdres.) '^ Chdi8é(Wnge! la^éèette^la^baissé.

On fait ce soir dix-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept frapcs.

* ^ peu près sept mille francs de moins qu'hier !

C'est à n'y rien comprendre.

La pièce, du reste, fait un effet énorme, plus d'effet que les HoraceSj peut-être.

Rachel est rappelée plusieurs fois, pendant et après la pièce.

Les Français de New-York sont enchantés ; ils applaudissent avec frénésie.

Quant aux Américains, ils persistent à faire un. bruit désastreux avec leurs brochures et à ne pas s'amuser énormément.

.Quelques-uns, qui sont venus seulement pour voir Rachel, quittent leurs stalles après son entrée et se sauvent, comme si le diable les emportait. Ils ont vu Rachel 1 Us pourront dire à tout le monde :

— J'ai VU Rachel! ,

C'est tout ce qu'il leur faut.

Quant à étudier la tragédie et la tragédienne françaises, ils s'offriront ce plaisir une autre fois. En attendant, ils vont voir, à Broadway-Théâtre^ une certaine danse de corde qui fait beaucoup de bruit dans le monde dramatique newyorkais.

Ce soir, pendant toute la première scèbe de Rachel, de mauvais plaisants, cachés dans la rue du Théâtre, s'amusent à imiter le chant du coq.

Hier déjà, à sou entrée dans les Horaceij ils s'étaient livrés à cette étude de basse-cour.

Le chant de cet oiseau, au milieu des vers de Corneille et de Racine, faisait l'effet le plus désagréable du monde;

aussi, a-t-on envoyé à la poursuite de ce faux coq une bande de policemen, qui naturellement n'ont rien attrapé du tout.

À la suite de cette deuxième soirée, malgré le succès obtenu, on fut beaucoup moins satisfait qu'après la représentation d'hier. — Il y avait de quoi. — Et Ton se hasarda à trouver que ce pays était décidément trop éloigné, trop chaud, trop orné de mouches et pas assez littéraire !

Et dire que Raphaël, qui pouvait» si bien s'en priver, a voulu à toute force entreprendre cet audacieux voyage I

— - Je fis cette observation à mademoiselle Rachel.

— Que voulez- vous, me répondit-elle, — il ne peut tenir en place ! — Et elle ajouta avec un sourire : — Mon frère, voyez- vous, c'est le Juif-Errant... C'est moi qui suis ses cinq sous.

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