HORACIO
Hein ! comme on devine tout de suite que ça veut dire : HORACE 1 Quelle belle langue que l'Espagnol!... HORACIO 1
Le jouera-t-on ? ne le jouera-t-on pas ? Voilà ce que tout le monde se demande, sans se répondre aucunement.
Ah ! si cela dépendait seulement de Raphaël, je crois que le problème ne serait pas long à résoudre ; mais madeoioiselle Rachel ne fixe pas encore le jour de sa première représentation. Chaque médecin nouveau qu'elle consulte se croit obligé de lui ordonner de ne remonter sur les planches que le plus tard possible ; l'un de ces messieurs lui conseille même sincèrement de se reposer au moins six mois. Il pense qu'alors, elle pourra sans danger commencer ses soirées à la Havane!.. Siamois!.. Pourquoi pas six ans?.. Malheureusement, tout , ce monde-là finit par convaincre bel et bien mademoiselle Rachel qu'elle est beaucoup plus malade qu'elle ne l'est sérieusement, et les malheureuses représentations sont toujours en suspens, et les frais courent de plus en plus, et le public s'impatiente, et la Prensade la Hahana, le journal influent de l'endroit, qui sait que mademoiselle Rachel a joué il y a quelques jours à Charlestown ; la Pren$a^ qui ne croit pas
tout à fait à cette maladie* là, et qui, par conséquent, trouve que mademoiselle Rachel traite un peu cavalièrement ces pauvres Havanais, qui n'ont rien à se reprocher à son égard, s'amuse à publier, en espagnol, bien entendu, la biographie de mademoiselle Rachel, par M. E de Mirecourt.
Tout cela n*est pas fait pour la guérir^ au contraire I Si bien que, quelques jours après son installation à Thôtel Legiand, elle annonce à sa famille que M. Jorain, le trentième ou quarantième médecin consulté par elle, lui défend positivement de jouer avant le 1 janvier (pourquoi pas le 1 1 ? ) et que jusque-là elle doit habiter seule, loin du bruit de l'hôtel, et surtout loin du bal du Paseo 1 De là^ grande rumeur parmi les membres de la famille Félix. Mais que faire à cela ? A compter de cet instant, Raphaëî, j'en suis sûr, était parfaitement convaincu que raifaire était toisée.
Et dire qu'il y a déjà cinquante mille francs d^abonnemenls en caisse. Cinquante mille francs qu'il va falloir restituer à des gens qui ont pris la peine de les apporter eux-mêmes ! Fatalité! fatalité!.. Mais il n'y a pas à dire, il faudra en arriver là!. Raphaël devine cela, il le sent, et malgré tout, il espère encore ! Et aucun avis ne parait dans les journaux pour annoncer au public, qui murmure, que les représentations de la grande tragédienne n'auront pas lieu !
En attendant, il fait faire à ses artistes des propositions que l'on reçoit comme un chien dans un jeu de quilles. On comprend qu'il s'agit de suspension d'appointements !..
Ce qui l'oblige, le lendemain, à venir lui-même faire des propositions un peu plus acceptables, et les artistes, qui sont, après tout, a non pas de grands enfants •■ comme le dit mademoiselle Rachel , mais bien de bons enfants, finissent par signer tout ce qu'on leur demande, c'est-à-dire ;
I* SéspciMîoh des appoitttettedts à rotitf^r dû f6 Mc«liibr«;
V Trois pedos (45 francs) sealement par Joar, josqti'M lOJÀfiTler 4856, poer les frais de séjour.
3<* Remboersement intégrtfl des appoifitetnents, Si rnade^ lâoiselle Rachel reprend le cettrs de ses repféseMatSotis.
Ce qai faH tfiie tout le monde hti des vtiBtit pont iftxé tes siMfdilés représentations reprenneiit ie cours en q[tiestioft U plus vHe possible.
Personne, cependant, ne le souhaite phisque Raphaël.
En effet, si Ton ne joue pas, il va falloir payer un dédit énorme à M. Merty, le directeur du théâtre Tacon. On parle défà de procès. Et dame, c'est sérieux ici !.. et cher ! avee cela que ce M. Mnrtj n'eât pas excessivement commode, à ce qu'on dit! Quoique cependant, en affaires de eamtnereey on n*ait jamais eu le plus petit reproche à lui adresser.
Une chose vraiment étrange 1 c'est que c'est justement dans une maison appartenant à ce même M. Marty, qui va faire un procès à soë frère, que mademoiséne ftachel va demeurer.
Car elle suit à la lettre l'ordonnance du médecin, et, le lendemain même, eUe quitte Phétel Legrand pour n'y ph» revenir 1
À compter de ce moment, elle devient à peu près invisibte. A part les visites de ses trop nombreux docteurs, elle en reçoit peu d'autres. EHe reste clottrée dans l'élégante propriété du directeur du théâtre Tacon, où ses sosurs mêmes ne font que de courtes apparitions Un soir, je puis enfin la voir et causer avec elle. Elle me dit aller mieux. En effet, elle ne me semble vraiment pas malade. Ses traits ne sont nullement changés, et si, de temps à autrot elle ne
toussait légèrement, on se demanderait à propos de quoi elle se condamne si opiniâtrement à cette réclusion volontaire.
Enfin, ce soir, elle me parle de ses représentations futures, et semble parfaitement décidée à jouer le 40 janvier, comme on en a déjà parlé.
Je m'empresse de porter cette bonne nouvelle à Raphaël, qui ne Taccueille pas avec Tenthousiasme que j'attendais, et qui secoue la tête d*un air qui semble dire : Quand elle jouera à la flavane, il fera encore bien plus chaud que çàl Ce mouvement de tète directorial fut un trait de lumière pour moi, et, à compter de ce soir-là, je me mis à faire mes malles.