F. Brunetière^ Heme des Deux Mondes^ 15 avril
tation des tragédies classiques, non seulement le costume, ce qui est bien, mais aussi le décor, chose plus délicate et où la mesure est plus nécessaire, il arrive quelquefois que, par une trop grande recherche d'exactitude, de couleur locale et d'érudition historique, le cadre jure avec le tableau. Autrefois le tableau était francisé, et le décor pareillement : tout était en harmonie. Hais, à présent, le décor archéologique jure, et ne fait que rendre plus sensibles les anachronismes de style et de mœurs. Lorsque Ton jouait Esther à Saint-Cyr avec de petits décors versaillais, assurément cela valait mieux que de la représenter, comme on fait, dans des architectures du musée persan, ou peut-être ninivite : car il faudrait voir encore si TajOTectation s'excuse au moins par l'exactitude ; et je crois qu'il y a beaucoup d'arbitraire dans tout ce bric-à-brac d'archéologie. On nous sert là, j'en ai peur, de l'assyrien pour du persan.
Trop d'érudition ne sert donc qu'à produire un mélange encore plus hybride que celui que nous avons signalé déjà. Avec toutes nos prétentions à la couleur locale, le placage de quelques détails d'une exactitude minutieuse jusqu'à la pédanterie n'empêche pas toujours la fausseté de l'ensemble; On croit faire merveille aujourd'hui lorsque, dans le décor d'une pièce dont le sujet est grec, ou latin, ou italien, ou espagnol, on met sur les édifices qui forment le décor de la scène quel-
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que inscription ou grecque, où latine, ou italienne, ou espagnole. Mais alors pourquoi les acteurs ne parlent-ils pas Tune ou Tautre de ces langues, au lieu de parler français ? Ëh bien, l'excès d*archéologie, même sans inscriptions, dans le décor des tragédies classiques, n'est-il pas une sorte d'inconséquence ou de contradiction analogue ? Et ainsi ne risque-t-on pas d'être infidèle, à force de fidélité ? Si l'on veut tenter de restaurer partiellement la vérité historique, il faut beaucoup de tact dans l'appropriation du cadre au tableau; il s'agit de trouver une moyenne : et c'est justement cette moyenne qui constitue le degré d'anachronisme indispensable à chaque siècle pour l'intelligence du passé. La prétendue vérité historique au théâtre, et la prétendue couleur locale dans tous les arts, n'existent ni n'existeront jamais réellement. Un peu plus ou un peu moins d'érudition, ou d'intuition, ne (ait que changer les doses du mélange, le degré de combinaison et d'amalgame du présent avec le passé * .
Les anachronismes des siècles antérieurs nous frappent ; mais nous ne voyons pas les nôtres, qui
1 . La question que je touchais ici, au Collège de France, en déceml>re 1882 (Voir la Revue politique et littéraire du 10 décembre, où fut publiée cette leçon de réouverture] a été débattue depuis devant le grand public par MM. Emile Perrin, administrateur de la Comédie-Française, Francisque Sarcey et Alexandre Dumas. Il se trouve que je m'étais rencontré d'avance avec leurs conclusions moyennes. Voir l'Appendice à la fin du volume.
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sont seulement différents. A peine quelques yeux exercés et attentifs, ou quelques oreilles délicates, les saisissent en partie çà et là ; encore est-ce plutôt dans les détails du style que dans l'ensemble des compositions. Ainsi, dans le libretto de Bohert le Diable, Scribe tranquillement met ces deux vers ;
Par rhonneur et les dames, Qui des preux chevaliers électrisent les âmes !
Et presque personne ne s'aperçoit que voilà l'élec-tricité découverte et employée par Scribe dès le XI® siècle, au moins métaphoriquement. — J'ai entendu autrefois, dans un drame de T Ambigu, Henri IV dire au maréchal de Biron : a Monsieur de Biron, vous êtes logique. » A quelques détails de cette sorte, qui détonnent comme des notes fausses^ deux ou trois spectateurs se regardent en souriant, le reste du public n'y prend pas garde. Hais ces deux-là mêmes s'aperçoivent-ils de toutes sortes de fausses notes historiques dans la conception générale des pièces, des scènes et des caractères ? Ils ne le peuvent poiut,^ plongés qu^ils sont dans le milieu social et littéraire d'où elles résultent. Je conviens que le degré de ces réfractions, de ces déviations, va diminuant, et que la quantité de vérité historique va croissant de siècle en siècle; jamais cependant elle ne saurait égaler la réalité complète. Les poètes ni les artistes ne pourront ja-
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mais y atteindre, puisque jamais ils ne pourront s'abstraire de leur siècle ni de leur milieu ; mais j'ajoute qu'alors même qu'ils le pourraient, ils ne le devraient point, quand il s'agit d'œuvres théâtrales, c'est-à-dire d'œuvres destinées au public, qui se compose et se composera toujours d'un grand nombre de personnes très inégalement instruites, et auxquelles il s'agit, la plupart du temps, d'interpréter le passé, tout en les divertissant et en les émouvant. Ce que faisaient, au moyen âge, les vitraux ou les bas-reliefs des cathédrales, et les représentations des Mystères, le théâtre est chargé de le faire aujourd'hui pour des populations dont la moyenne est plus éclairée sans doute, mais auxquelles il est encore nécessaire de traduire et d'accommoder les principaux événements de l'histoire, soit nationale, soit étrangère. Et, avec le théâtre, c'est le roman qui s'est chargé de ce soin, du moins dans la première moitié de notre siècle, en Angleterre par Walter Scott, en France par Alexandre Dumas. Réfléchissez, je vous prie, comWen de personnes dans la masse du grand public français n'ont quelque idée de l'histoire de France que par les romans de ce populaire écrivain. — Oui, j'entends ici la réclamation des esprits sévères, et je conviens que cette manière d'histoire ne brille pas autant par l'exactitude que par l'agrément; mais, en revanche, considérez quelle multitude de lecteurs et de lectrices a été conquise, séduite, et plus ou moins initiée^ après tout, par l'esprit de ce grand
charmeur. Le secret magrique qu'il possède pour faire tourner la page a amené et attaché à la lecture des (juantités incalculables de gens qui n'auraient jamais lu. Sans cet assaisonnement de gaieté, sans ces dialogues mêlés au récit, et qui le varient et l'allègent, y mettent de l'air et du soleil, l'histoire serait une nourriture trop forte pour ces intelligences insuffisamment préparées ; Dumas la leur fait prendre avec plaisir. Il cueille librement la fleur des Mémoires de chaque époque, et en jonche tous ses chapitres. A la vérité, il lui arrive de faire parler les personnages d'autrefois comme des gens d'aujourd'hui. Mais c'est par ce défaut même qu'il se fait entendre. Est-ce que cet exemple ne démontre pas combien ces adaptations des faits anciens aux générations survenantes, par le moyen soit du théâtre, soit du roman, sont inévitables, et comment leurs infidélités nécessaires rendent le passé intelligible et le font accueillir ?
Qu'il interprète l'histoire ou la nature, l'art est toujours une traduction. L'art, dit Bacon, c'est l'homme ajouté à la nature, homo additus naturœ. Même en traitant un sujet contemporain, l'art transforme la réalité ; à plus forte raison, en traitant un sujet ancien ou étranger. L'auteur dramatique, pour se faire comprendre, est forcé de l'accommoder au goût de son temps; il ne doit pas dépasser de beaucoup les proportions des faits connus, des sentiments régnants et des
croyances acceptées. Tantôt il est obligé d'adoucir, de réduire et de diminuer les choses; tantôt, pour leur donner le relief nécessaire, il doit au contraire leur faire subir un léger grossissement, calculé pour l'optique de la scène, — comme les larges taches de la peinture de décors, qui de loin charment les yeux et font une harmonie.
Racine se trouvant astreint, ainsi que Corneille, à traiter presque uniquement des sujets anciens, et attentif avec cela à ne pas choquer ses contemporains, afin de leur donner, selon l'expression de Stendhal, « le plus de plaisir possible », employa une prodigieuse habileté à combiner deux éléments très réfractaires : les mœurs antic[ues, parfois barbares, et celles de la société polie du siècle de Louis XIV. C'est cette complexion curieuse que nous analyserons dans nos prochaines leçons du mercredi, en décomposant cet amalgame et en étudiant son romantisme à lui, mêlé à celui des anciens. Nous verrons alors que l'appropriation aux contemporains sous la forme de la nouveauté la plus actuelle, qui est pour Stendhal le vrai romantisme, et qui pour lui comme pour nous se trouve aussi bien dans les tragiques grecs que dans Shakspeare, existe chez nos poètes du xvii® siècle jusque dans des œuvres imitées; et que, surtout, elle se révèle par leurs belles analyses morales, pdr ces merveilleux dialogues, qui peuvent quelquefois pécher contre la vraisemblance à cause de leur
perfection même, mais qui, moyeimant cette conventiou, nous font pénétrer si profondément dans les caractères, dans les passions, dans les replis les plus secrets de Fâme humaine. Voilà dans quel sens Stendhal et Eugène Delacroix ont raison de dire que Racine a été romantique.
Bien plus! Eugène Delacroix, qui, je pense, se coQO^issait en romantisme puisque dans ses admirables dessins il a si bien interprété Shakspeare, dit que Racine est « le romantique de son époque^. » Ce qui, apparemment, pour lui, signifiait :
a Même par-dessus Corneille, Rotrou et Molière ï>« Voilà, je crois, un paradoxe plus fort que le mien.
J'ai eu soin, du reste, de dire, dès le commencement de ce Cours, que cette petite thèse du romantisme des classiques vous était soumise a moins comme une théorie proprement dite^ que comme un cadre dans lequel j'essayerais de vous présenter les principaux écrivains du xvii« et du xviii® siècle sous un jour un peu nouveau ».
Hais, me dit quelqu'un après avoir parcouru le premier volume de ce Cours, si vous entendez par
1. c N'oablie pas, écrit-il à son ami Soulier, que, contrairement à nos idées de jeunesse, Racine est le romantique de sou époque. Son succès, très contesté dans son temps, vient du naturel de ses pièces. On lui a reproché de n'avoir fait que des Grecs de Versailles. Ëh ! que voulait-on qu'il fit, sinon ce qu'il avait sous les yeux ? Mais il a fait des hommes, et surtout des femmes. »
romantisme la puissance noyalrice et révolutionnaire en fait de littérature et de style, et le vif sentiment de la nature, si les rojnantiques ont tout cela pour eux, que reste-t-il donc aux classiques ? — Ce qui leur reste ? Mais il leur reste tout, puisque ce sont les mêmes, absolument les mêmes, qui sont les grands romantiques d'abord, et les grands classiques après, — romantiques de leur vivant, et classiques après leur mort. — Que disais-je, en effet, dans ma première leçon, au mois d'avril 1881 ? « Ceux qui n'ont pas fait révolution en leur temps n'ont pas survécu, parce qu'ils n'avaient ni assez de relief, ni assez de ressort; ou bien ils ne survivent qu'au second rang, ou au troisième, dans la mesure même et dans la proportion du plus ou moins d*originalité de leur talent. C'est la sélection naturelle, le combat pour la vie, la loi de Darwin appliquée à littérature... ^ » Etc.
J'espère que la suite de mon Cours continuera de le démontrer; mais, supposé que je n'y réussisse pas, puisque je vous dis que ce n'est qu'un cadre, eh bien ! chacun sera parfaitement libre de jeter le cadre, et il restera toujours le tableau, c'est-à-dire des études sur les plus grands et les plus beaux écrivains de la littérature française, faites et poursuivies sous vos yeux bienveillants avec conscience et avec amour.