Aujourd'hui dans le département de l'Aisne
2. n y avait Port-Royal de Paris et Port-Royal-des-Champs, et, à Port-Royal-des- Champs, il y avait trois choses: 1* le couvent des religieuses, S*" la retraite des solitaires, et 3* leurs écoles qui étaient aux Granges, & quelque distance.
BIOGRÀPHie DE RÀGIN£ 51
Lancelot le surprit un jour tenant un roman d'un évêque du quatrième siècle, Héliodore ( que le pape priva de son bénéfice pour l'avoir composé : Sterne, dans ses Mémoires, est d'avis que c'est le pape qui eut tort). Cela s'appelle les Éthiopiques, ou les Amours de Théagène et de Chariclée, Lancelot confisqua le livre et le brûla ; l'élève, qui voulait l'achever, s'en procura un second exemplaire, le lut et le relut, tant et si bien qu'à la fin, le portant lui-même à son maître, il lui dit : «Tenez, Monsieur, brûlez encore celui-ci. A présent, je le sais par cœur. » On a prétendu que, plus tard, Racine tira de ce roman un de ses premiers essais dramatiques. Ce qui est plus sûr, c'est que certains traits d'AndromaqvSf dUphigénie et de Phèdre, que nous signalerons, semblent des réminiscences de ce livre.
Après trois ans de séjour à Port-Royal, le jeune homme vint achever ses études et faire sa logique à Paris, au collège d'Harcourt ( aujourd'hui lycée Saint-Louis). Puis on le destina à la vie ecclésiastique. Un oncle, chanoine à Uzès, l'appela auprès de lui, espérant lui faire obtenir un bénéfice. Racine prit le petit collet, sans beaucoup de vocation, on le voit par quelques-unes de ses lettres à La Fontaine, qui montrent que, dans le temps passé à Paris auparavant, il avait été son compagnon de plaisir : « l'ai été loup avec les loups », dit-il. La vie de province, à vingt-deux ans, ne
lui plaisait guère. Pour se distraire, il lisait pêlemêle saiiit Thomas, Virgile, TArioste. Il avait déjà fait des vers à Port-Royal, il continuait d'en faire à Uzès, entre autres des Stances dans le goût italien, adressées à une dame qu'il nomme Parthénice. En voici quelques traits :
La douceur de ta voix enchanta mes oreilles, Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
Et plus loin :
Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable.
Je ne sentais en moi rien qui ne fût amoar.
Et ceci encore :
J'ai toujour3 dans l'esprit tes yeux et ton visage, J'ai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.
Voilà comment il passait le temps, en attendant le bénéfice promis. Il finit par avoir un prieuré ; cela est constaté par le Privilège d'imprimer accordé pour Andromaque, dans lequel on voit qu'en 1667, par conséquent à viogt-huit ans, Racine était prieur de TËpinaye. Mais cela nous fait voir aussi qu'entraîné par sa vraie vocation, qui n'était rien moins qu'ecclésiastique, il avait fini par s'échapper de l'exil provincial qu'il appelait « sa captivité de Babylone d, et par aborder le théâtre, ce qui le brouilla avec Port-Royal.
On raconte, d'autre part, que ce prieuré lui ayant été disputé par un chanoine régulier, un procès
s'ensuivit. Racine, ennuyé, finît par renoncer à son bénéfice, mais se vengea, dit-on, de ses juges par la comédie des Plaideurs^ — inspirée aussi toutefois d'une pièce d'Aristophane.
Ne voyez-vous pas se dessiner déjà une physionomie morale assez complexe et assez curieuse ? Le jeune homme a donc jeté aux orties le petit collet, et va se livrer tout entier à la poésie, au théâtre, à la vie comique, comme on disait en ce tempslà. Dès Port-Royal, avons-nous dit, il avait fait des vers, et latins et français, avec une facilité agréable et molle, décrivant le paysage, l'étang, les prairies, les jardins du monastère. Puis il avait saisi deux occasions de dédier à la Reine et ensuite au Roi lui-même, grâce à la protection de Chapelain, deux odes, la Nymphe de la Seine et la Renommée aux Muses. Bientôt il allait dédier aussi au Roi sa seconde tragédie représentée, le Grand Alexandre. Le Roi prit du goût pour le jeune poète, qui était à peu près du même âge que lui, de la même taille et assez ressemblant aussi de visage, avec cela plein d'esprit et d'une conversation séduisante. tt Personne, dit Saint-Simon, n'avait plus de fonds d'esprit, ni plus agréablement tourné. Rien du poète dans son commerce, et tout de l'honnête homme. » C'est-à-dire, de l'homme du monde, de l'homme de bonne compagnie, et rien qui sentit l'auteur.
Son esprit, plaisant et vif, était surtout un esprit
de raillerie. On avait fait uti recueil de plus de trois cents épigrammes qui lui étaient attribuées. Celui qu'on a pris l'habitude de nommer « le tendre Racine » méritait peut-être ce nom dans les moments de passion, mais semble assez sec en d'autres rencontres. Sa sensibilité célèbre doit être regardée de près, notamment dans deux conjonctures importantes : la première est en ce qui touche sa rupture avec Port-Royal ; la seconde, sa rupture avec Molière. Je ne parlerai que de la première pour le moment.
En 1666, il arriva que, dans une discussion pu- . blique avec Desmarets, le sévère Nicole lança une Lettre contre la Comédie, où il traita les auteurs dramatiques d' « empoisonneurs, non des corps, mais des âmes ». Racine, sans être visé personnellement, mais ayant déjà fait représenter deujL tragédies, saisit cette occasion de rompre avec ses anciens maîtres, dont la sévérité le gênait, et riposta à la Lettre de Nicole par une autre Lettre, pleine de malice, contre Port-Royal, à qui il devait tant! C'était comme une Provinciale, non contre les Jésuites cette fois, mais contre les Jansénistes. La malice réussit toujours : cette pétillante Lettre eut beaucoup de succès. Racine, excité, en prépara une seconde, encore plus méchante que la première. Heureusement, le sage et honnête Boileau usa de son ascendant amical, et l'empêcha de la lancer. Elle fut retrouvée dans les papiers de Racine après sa mort : bien que réconcilié avec Port-Royal dans
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le dernier tiers de sa vie, il avait oublié de brûler cette page piquante. C'était déjà trop de la première: elle prouvait moins pour le cœur de Racine que pour son esprit.
Cependant quelques anecdotes nous le montrent pleurant aisément et volontiers. Il faut donc admettre qu'il avait les larmes faciles ; mais cette sensibilité tout en dehors prouve-t-elle grand'chose pour le fond ? La Fontaine, ami de Racine et qui le peint dans les Amours de Psyché sous le nom d'Acanthe, s'exprime ainsi ; « Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressemblait en cela ; mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. » Et c'est à peu près ce que signifie ce nom de Polyphile, par lequel La Fontaine se désigne lui-même à son tour. — II continue ainsi : « Ces passions, qui leur remplissaient le cœur d'une certaine tendresse, se répandaient jusque dans leurs écrits et en formaient le principal caractère.»
Cela est très joliment dit et très finement touché. Et de là nous pouvons déjà conjecturer que la sensibilité de Racine, comme celle de La Fontaine, était surtout poétique. Généralement les poètes et les artistes ne sont guère émus que d'imagination, de tête ou de nerfs. Il paraît bien que la sensibilité ne passe dans la poésie et l'art qu'en se détournant un peu de la vie. On dirait que, plus les poètes en mettent dans leurs œuvres, moins il leur en reste pour leur usage particulier. Ils en
donnent tant à leurs personnages, qu'ils on gardent très peu pour eux-mêmes. Ce n'est pas sans danger que, chaque jour, on cherche et on trouve avec son esprit et avec sa plume les expressions de la sensibilité: à ce jeu-là il arrive peu à peu qu'elles perdent de leur effet sur ceux qui s'y exercent, et qu'elles en ont plus sur les lecteurs ou les spectateurs que sur les auteurs eux-mêmes. Ceuxci s'émoussent par le métier : s'habituant aux effets des mots, aux images et aux exagérations poétiques, à l'enivrement de la phrase, ils ne savent plus très bien où est la limite de la réalité et de la fiction. S'ils ont encore des émotions, elles deviennent pour eux un sujet d'étude conmie tout le reste, un spectacle intérieur qu'ils saisissent au passage et fixent sur le papier pour l'ofifrir au public. Ces émotions se développent en s'écrivant. Elles fructifient, si l'on peut ainsi dire, et passent à l'état de produit. Vous voyez ce que peut devenir la vérité des émotions ainsi utilisées.
Rappelez-vous cet acteur athénien, Pôlos^ qui venait de perdre son fils et qui avait à jouer le rôle d'Éleclre pleurant sur Turne funèbre de son frère Oreste:afin d'obtenir une douleur plus vraie, il entra en scène portant dans ses mains l'urne qui contenait les cendres de ce fils. Ce sacrilège inconscient ne prouve-t-il pas que le violent amour de son art et de la gloire dramatique l'avait déjà à moitié consolé? L'artiste insensibilisait le père.
TaJma nous a laissé, en ce qui le concerne, l'aveu d'un fait,, non pas absolument pareil, mais analogue. « Dans une circonstance de ma vie où j'éprouvai un chagrin profond, dit-il, la passion du théâtre était telle en moi, que, accablé d'une douleur bien réelle, au milieu des larmes que je versais, je lis, malgré moi, une observation rapide et fugitive sur une certaine vibration spasmodique que ma voix contractait dans les pleurs, et (je le dis non sans quelque honte) je pensai machinalement à m'en servir au besoin. Et, en effet, cette expérience sur moi-même m'a été très utile. »
Dans une comédie de madame de Girardin, l'École des Journalistes^ un des personnages, le peintre Morin, dont tout le monde savait le vrai nom, faisait un aveu pareil, disant à la femme qui Taimait :
Pour peindre le regard, le sourire, l'éclair, J'aurais vendu mon âme au démon de l'Enfer
Et, lorsque tu pleurais, avec des yeux profanes, Cruelle, j'étudiais tes larmes diaphanes!
Vous savez que Gpp];he, pareillement, utilisait ses émotions et les transportait dans ses œuvres. A chaque malheur qui lui arrivait, à chaque deuil, il se disait : « C'est du génie qui me pousse. • Mettant ses émotions en coupe§ réglées, ou bien transplantant ses amours comme des fleurs d'une platebande à l'autre, il devint par ce procédé le grand
SS tK ROMANTISMK BIS CLASSIQUES
poète que Ton admire et le Jupiter olympien impassible que Ton ne peut guère aimer.
Ces exemples jettent quelque lumière sur la sensibilité des poètes et des artistes. Aussi ils ont beau pleurer, en vers ou eu prose, soit dans leurs œuvres, soit dans la vie, méfions-nous de cette sensibilité^là, et regardons-y à deux fois: car ils jouent, non seulement aux autres, mais à euxmêmes, des tragi-comédies, dont ils sont à la fois auteurs, acteurs, spectateurs et sujet; tant est grande la complication de ces natures ultra-nerveuses, de ces imaginations surexcitées ! M. Alexandre Dumas fils, sans songer à Gœthe, qui lui est antipathique, recommande en tête de Diane de Lys, un procédé pareil au sien : « La douleur et le chagrin, <iit-ily ont tué nombre de gens, à qui il ne manquait^ pour les vaincre, que la faculté d'engendrer un livre ou une comédie. Qui se répand se calme. 4. La passion, en traversant l'âme du poète, y dépose les particules vivaôes qui doivent servir plus tard à Tenfantemeut de Tœuvre : et, quand le cœur à fini, le cerveau commence... Lorsque le poète nous a bien apitoyés sur sa douleur,. •• il en est guéri pour jamais, parce qu'il Ta divisée à Tinfini. C'est ainsi que Shakspëare et Molière ont utilisé leurs amours, leurs passions, leurs jalousies, leurs désespoirs, et jusqu'à leurs ridicules. — Mais, conséquence naturelle, le coeur et le cerveau prennent bientôt l'habitude, et peu à peu le besoin, de ces fortes
secousses, qui contractent l'un et développent l'autre, celui-^i au détriment de celui-là. On s'endurcit donc peu à peu au choc incessant des passions... Les agitations que le poète a subies malgré lui jadiS; sous lesquelles il a crié, il les appelle à cette heure, il les cherche ; il étreint son cœur, et quelquefois le cœur de ceux qui l'aiment, pour s'assurer que la dernière goutte de sang est aussi rouge et aussi chaude que la première... Ces hommes seraient des monstres s'ils avaient conscience de ce qu'ils font, s'ils n'obéissaient pas à une puissance mystérieuse dont ils ne sont pas les maîtres... » M. Alexandre Dumas conclut qu'après tout, ce poète, cet homme, que l'on se figure avoir été si malheureux, « n'est pas à plaindre : de sa douleur a jailli un chef-d'œuvre*.. £t, faut-il tout vous dire ? cet homme n'a même pas souffert, dans la vraie acception du mot. Quand on souffre véritablement, on se tait; quand on souffre trop, on se tue; mais celui qui peut donner une foïme littéraire à sa douleur, qui peut la soumettre à tin rythme harmonieux, qui la discute rationnelle^ ment, qui la rature, qui la nuance, qui la ponctue^ qui lui adjoint la satire, l'observation, lagaieté> pour la mettre en équilibre i, qui la fait interpréter par des comédiens, imprimer par un éditeur, vendre par un libraire, et lire par tout le monde, celui-là n'a pas souffert. »