L'équilibre tragi-comique, à l'image de la vie
En ce qui regarde Racine, je ne veux rien exagérer ; mais, de ce qu'il pleurait facilement et volontiers (c'est madame de Sévigné qui le dit), et de ce que ses pièces sont très pathétiques, n'allons pas tirer trop vite la conséquence qu'il fût si tendre. D'abord, en général, le Français n'est pas tendre : il est moins tendre qu'amoureux, et moins amoureux que galant; ce sont des nuances très distinctes. Je ne sais pas au juste quelle est au fond la complexion de chaque autre peuple ; mais je crois connaître la nôtre : le Français a moins de sensibilité que d'imagination, et moins d'imagination que de bon sens et d'ironie. L'ironie et l'enthousiasme forment les deux pôles de sa nature : et ces deux éléments s'excluent si peu, qu'au contraire c'est du choc de leur double courant que jaillit l'étincelle. L'esprit railleur accompagne en sourdine les tendresses qui voudraient naître, et les empêche, si elles naissent, de voler bien haut. Il voit trop clair pour se livrer entièrement ; il se prête plus qu'il ne se donne.
Nous parlions tout à l'heure des comédies d'émotion qu'on se joue parfois à soi-même et dont on est dupe; mais, bien souvent aussi, dans un seul et même homme, il y a deux personnages, l'un plus ou moins touché, ou qui ne demanderait qu'à l'être; l'autre qui le raille, et qui coupe court à lémotion par un ricanement. Le Français s'analyse, tout en étant ému. Il ne l'est donc pas plus que de raison. Je gagerais que, depuis qu'il y a une France, très
peu de Français sont morts d'amour. Quant aux Françaises, je n'en sais rien ; mais, le cas échéant, je crois que ce serait plutôt d'exaltation et de chimère, comme cette jeune fille qui, au siècle dernier, mourut d'amour pour Télémaque, fils d'Ulysse.
Pour parler net. Racine avait la sensibilité d'imagination, mais il semble avoir eu le cœur un peu sec ; excepté peut-être dans sa famille, après qu'il se fut marié et rangé. Jusque-là^ je le vois plus passionné que tendre.Mais cela lui a suffi pour devenir un admirable peintre de ce que Pascal appelait « les passions de l'amour» . Poète d'un tempérament nerveux, ardent, irritable, quasi féminin, il était très prompt à s'émouvoir et à s'emporter, à s'enlever et à s'abattre. Boil^au, son ami le plus intime et qui le connaissait à fond, disait : « Racine est venu à la vertu par la religion ; mais son tenoe pérament le portait à être railleur, inquiet, jaloux, et voluptueux. »
Cette sorte de sensibilité, plus vive au dehors qu'au dedans^ et quand elle se montre que quand elle ne se montre pas ; cette sensibilité qui s'achève en pariant, qui même souvent naît avec la parole, et qui existerait fort peu si elle n'avait ni auditeur ni spectateur, est justement celle qui convient à l'auteur dramatique. Cette sensibilité, à fleur de peau ne va pas sans une mobilité extrême, qui se prend à divers objets, et c'est là encore un des traits du caractère de Racine :
de même qu'il aimait avec passion les jardins, les fleurs, les ombrages, il aimait aussi les comédiennes dans cette première partie de sa vie. Je n'en parlerais point, si cela ne se liait étroitement à rhistoire de ses œuvres dramatiques et à la nature même de son génie. Bref, il aimait la poésie et la beauté sous toutes les formes.
Je n'indiquerai qu'une ou deux floraisons et du jeune homme et du poète : on ne peut séparer l'un de l'autre. Il a commencé par une éducation très chrétienne, il finira par une conversion très dévote, et ses vingt-deux dernières années seront fort pieuses; mais, dans l'entre-deux, pendant quinze à dix-huit ans, il mène une vie aventureuse, des plus dissipées. On le voit successivement recevoir des leçons de mademoiselle De Beauchàteau, comédienne de l'Hôtel de Bourgogne; puis en donner à mademoiselle Du Parc, et ensuite à mademoiselle De Champmeslé. Et on entrevoit d'autres aventures antériisurement à ces trois-là, dans le temps où, avant la ThéhcCide et Alexandre^ ses deux premières pièces représentées, il composait quelques essais dramatiques, qui n'arrivèrent pas jusqu'au public: premièrement en 1660, par conséquent à vingt-et-un ans, une pièce intitulée Amasie^ dont on ne connaît pas le sujet ; il espérait la faire jouer sur le théâtre du Marais, avec l'appui d'une actricle nommée mademoiselle Reste ; les comédiens, après avoir reçu la pièce, se ravisèrent et ne la jouèrent
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point. Deuxièmement, il en entreprit une autre, dont le sujet était : les Amours d'Ovide, Il eut pour celle-ci les encouragements et les avis de mademoiselle De Beauchâteau. Elle lui donnait quelques idées, dont il profitait. Dans une lettre, il la remercie galamment, en l'appelant « la seconde Julie d'Ovide ». Cette pièce ne fut pas non plus représentée*. Remarquez que, dès ces premiers essais, ce qui déjà s'annonce et se déclare comme la vocation de Racine, c'est la peinture de l'amour.
Enfin, à vingt-cinq ans, il réussit à faire représenter la ThébcCide ou les Frères ennemis. Cette pièce, destinée d'abord à l'Hôtel de Bourgogne, fut jouée au PaJais-Royal par la troupe de Molière, qui était établie là depuis le 20 janvier 1661. On a prétendu à tort que c'avait été la première tragédie jouée par la troupe de Molière à Paris : Molière et ses comédiens avaient débuté à Paris en 16S8 par le Nicomède de Corneille, et avaient joué, depuis, Eéraclius, Sertorius, Cinna: — Molière ne joua aucun rôle dans la Théba:ide, c'est par erreur que M. Aimé-Martin lui a attribué celui d'Etéocle.
Vieux sujet, souvent traité: Eschyle, dans les Sept devant Thèbes; Euripide, dans les Phéniciennes;
1. Voir les Mémoires de Louis Racine, et les Notices de M. Paul Mesnard, dans son excellente édition de Racine. Paris, Hachette, Collection des Grands Écrivains français, sous la direction de M. Adolphe Régnier.
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Sénèque, dans une tragédie du même nom; Stace, dans son poème épique de la ThébcCide; chez nous, Robert Garnier, dans son AntigonCy en 1S80 ; Jean Robelin, dans sa Thébaide, en 1584; Rotrou, dans son Antigone, d'autres encore avaient peint à l'envi la lutte fatale des fils d'ŒËdipe, ces deux terribles frères, Étéocle et Polynice^
Racine ne doit presque rien à la tragédie d'Eschyle, où le chœur est le personnage principal, chantant les malheurs de la ville de Thèbes que se disputent les deux frères ennemis. On croirait, d'après la préface de Racine, qu'il doit beaucoup à l'autre poète grec. « Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes ô!E\XTipiàe », dit-il. Or, en fait, l'entrevue d'Éléocle et do Polynice en présence de Jocaste leur mère est la seule scène qui ait passé d'une pièce dans l'autre; et encore Racine, dans cette scène, a-t-il moins imité Euripide que Sénèque, quoiqu'il ne parle de celui-ci qu'assez dédaigneusement. De même, dans la préface de Phèdre, il négligera également de dire qu'il a emprunté à Sénèque
1. Dans une édition nouvelle du Théâtre complet de Jean Racine^ en quatre volumes grand in-18, Paris, Deiagrave, 1882, M. N., M. Bernardin, complétant les recherches de M. Paul Mesnard, a indiqué avec des détails fort intéressants, non seulement pour cette pièce, mais pour toutes les autres, ce que Racine a pu devoir à chacun de ses prédécesseurs, soit pour la marche de la tragédie, soit pour le développement des caractères, soit pour quelques expressions. A vrai dire, la dette du poète se réduit, le plus souvent, à très peu de chose; mais les fouilles sont abondantes et curieuses.
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la scène capitale dans laquelle Phèdre fait connaître à Hippolyte sa passion criminelle. Au quatrième acte de la Théba^ide, notre poète a suivi Sénèque de 1res près. Quant à la Thébaide de Stace, espèce de centon de tous les lieux communs du poème épique, Racine lui a emprunté seulement quelques détails et l'idée première du caractère de Créon. De VAntigone de Rotrou, il a imité d'assez près une scène d'amour entre Antigone et Hémon ; puis la grande scène entre Jôcaste, Étéocle et Polynice; et aussi ridée de faire dire des stances à Antigone, On a prétendu, mais sans preuve, que Racine avait d'abord mis dans sa pièce, aux premières représentations, des tirades entières de Rotrou. Il y a aussi une tradition qui ne parait pas très authentique, d'après laquelle ce serait Molière qui aurait donné à Racine le plan ou le cadre de la Thébdide, Mais, d'une part, plusieurs lettres de Racine font voir qu'il avait commencé cette pièce à Uzès, avant de connaître Molière; et, d'autre part, c'est à l'Hôtel de Bourgogne qu'il l'avait destinée d'abord, ce qu'on aurait peine à comprendre, si c'était Molière qui lui en eût donné l'idée. C'est donc à tort, croyons-nous, que cette tradition, rapportée par Grimarest et par Lagrange-Chancel, a été adoptée par Voltaire et par Montesquieu.
Nous ne nous arrêterons pas à cette pièce: la personnalité du poète ne s'y dégage pas encore suffisamment; on y sent une imitation générale de la I. 4.
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manière de Corneille. Il y a cependant çà et là quelques vers que Ton poun*ait dire d'un galbe gréco-racinien, celui par exemple où Olympe, la confidente de Jocaste, racontant la mort d'Antigone, dit;
J*ai senti son beau corps tout froid entre mes bras.
Au commencement du cinquième acte, Antigone, sur le point d'aller se tuer, disait des stances comme le CSd et comme Polyeucte; cette forme lyrique du monologue était en usage alors, et aurait dû être conservée : l'élément lyrique subsistait ainsi, pour sa part légitime et à sa place, au sein de l'œuvre dramatique.
Le genre romanesque qui régnait alors au théâtre se marquait dans la pièce telle qu'elle était d'abord, par de grands mouvements scéniques, que l'auteur ensuite supprima. Dans la scène du quatrième acte, par exemple, comme l'auteur l'avait d'abord faite, les deux frères, Étéocle et Polynice, animés par leurs défis mutuels, tiraient Tépée en présence de leur mère ; Hémon et Créon dégainaient aussi, pour les séparer. Racine nous apprend que tout ce mouvement de glaives trouva plusieurs censeurs: a Je ne goûtais point, ni les autres non plus, toutes les épées tirées. » Pour contenter ces Aristarques et lui-même, il reti^ancba plus de deux cents vers ^. Il y a apparence qu'au-