‹ Racine (volume 2)Chapitre 15 sur 82 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

ù Voici une seconde entreprise, qui n'est pas moins hardie que la première. Je ne me contente pas d'avoir mis à la tête de mon ouvrage le nom (Y AkxandrBy j'y ajoute encore celui de VOTRE MAJESTÉ ; c'est-à-dire que j'assemble tout ce que le siècle présent et les siècles passés nous peuvent fournir de plus grand... » Etc.

C'est à propos des représentations de cette tragédie que parut l'ingratitude de Racine envers Molière. Voici en effet ce qui se passa. Alexandre le Grand et Porus fut joué pour Ja première fois sur le théâtre du Palais-Royal, Je vendredi 4 décembre 166S. A celte représentation assistèrent : Monsieur (frère du Roi), Ja princesse Henriette d'Angleterre (celle qui

plus tard devint Madame), le grand Condé, avec son fils, et la princesse Palatine, Anne de Gonzague. La recette s'éleva à 1,294 livres. Elle se maintint à un bon chiffre le 6, le 11, le 13 (on ne jouait que trois fois par semaine alors) ; mais, le 15, elle tomba tout à coup à 460 livres, et, le 18, à 378. Qu'était-il donc arrivé ? Le Registre de La Grange va nous le faire entrevoir, et nous l'expliquerons ensuite plus complètement.

« Le vendredi 18, dit le Registre, la troupe fut surprise que la même pièce d'Alexandre tut jouée sur le théâtre de THôtel de Bourgogne. Comme la chose s'était faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas devoir faire les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que d'avoir doQné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent donc partagées, et chacun des douze acteurs eut pour sa part 47 livres. »

Ainsi Racine, oubliant qu'il était redevable à MoUère de sa première pièce représentée, avait donné secrètement Alexandj'e à la troupe rivale, regardée comme supérieure dans le genre tragique, et ne s'était pas autrement inquiété de compromettre par là les intérêts et la réputation de la troupe de son ami et bienfaiteur.

A cette première déloyauté il ne craignit pas d'en ajouter nne seconde : non content de lui avoir dérobé sa pièce, il lui enleva aussi une de ses plus

brillaates actrices, mademoiselle Du Parc. Cette charmante et terrible persomie tournait la tête à tout le monde, à Molière, à Racine, aux deux Corneille, à La Fontaine, à Sarazin, au bon Du Parc, qui l'épousa. Était-ce sa coquetterie endiablée qui avait inspiré à Sarazin le sonnet sur Adam et Eve, où la fragilité féminine est piquée de deux jolies flèches ?

Lorsque Adam vit cette jeune beauté

Faite pour lui d'une main immortelle,

Il l'aima fort, elle, de son côté,

( Dont bien nous prend ] ne lui fut pas cruelle.

Cher Charleval, alors en vérité

Je crois qu'il eut une femme fidèle. —

Hél comme quoi ne l'aurait pas été?

Elle n'avait qu'un seul homme avec elle ! —

Or en ce point nous nous trompons tous deux : Car, quoiqu'Adam fût jeune et vigoureux, Bien fait de corps, et d'esprit agréable,

Elle aima mieux, pour s'en faire conter, Prêter Toreille aux fleurettes du Diable, Que d'être femme et ne point coqueter.

J'ignore à quelle date Sarazin régna ou crut régner sur le cœur de cette nouvelle Eve, qui avait nom Marquise * ; mais voici la date des autres.

1. Marquise n'était pas un surnom: c'était un nom ou prénom authentique, comme en fait foi l'acte de décès de cette comédienne sur les registres de la paroisse Saint-Roch. Voir Paul Mesnard, op. laud.

En 1683, à Lyon, elle fut aimée par Molière ; puis par Je comédien Du Parc, qui lui donna son nom en légitime mariage ; ensuite, enl6S8, à Rouen, par Pierre et Thomas Corneille. Pierre, dédaigné comme ^ peu grisonnant, lui adressa, pour la tancer et la tenter, ces stances, grondeuses mais charmantes :

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Se pkit à faire un affront, Et saura faner vos roses Gomme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :

On m'a vu ce que vous êtes ; Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De c^ ravages du temps.

Vous en ayez qu'on adore ; Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils pourraient sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux,^ Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Cbez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle Marquise, Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait cpmme moi.

Thomas fit aussi des vers à cette jolie coquette; nous les avons; mais ils n'ont rien de remarquable. Celui qui succéda aux deux Corneille fut La Fontaine, en 1664. Il y a apparence que Molière avait ses retours et brochait sur tout cela. Enfin Racine resta en possession de la séduisante actrice. Ce fut peut-être la passion qu'il avait pour elle, et quelque jalousie d'amour à l'égard de Molière, qui le poussèrent à ce second tort envers lui. Au moment où nous sommes, mademoiselle Du Parc avait trentedeux ans ; Racine vingt-six. J'achèverai en quelques mots l'histoire de cette comédienne, en m'excusant d'anticiper un peu sur ce qui doit suivre. Ce ne fut pas dans Alexandre qu'elle débuta à l'Hôtel de Bourgogne; ce fut dans Andromaque, deux ans après, en 1667. Racine écrivit exprès pour elle le rôle même d'Andromaque, et le lui fit étudier et répéter avec le plus grand soin : car, d'après ce qu'(m nous rapporte, elle ne paraît pas avoir eu, à proprement parler, du talent ; mais elle était bien faite et elle séduisait tout le monde par s(m charme et

sa grâce. Guidée par le» leçons de Racine^ cfui lisait et jouait à merveille, elle joua, elle aussi> avec grand succès ce rôle touchant et noble de la veuve d'Hector, sans se piquer de la même fidélité à la mémoire de son mari : car, l'année suivante, elle eut une fille, dont Racine fut « le parrain s>. Elle mourut la même année, le 11 décembre, à trente-cinq ans, et Racine suivit son convoi funèbre. C'est du moins lui que semblent désigner les vers de la Gazette rimée de Robinet qui, le 15 décembre, raconte les obsèques de la comédienne tant aimée, et mentionne

Les adorateurs de ses charmes, Qui ne la suivaient pas sans larmes; Dont l'un, le plus intéressé, Ëtait à demi trépassé.

Ce plus intéressé a bien l'air en effet d'être Racine lui-même. — Que devint l'enfant? On ne sait. Cette parenthèse n'était pas inutile pour éclairer le caractère de notre poète. Voilà trois faits graves: !• son ingratitude envers ses pères de Port-Royal, lorsque entraîné vers le théâtre il croit devoir consommer sa rupture avec eux par la maligne Lettre que vous savez; 2<* sa déloyauté envers Molière, lorsque, sans même le prévenir ni s*expliquer, il donne sa pièce à la troupe rivale, pendant qu'on la jouait sur le théâtre du Palais-Royal; 3® cette autre trahison par laquelle il couronne l'œuvre, en lui enle-

vant sa cbarmante actrice. Tout cela, quoi qu'oa ait pu dire, n'est pas beau. Pour pallier cette défection; on a allégué que, trouvant sa pièce médiocrement jouée par la troupe du Palais-Royal, il Pavait portée à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, qu'il jugeait meilleure. Cela n'excuse ni l'ingratitude de l'action, ni la fausseté du procédé.

Ce fut donc le vendredi 18 décembre 1665 qu'Alexandre fut joué sur cette autre scène, où il eut aussi un très grand succès. — Cependant la troupe de Molière, qui ne s'était pas attendue à cela et qui peut-être n'avait rien de prêt, joua la pièce encore trois fois, le 20, le 22 et le 27 *. Et, plus

1. Voici quelle fut la distribution des rôles à l'un et à Tautre théâtre :

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