‹ Racine (volume 2)Chapitre 19 sur 82 · PLUTON · texte numérisé non relu

PLUTON

Oh I pour le coup, nous avons un véritable héros ! Celui-là n'a jamais soupiré que pour la gloire I... Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, il s'agit de combattre... Le roi des Enfers a besoin de votre bras...

Alexandre, déclamant.

Je suis venu : l'amour a combattu pour moi...

Etc.

C'est une tirade de la tragédie de Racine.

DlOGÂNE.

Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages? Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.

Pluton.

Quel diable de jargon nous vient-il parler ? Quoi ! Alexandre, qui ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse ?

Alexandre, déclamant.

Que vous connaissez mal les violents désirs D*UQ amour qui vers vous porte tous mes soupirs 1...

Etc..

DlOGÈNE.

Il faut renvoyer auprès du Grand Cyrus... .

ALEXANDRE) déclomant.

Hé quoi I Vous croyez donc qu'à moi-méme barbare J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?...

Etc.*

Pluton.

Peste soit de Textravagant !.. Il est, ma foi! aussi fou que les autres ...»

Voilà quelques passages de cette critique que Ton glissa dans l'œuvre de Boileau, et qui n'y eut pas été déplacée, sans son amitié pour Racine ^.

Toutes les critiques de Saint-Évremond ne sont pas aussi justes que celle qui regarde la galanterie des deux héros, li eût souhaité, par exemple, entre Alexandre et Porus, une grande conversation cornélienne, comme celle de Sertorius et de Pompée. Cependant, supposé qu'on puisse excuser une belle conversation dans une œuvre dramatique, où tout doit agir et courir, il ne me paraît point qu'elle soit à regretter' si elle ne s'y rencontre pas, ni que l'on puisse avec raison en faire un reproche à l'auteur. Saint-Évremond eût voulu aussi, d'autre part, que le poète eût peint ce passage de l'Hydaspe, si étrange qu'il se laisse ' à peine concevoir, cette grande armée de l'autre côté, avec des chariols terribles et des éléphants ; l'orage, les éclairs, le ton* nerre, les tempêtes. Vous voyez que notre critique, devenu un peu anglais dans son long exil, pous-

1. Ceux qui ne veulent point que le passage de la Satire du Repas soit une ingénieuse contre-vérité , prélude de ce Dialogue de Despréaux, font valoir que celui-ci, et par conséquent Tinterpolation, sont postérieurs de vingt ans à cette satire, et que, dans ce laps de temps, le goût du public, et celui de Boileau lui-même, avaient pu devenir plus sévères.

sait loin ses exigences en fait de couleur locale. Regretter que Racine n'eût pas fait figurer dans sa pièce indienne les chariots et les éléphants de Porus, c'était se monti*er plus que shakspearien. Si Ton entrait dans cette voie, il n'y aurait qu'à prendre le brillant récit de Quinte-Curce et à le mettre en action ; ce serait très bien pour le Cirque. « Aban« donné par la plupart des siens et entouré par les ennemis, Porus se mit à lancer sur eux, du haut de son éléphant, les traits dont il s'était amplement muni, et fit de loin de nombreuses victimes, exposé lui-même aux coups qui le cherchaient de toutes parts. Déjà par neuf fois son dos et sa poitrine avaient été frappés ; il avait perdu beaucoup de sang, et ses mains fatiguées laissaient tomber plutôt qu'elles n'envoyaient les flèches. Son éléphant, enflammé par la rage, et que les traits lancés contre lui n'avaient pas encore blessé, continuait à courir dans la mêlée. Le cornac, s'apercevant que les bras inertes du roi ne se servent plus de leurs armes et qu'il conserve à peine ses sens, entraîne aussitôt sa monture. Alexandre le poursuit ; mais son cheval, percé de coups, chancelle et s'affaisse, déposant à terre le roi plutôt qu'il ne le renverse; il lui faut en monter un autre : sa poursuite en est retardée. Cependant, le frère de Taxile, autre roi des Indes, envoyé en avant par Alexandre, conseille à Porus de ne pas s'obstiner à éprouver les extrémités de la fortune et de se

rendre au vainqueur. Mais Porus, bien que ses forces soient épuisées et qu'il perde tout son sang, se ranime à cette voix souvent entendue. — « Ah I je reconnais, dit-il, le frère de Taxile, traître à sa patrie et à son royaume! » Il brandit contre lui une arme qu'il tient encore ; le trait perce la poitrine et ressort par le dos. Après ce dernier exploit, Porus précipite sa retraite. Mais son éléphant, à son tour, criblé de coups, chancelle. Porus s'arrête, et oppose son infanterie à l'ennemi qui le poursuit. Déjà Alexandre Ta rejoint, et, connaissant son opiniâ* treté, a défendu d'épargner ceux qui résisteront. De toutes parts les traits pleuvent sur les hommes à pied et sur Porus lui-même; accablé sous leur nombre, il glisse de sa monture. Le cornac, croyant qu'il en descend volontairement, fait, comme d'habitude, agenouiller l'éléphant; aussitôt, tous les autres éléphants, dressés à ee manège, se couchent, et cette méprise livre Porus et tous les siens au vainqueur. Le roi ordonne de dépouiller Porus, qu'il croit mort; les soldats se précipitent pour lui arracher sa cuirasse et ses vêtements ; mais alors l'éléphant se met à défendre son maître, menace ceux qui veulent le dépouiller : et, ealevant le corps avec sa trompe, il le replace sur son dos. Une grêle de traits s'abat sur l'animal, il tombe percé de coups, et Porus est placé sur un chariot. . . . . »

Ce récit romanesque, mis en action, ferait certes fort bien dans un de nos grands hippodromes ; mais

86 l'E ROMANTISME DIS CLASSIQUES

Shakspeare lui-même, au théâtre du Globe, n*eût jamais poussé jusque-là les choses, et Saint-Ëvremond n'eût rien demandé de tel ni d'approchant à Corneille, son dieu. Pourquoi donc alors à Racine? Lors même que les conditions matérielles du théâtre l'eussent permis, le public français du dix-septième siècle ne souhaitait rien de pareil. Et, si c'est en récit également que Racine eût dû mettre tout cela sur la scène pour plaire â l'exigeant critique, nous voilà loin de compte, et ce n'était guère la peine de réclamer des chariots et des éléphants.

Cependant Saint-Ëvremond , malgré toutes ses remarques, fait l'éloge d'Alexandre lorsqu'il dit: a Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la Tragédie. Mais je voudrais qu'avant sa mort il adoptât l'auteur de cette pièce pour former avec la tendresse d'un père son successeur * . »

En eSet, Y Alexandre de Racine ne justifie pas toujours si mal son grand nom. Ses premières paroles, au moment où il vient de commencer la déroute de Porus, sont bien d'un héros magnanime, car ce sont celles mêmes d'Annibal après la bataille de Cannes: <( Épargnez les vaincus. >> Et, de plus, elles ont le mérite de préparer, dès l'en-

1. Disserlaiion sur la Tragédie de Racine intitulée : Alexandre le Grand, adressée à madame Bourneau, II, 18.

tréc d'Alexandre, le dénouement de la pièce :

Allez, Ëphestion. Que Ton cherche Porus, Qu^on épargne sa vie et le sang des vaincus.

Et, lorsque Cléoflle, bien qu'aimant la gloire (comme son nom Texprime), essaye de mettre un frein à l'ambition d'Alexandre et de le dompter doucement, c'est en béros qu'il lui répond. Imaginez, pour un instant, que les vers suivants s'adressent à Napoléon partant pour la campagne de Russie :

• «.. Quoi, Seigneur l toujours guerre sur guerre? Cherchez-vous des sujets au-delà de la Terre? Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants Des pays inconnus même à leurs habitants ?

Qu'espérez- vous combattre en des climats si rudes ? Ils vous opposeront de vastes solitudes, Des déserts que le Ciel refuse d'éclairer, Où la Nature semble elle-même expirer ; Et peut-être le Sort, dont la secrète envie N'a pu cacher le cours d'une si belle vie, Vous attend dans ces lieux, et veut que dans l'oubli Votre tombeau du moins demeure enseveli.

Pensez-'vous y traîner les restes d'une armée Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée? Vos soldats, dont la vue excite la pitié, D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié, £t leurs gémissements vous font assez connaître...

Alexandre (Napoléon).

ns marcheront, Madame, et je n'ai qu'à paraître. Ces cœurs qui, dans un camp, d'un vain loisir déçus, Comptent en murmurant les coups qu'ils ont reçus, Revivront pour me suivre, et, blâmant leurs murmures, Brigueront à mes yeux de nouvelles blessures*.

1 . La plupart de ces traits d'une noble éloquence et d'une poésie brillante, ont été empruntés habUement à la prose UtiDe de Quinte^urce.

Le jeune auteur, coûtent de son succès, répondit aux critiques dans deux préfaces successives. L'une, imprimée presque aussitôt après la première représentation, ripostait avec assez de vivacité aux remarques faites de vive voix dans les conversations : (t Avec quelque succès que Ton ait représenté mon Alexandre^ eV quoique les premières personnes de la terre et les Àlexandres de notre siècle *■ se soient hautement déclarés pour lui, je ne me laisse point éblouir par ces illustres approbations... » Puis il épinglait ses censeurs, a qu'il avait eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à sa pièce, » pour la critiquer. — Dans la suite de cette préface, et dans une seconde, plus mesurée, il paraissait répondre à ceux qui avaient écrit leurs observations et qui lui reprochaient non seulement d'avoir peint le grand Alexandre trop uniquement occupé de son amour, mais aussi d'avoir fait du roi indien Porus un chevalier si brillant qu'il éclipsait le héros de la pièce. Pour sa défense; sur le premier point, il alléguait Quinte- Curce et Justin, qui font de Cléolile une sorte de Cléopâtre, capable d'entraîner les plus grands héros. C'est à cela sans doute que Saint-Évremond réplique qu'on ne doit pas faire du grand Alexandre un Antoine.

Le vieux Corneille, un peu chagrin de se

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