Le Roi, le grand Gondé, ete
voir disputer le sceptre, remercia Saint-Évremond de l'avoir soutenu contre son jeune rival: a Tous m'honorez de votre estime, en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez, quand on se persuade qu'on m'a abattu... Je vous avoue que je pense avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu*on établit sur les débris imaginaires des miens, et de regarder avec pitié ces entêtements qu'on a pour les héros anciens refondus à notre mode... Vous flattez agréablement mes sentiments quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres les caractères de leur temps^ de leur nation, et de leur humeur. J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une action héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps ; et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impressions ^.
1. Louis Racine lui-môme, quelque respect et quelque admiration qu'il garde à son père, ne fera pas difficulté de dire après la mort de celui-ci : c Le grand défaut qui règne dans cette tragédie est un amour qui en parait faire tout le nœud, tandis qu'un des plus glorieux exploits d'Alexandre n'en parait que l'épisode. » Cette critique semble correspondre Justement au principe posé par Corneille dans ce passage de sa lettre à Salnt-Évremond.
Nos doucereuiL et nos enjoués sont de contraire avis; mais vous vous déclarez du mien... »
Etc.
Nos doucereux et nos enjoués, ces mots semblent désigner Racine et Quinault. En effets dans Alexandre, Racine n'imitait plus seulement Cor^ neille comme dans la Théba'ide, il imitait tout autant la manière de Quinault. Les tragédies de celui-ci, empruntées pour la plupart aux romans de La Galpre* nède et de mademoiselle de Scudéry, font parler aux héros anciens le langage des cercles et des ruelles. C'est à ces pièces-là, dont la série va jusqu'à l'année 1670, que s'attaqua le bon sens de Boileau. A dater de 1672, Quinault abordera un genre nouveau, le poème lyrique ou opéra, et là son talent assoupli, harmonieux, sera incontestable. Quelques-uns, perdant de vue cette distinction importante, ont accusé Despréaux d'injustice envers Quinault; ce sont eux qui ont été injustes envers Despréaux.
On commence toujours par imiter les auteurs régnants, avant de voler de ses propres ailes . C'est pourquoi ilfexandre, tragédie romanesque et langoureuse, mais d'un souffle héroïque et chevaleresque, mêlait des reflets de Quinault à des réminiscences de Corneille. Axiane, personnage inventé par Racine et que l'histoire ne lui fournissait point; semble avoir été dessinée d'après la Vifiatbe "de Ser-^ torius.
C'est par le slyle que se révélait le nouveau poète. Le rôle du héros principal est des plus brillants; celui de Porus, plus encore peut-être , semé de vers et de traits éclatants, dès la seconde scène du premier acte :
Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre ; Mais, si je puis, Seigneur, je Ten ferai descendre, St j'irai l'attaquer jusque sur les autels Que lui dresse en treml)lant le reste des mortels.
Et, un peu plus loin^ quand Taxile explique à Porus que, si Darius s'est laissé vaincre par Alexandre, c'est que celui-ci ne s'était pas fait connaître encore, il lui dit, par une belle image, qui se trouve ensuite redoublée avec art :
La, valeur d'Alexandre à peine était connue ; Ce fondre était encore enfermé dans la nue.
Dans un calme profond Darius endormi Ignorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi ; Il le connut bientôt : et son âme, étonnée, De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée :
n se vit terrassé d'un bras victorieux; Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux.
La métaphore est neuve et saisissante; puis la reprise vous frappe une seconde fois : ce sont deux éclairs successifs.
Le style de Racine s'annonce dès cette pièce comme un tissu d'une chaîne solide et d'une trame fine, enrichie de figures non pas violentes et excessives, mais justes et proportionnées, qui ne veulent
que mettre en lumière l'idée ou le sentiment, sans jamais parader pour elles-mêmes. Elles ont du relief assurément, mais un relief qui ne dépasse point la pensée, et qui ne profite qu'à elle. Tout ce que l'on pourrait remarquer, c'est que plusieurs de ces images sont un peu ingénieuses et fleuries. Mais cela même ne laisse pas d'être agréable, comme portant la marque de la jeunesse de l'auteur. Sans doute ces princes orientaux parlent comme des princes français, polis par une éducation très littéraire; mais on n'a pas le courage de se plaindre d'un si charmant défaut, presque inévitable et qui s'explique si bien.
Toutefois la ThéhoCide et Alexandre^ quelque brillantes que soient ces deux pièces, la seconde principalement, ne sont que les débuts du poète : si la première est un pastiche de la manière de Corneille, la seconde se ressent en même temps des influences diverses de La Calprenède, de mademoiselle de Scudéry el de Quinault; en même temps le jeune auteur sait tirer déjà de son propre fonds quelques traits de passion nobles, élevés ; surtout cette langue inconnue encore, pleine de souplesse et de force, d'élégance et de pathétique, qui combine les abstractions avec les images, et la passion avec la mélodie; mais enfin c'est la pièce suivante, Andromaquej qui sera le premier chef-d'œuvre de Racine, et annoncera décidément un art nouveau.