Causeries du Lundis t. XIII, p
novateurs, puis entré en possession de la renommée, enfin porté aux nues et adoré dans le siècle der* nier, a vu décroître ses honneurs dans le nôtre, et semble aujourd'hui un peu dédaigné. Quelques- tins même l'injurient.
; Entre les louanges banales et le dédain vulgaire ou les injures, il y a place pour l'étude attentive, qui se rend compte des qualités et des défauts, qui les explique historiquement, et qui, comprenant les unes et les autres, y trouve sinon le même plaisir, du moins un égal intérêt. D'ailleurs, ce qui est défauts à un temps fut qualités à un autre. Incontestée pendant le xviii® siècle, c'est depuis cinquante ans environ que la gloire de Racine est discutée de nouveau. Elle a eu, d'abord, à souffrir des polémiques de la révolution littéraire; puis des changements et réactions du goût public; enfin de la différence profonde qu'il y a nécessairement entre le siècle monarchique dont ce poète fut l'expression et un siècle démocratique tel que nôtre. Un tragédien illustre et ensuite une grande actrice, Talma, puis mademoiselle Rachel, à deux moments, pendant quelques années, ont paru ranimer cette gloire. Aujourd'hui, il semble qu'elle ne brille plus que d'un éclat intermittent. Il s'agit d'expliquer ces fortunes diverses.
Chacun a le droit, selon sa nature^ sa complexion, son instruction et son éducation littéraires, d'aimer ou de ne pas aimer tel ou tel écrivain; mais, si l'on
a la prétention de le juger, Tantipathie, Thumeur, les nerfs, ne suffisent point. Ils peuvent quelquefois rencontrer juste ; mais la critique veut des raisons, soit pour admirer, soit pour rejeter.
Chaque pays et chaque siècle, comme chaque écrivain et chaque artiste, a sa forme et son tour d'esprit. Faute de bien entendre ce point, on a Tair de n'être jamais sorti de son village, ou de son boulevard. « L'univers, a dit un homme d'esprit, est une espèce de livre, dont on n*a lu que la première page quand on n'a vu que son pays. » Permettezmoi de l'avouer entre nous, un de nos travers, à nous autres Français, en pays étranger, est que nous commençons par trouver ridicule tout ce qui ne nous ressemble pas. C'est le contraire du bon jugement, du véritable esprit critique. Le véritable esprit critique, ou même l'esprit tout simplement, consiste à saisir les rapports multiples, à démêler le fond d'avec la forme, à savoir faire la part du temps, de la minute et du milieu; à se prêter aux gens et aux choses, au lieu d'y résister. Fénelon dit en parlant de saint Augustin : a II est touchant, même lorsqu'il fait des pointes. » C'est-à-dire qu'au travers de toutes les antithèses et fioritures d'une rhétorique de décadence, l'imagination de cet évêque africain, cultivée en Italie, laisse percer la sensibilité; mais il faut savoir la démêler sous les fleurs. D'une manière analogue, dans les lettres d'Héloïse et d'Abélard, la ferme scolastique, qui est celle du
temps, n'étouffe pas Fémotion, pour qui sait la sentir. De même, quand on lit la curieuse idylle théologique que nous déroulent dans leurs lettres Pierre de Gothland et Christine de Stommeln, si joliment analysés par M. Renan*, on est étonné, mais touché.
La disposition contraire, à nous prendre modes^ tement pour type et pour mesure de ce qui est bien, nous la portons non seulement en pays loin» tain, mais dans chaque milieu social différent du nôtre. Ce n'est pas envers les étrangers seuU que le Français se montre si peu ouvert, c'est parfois envers le Français lui-même ; il lui arrive d avoir peine à admettre le Français d'un temps autre que le sien. Tâchons d'avoir l'esprit plus hospitalier, et le contentement de nous-mêmes moins impétueux.
J'admets que les chefs d'école, les maîtres, les grands poètes, les artistes souverains, soient absolus dans leurs jugements, ou plutôt dans leur manière de sentir, parce qu'elle tient à leur tempérament, à leur complexion tout entière. Ils ne jugent pas, à proprement parler; ils sentent et ils voient de telle ou telle façon : il suit de là que toute autre manière leur est antipathique, inintelligible. Il est facile de comprendre, par exejnple, que M. Ingres fût un adïnirateur très modéré d'Eugène Delacroix, et que, de son côté, Eugène Delacroix n'eût pas un goût très