Boileau, Art poétique, ibid
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romans dont elle se nourrissait. Andromaquey décidément, transporta sur le théâtre cet art des fines analyses morales, qui, concentré dans une aetion scénique, et serré dans le cadre des unités, n'en eut que plus de force, de relief et d'éclat. «La tragédie française, disait Napoléon, à Gœthe, n'est qu'nne crise, tandis que le drame allemand ou anglais n'est le plus souvent qu'une histoire. 9
Ici enfin Racine est lui-même et déploie une poésie neuve, une flexibilité, une souplesse, ime richesse de nuances que peut-être Quinault seul jusqu'alors avait atteintes quelquefois. L'axe du théâtre se déplace ; dans Corneille l'héroïsme dominait l'amour, et en triomphait ; dans Racine l'amour règne. Il ne laisse pas d'être combattu; mais il reste vainqueur. La leçon toutefois n'est pas moins forte, puisqu'il mène Hermione et Oreste à l'assassinat, Pyrrhus à la mort.
Ce n'est pas qu'on ne puisse signaler encore dans Andromaque quelques réminiscences de Corneille ; Voltaire fait remarquer que l'intrigue de la pièce se trouvait en germe dans le deuxième acte de Pertharite * ; mais l'exécution lumineuse appartient bien à Racine lui'-méme. Il regarde dans son propre cœur et se fie à son génie.
1. 9. Pyrrhus abandonne Hermione sa fiancée, pour Andromaque sa captive, comme Grimoald sa fiancée Éduige pour sa captive Rodelinde. Pyrrhus réduit Andromaque à
Aussi, en dépit du sujet antique, la pièce est^ elle des plus modernes. De là des discordances, des disparates; mais aussi , par ' cela même, comme j'espère vous le faire voir, un intéressant et curieux sujet d'étude : une légende barbare se réfractant dans l'imagination et dans les mœurs de la société polie du siècle de Louis XiV; et, sous le prétexte de cette légende, la pointure de l'amour moderne, peinture souvent semblable à la comédie par la délicatesse de ses mouvements et de ses nuances ; produisant cepen^ dant les effets les plus tragiques. Puis, au travers des foudres qui bouleversent Tàme de Pyrrhus, d'Hermione et d'Oreste, on voit, par un contraste plein d'idéalité, luire dans le personnage d'Ândromaque le feu pur et sacré de l'amoiur maternel.
C'est avec dix-huit vers du troisième livre de Y Enéide de Virgile que Racine a fait cette pièce, comme Molière a fait te Dépit amour ei^ avec la petite ode d'Horace: Donec gratins eram tibi.
Observons comment le poète a été obligé de transposer le sujet antique, pour le rendre acceptable à ses contemporains, et avec quel art il a résolu ce problème. D'abord il a eu soin de laisser dans
Talternative de i'épouser ou de voir mourir son flis, comme Grimoald y réduit Rodelinde. Enfln Hermïone promet de se donner à Oreste s'il la venge de Pyrrhus, comme Éduige se livrera à Garjbalde s'il punit la perfidie de Grimoal<i. » — N, M* Bernardin, Théâtre complet de Racine, tome T".
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J'ombre tel ou tel fait de Thistoire ou de la légende qui eût pu nuire à Timpressiou qu'il voulait donner au spectateur. Ainsi, dans la légende ancienne, Andromaque, prisonnière de guerre après la ruine de Troie sa patrie, est échue au fils d'Achille dans le partage du butin, comme serait aujourd'hui une Circassienne ou une Géorgienne enlevée dans une razzia. Elle est son esclave, sa propriété ; il peut en faire tout ce qu'il veut, et il le fait : il l'épouse, car il est le maître. Il n'a pas eu à la consulter, pour savoir si elle l'agréait ou non ; il n'avait pas besoin de son consentement. Elle a de lui trois fils, Molossos, Piélos et Pergamos, elle, la mère d'Astyanax, la veuve d'Hector. Après quoi, satisfait, Pyrrhus la répudie, et la fait épouser à Hélénos, frère d'Hector: elle en a un autre fils, nommé Sestrinos ^ Tel est le sort de TAndromaque antique, esclave misérable, condamnée à subir successivement les désirs de tous ses maîtres. Euripide, dans son Andromaqne, a accepté cette tradition, qui ne choquait point les Grecs. Chez les Latins, Virgile lui-même l'a également adoptée. Mais pouvait-elle ne point choquer les Français du dix-septième siècle ? Pour ceux-ci il fallait que la veuve d'Hector fût restée non seulement fidèle de cœur à la mémoire de son illustre époux, mais absolument respectée, intacte; il ne fallait pas qu'elle eût eu ni pu
1. Cette tradition, qui fait allusion èi l'usage du lévirat, est rapportée par Pausanias dans son livre I".
avoir iin autre fils que leur Astyanax, a Prince de la Cité», prince royal , car tel est le sens de ce nom ; il fallait que Pyrrhus^ épris de la beauté, mais aussi de la dignité de sa captive, ne pût songer im seul instant, tout en la nommant ainsi, à la traiter autrement qu'en personne libre, ni à disposer d'elle sans son aveu : l'idée de disposer d'une fenmie malgré elle ne pouvait entrer dans l'esprit des Françaises du dix-septième siècle, ni des Français d'aucun temps. Aussi Andromaque, dans Racine, est-elle la veuve immaculée d'Hector, et la mère du seul Astyanax. (( On ne croit points dit Racine, qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils ; et je doute que ses larmes eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector*. »
Pour arriver à cette fin, le poète a profité de ce qu'il y avait deux légendes différentes au sujet de cet enfant. D'après Tune, Astyanax, lors de la prise de Troie, avait été précipité du haut des remparts, le devin Calchas ayant prédit aux Grecs que le fils d'Hector leur serait encore plus funeste que son père. D'après l'autre, il avait été sauvé, et sa mère captive l'avait enmiené en Épire.