Radne et Shakspcare, 1824, pages ^33 et U
Elle l'aime I et je sais on monstre furieux I Je U vois pour jamais s'éloigaer de mes yeux! Et l'ingrate en fuyant me laisse pour salaire Tous les noms odieux que j*ai pris pour lui pluirc 1
Racine, comme Alfred de Musset, transpose dans le ton qui convient le mieux au public du temps. C'est ce qu'avait fait déjà Euripide, c'est ce que lit Shakspcare, c'est ce que fera Voltaire. Les générations successives demandent et inventent sans cesse des airs nouveaux sur les sentiments éleraels.
J ai dit que le poète dédia cette pièce à Madame, belle-sœur du Roi ; voici l*^s premières lignes de sa dédicace :
a Madame,
» Ce n'est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tète de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrais-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont .été si heureusement éblouis ? On savait que Votre Allessc Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie; on savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements; on savait enfin que vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, si j*ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée... »
Cette princesse, qui devait mourir si tôt après, à vingt-six ans, eut la gloire de patronner Racine et Molière. Elle appartenait à une génération moins montée de ton qac la précédente. Par sa nature, son caractère, sa vie, elle était faite pour goûter la tragi-comédie de Tamour. Nous aurons à le faire voir, à propos de Bérénice.
Cest à dater d'Andromaque que Racine est luimême, quittant décidément les errements de €03 devanciers. Ici commencent à se marquer les différences entre le génie et l'art de chacun des deux grands poètes du théâtre français au dix-septième siècle. La langue de Corneille va par grands coups^ par éclairs; son style est unique: on passe pardessus les inégalités et les incorrections. La langue de Racine est d'un art extrêmement neuf, savant et fin, qui , par cette finesse même, voile sa force et sa grandeur aux esprits moins délicats ou inattentifs, mais charme les gens de goût, amoureux des modulations à la fois éclatantes et paisibles, l^ersonne n'est plus hardi que Racine en fait de style; «seulement il évite le choc et la surprise : il est jaloux de ménager l'effet d'harmonie continue ^ » Son procédé qui est celui du grand art, consiste à dissimuler les hardiesses, au lieu de les étaler. Pour être sentie aujourd'hui, cette langue demande des auditeurs très cultivés et en quelque sorte ini-
i. Edmond Scherer, Études, tome VII, p. 391.
liés : Ja perfection même est cause que le commun des auditeurs ou des lecteurs n'en est pas frappé. Aucun détail ne tire Tœil et ne dérobe Tattenlion due à l'idée. Les nuances sont variées, riches, mais fondues comme chez les Grecs et chez Mozart; les images, neuves, ingénieuses, utiles à la pensée, jamais forcées, jamais puériles ou égoïstes. L'élégance de ce style n'en exclut nullement la familiarité, ni même la rudesse, lorsque cela est nécessaire. Quant à la versification on y admire une souplesse qui n'a jamais été dépassée : aucun mouvement, aucune coupe, aucun enjambement n'est mis au hasard; il n'en est pas un qui ne signifie quelque chose, qui ne concoure à exprimer le sentiment. Tel est le juste usage de la vraie liberté. Lorsque les métaphores, au contraire, loin de servir à mettre l'idée en lumière, Téclipsent de leur éclat, c'est la même faute que si, dans un opéra, l'accompagnement de l'orchestre, au lieu de soutenir les voix ou la mélodie, les couvre et les opprime. Ce que Boileau dit de la rime :
La rime est une esclave et ne doit qu*obéir,
peut se dire aussi de la métaphore : elle ne doit qu'obéir à l'idée. On peut concevoir que, dans la poésie lyrique, les images prennent un peu le dessus parfois, à cause que dans la poésie lyrique c'est ordinairement la personne même du poète qui
éclate en figures ; mais dans le style du théâtre les métaphores ne doivent hausser le ton que si le drame l'exige et devient lyrique pour quelques instants. C'est là que les Stances mêmes étaient admises, dans ces pièces où la raison gouvernait rimagination, sans lui ôter rien de ses droits.
La difiérence entre les deux grands poètes tragiques du dix-septième siècle se marque encore plus dans le fond que dans la forme. Les deux pôles de Tœuvre dramatique, telle qu'ils la conçoivent, sont la passion et le devoir. D'une part la fatalité des entraînements intérieurs, de l'autre la liberté morale, voilà les adversaires qui sont aux prises» voilà le duel qui est au fond de leur tragédie noble et élevée. Mais, chez Corneille, c'est ordinairement la liberté morale qui est victorieuse ; chez Racine, le plus souvent, c'est la fatalité des passions. Le duel n'est certes pas moins vif, ni moins émouvant, chez l'un que chez l'autre, quelle qu'en soit l'issue ; seulement l'émotion dernière qu'on remporte de chez Corneille est plus haute, plus salutaire, plus tonique, parce que le triomphe du devoir sur la passion exalte les âmes et les ravit dans l'idéal. ' Nous devenons pour un moment, du moins en imagination, des héros comme ceux que nous applaudissons. « Le monde, dit Nicole, est rempli de gens qui aiment la générosité pour les autres, et la sûreté pour eux. » Aux pièces de Corneille, par une illusion charmante, nous sommes des. héros, et en I. 8.
138 LE ROvMANTISME DES CLASSIQUES
sûreté. Hais, quoique nous ne fassions point du tout ce calcul, et que nous soyons dupes de cette illusion , cependant elle n'est pas stérile : si elJe ne féconde pas nos âmes, elle les échauffe; elle nous inspire des sentiments généreux; pour quelques heures elle nous donne des aiJes. — Il y a dans Racine plus de variété et de vérîlc humaine, un pathétique plus flexible et plus abondant: il excelle à faire pleurer, à déchirer les cœurs et à les retourner, comme le soc fend et retourne les glèbes; il est vrai peut-être qu'au même instant le sillon ouvert par sa poésie reçoit d'elle la semence des passions. De sorte que Corneille guérit les âmes et leur fait du bien, tandis que Racine se contente de les agiter délicieusement. Celui-ci nous donne une volupté noble, l'autre nous communique la vertu. Chez lui les personnages sympathiques sont aussi les personnages énergiques; chez Racine ces deux qualités sont ordinairement séparées : il en résulte que celui-ci est moins hautement dramatique que Tautre et moins saisissant. Les personnages de Tun sont plus francs, plus roides, plus magnanimes et plus grandioses; plus emphatiques aussi ; ceux de l'autre sont plus mesurés, plus nuancés, plus près de la réalité, moins frappants, moins enlevants. Corneille a plus de génie, Racine a plus d'art.