‹ Racine (volume 2)Chapitre 35 sur 82 · SOSIE · texte numérisé non relu

SOSIE

Hé là 1 qui donc fait tomber du plâtre sur moi T

ZANTHIAS.

Sans doute un rat qui gratte.

SOSIE, regardant en haut.

Un rat ? Eh 1 non ! c'est ce juge de gouttière qui s'échappe par la lucarne du toit.

Telle est l'exposition, vive et gaie, bduflfonne et h'ttéraire en même temps. Vous avez reconnu au passage les traits imités par Racine :

Tous les jours le premier aux plaids^ et le dernier: Et. bien 'Souvent tout seul, si Ton l'eût voulu croire, n s'y serait couché sans manger et sans boire...

Racine n'a pas cru devoir prendre les autres traits, celui de l'âne, par exemple, qui, piquant pour les Grecs nourris d'Homère, l'eût été moins pour un public français. Tout ce qu*il a cru possible de faire passer d'une langue à l'autre, il la cueilli légèrement, d'un tour aisé, plein de grâce»

n fit couper la tête à son coq, de colère, Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire ; Il disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal Avait graissé la patte à ce pauvre aDÎmal.

La tentative d'évasion arrêtée et réprimée, puis le père enfermé de nouveau par le' fils avec Taide de ses gens; tout cela a passé très bien du grec en français.

Et maintenant, voici où la pièce moderne s'agrafe à Tancienne. Le père, dans la comédie de Racine, étant encore une fois remis sous la garde du portier, le fils retient le secrétaire sur la scène et lui dit:

Je veux t'entretenir un moment sans témoin.

l'intima. - Quoi! vous faut-il garder?

LÉAUDRB, soupirant.

J'en aurais bon besoin !

J'ai ma folie, hélas ! aussi bien que mon père ! . . .

Comme il est d*usage en France qu'une eomédic se termine par un mariage, il était nécessaire de joindre à la pièce grecque une intrigue d'amour. Cest ici qu'elle se greffe. Et de cette nécessité dramatique moderne notre poète va tirer toute une contre-partie heureuse. En effet, Léandre, le fils du vieux juge endiablé, est amoureux d'Isabelle, fille de Chicaneau, plaideur endiablé aussi. Ce

n'est pas tout : mettant à profit quelques faits du temps, un entre autres que Despréaux tenait de son frère, Racine donne pour pendant à ce vieux plaideur une vieille plaideuse. Voilà comment le poète français étend et varie l'œuvre du poète grec. Celui-ci n'avait fait que la comédie des juges; Racine fait celle des juges et des plaideurs.

Ma foi ! juge et plaideurs, il faudrait tout lier,

leur mettre, à tous, la camisole de force. Ce vers, qui termine le premier acte, couronne bien la scène où madame la comtesse de Pimbesche a pris de travers ce mot lier dans un conseil que lui donnait bénévolement Chicaneau, et s'est fâchée tout rouge contre lui, — d'où est venue leur querelle si plaisante.

Cette comtesse, dont le nop a passé dans la langue française depuis la comédie de Racine, était le portrait d'une certaine madam de Crissé, plaideuse éternelle. Une querelle de cette sorte avait eu lieu réellement chez Roileau le greffier, frère de Boileau le poète : et celui-ci, trouvant la scène amusante, la conta à Racine, qui la versifia dans sa comédie. L'exemple d'Aristophane, qui mettait sur le théâtre les personnes elles-mêmes avec leur ressemblance et leur visage, l'entraîna même à faire imiter par l'actrice le costume et la mise de la comtesse de Crissé : robe de couleur de

rose sèche, avec un masque qui pendait sur Foreille, pour pouvoir le remettre ou Tôter tour à tour rapidement. Les femmes, en ce temps-là, ou plutôt au siècle précédent (mais celle-ci est à la vieille mode), portaient le masque à la campagne et à la ville, pour se préserver du hâle, ou des regards importuns.

On peut étudier déjà, dans cette scènft de la querelle, la souplesse du dialogue et du vers de Racine, qui n'a été surpassé en ce point par personne au monde. Que de fois, il y a quelque cinquante ans, on a cité comme choses phénoménales tel ou tel rejet ou enjambement de Victor Hugo ! par exemple, au second vers d'Hernaniy la duègue entendant frapper à la porte secrète :

Serait-ce déjà lui? C'est bien à Tescalier Dérobé.

Que n'â-t-on pas dit sur ce rejet-là ? Eh bien ! nous en avons ici un tout pareil :

Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Plmbesche.

Quels cris et quels éclats de rire sur le premier vers de Cromwell, qui, disait-on plaisamment, a l'avantage de pouvoir s*écrire en chiffres :

Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquanle-sept.

iSO LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

Eh bien ! n'avons-nous pas encore ici le pareil ?

Le cinquième ou sixième avril cinquante-six ^

Soit pour la césure suspendue, soit pour la précision technique des détails les plus arides introduits dans le vers avec la facilité la plus gaie lorsque le sujet le demande, Racine se joue de toutes les entraves. Relisez, par exemple, l'exploit de rhuissier, acte II, scène iv.

L'auteur de la préface de Cromwell disait :

« Nous voudrions un vers libre, franc, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans recherche,... tour à tour positif et poétique,... sachant briser à propos et déplacer la césure, pour déguiser sa monotonie d'alexandrin ; plus ami de Tenjambement, qui l'allonge, que de l'inversion, qui l'embrouille;... inépuisable dans la variété de ses tours, insaisissable dans ses secrets d*élégance et de facture;... se jouant dans le dialogue ;... pouvant parcourir toute la gamme poétique... Le vers, au théâtre, doit tout admettre : français, latin, textes de lois, jurons royaux, locutions populaires; comédie, tragédie ; rires, larmes ; prose et poésie. Malheur au poète, si son vers fait la petite bouche! » Etc.

Le vers de Racine, dans cette comédie, n'a-t-il pas d'avance réalisé cet idéal? Et par conséquent

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