Au dix-septième siècle, on disait ainsi, même en prose
LES PLAIDEURS • i 151
n'est-il pas, d'après la définition même de Victor Hugo, éminemment romantique? Jamais, ni chez Régnier, ni chez Molière, ni chez La Fontaine; ni chez Victor Hugo lui-même, le vers français n'a poussé plus loin la liberté, la désinvolture et. la grâce. Tantôt le poète déplace la césure :
Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.
Tantôt il coule le vers tout d'un jet :
Ma foi ! j'étais un franc portier de comédie.
Tantôt il met la césure après les trois premières syllabes :
C'est dommage : | il avait le cœur trop au métier I
Tantôt il la reporte jusqu'après la huitième : Tous les jours le premier aux plaids, | et le dernier.
Tantôt jusqu'après la neuvième :
Il fit couper la tête à son coq, | de colère 1
Tantôt jusqu'après la onzième :
Et voilà comme on fait les bonnes maisons ! | Va, Tu ne seras qu'un sotl
Hais tout cela n'est pas mis au hasard ; tout cela au contraire suit et exprime les mouvements de la pensée, en reproduit les attitudes et les gestes; tout cela est plein de sens et d'esprit, do fantaisie et de justesse, de grâce et de sel, atlique et
français^ Un poète de nos jours, M. Maro-Monnier, a dit fort joliment à ce propos : a La muse dénoue sa ceinture et s'en fait un collier ou une jarretière. Pourquoi pas? »
Dans le récit de la comtesse et dans les plaidoyers, les termes de palais et de chicane, aussi bien que les dales, les mots latins et grecs, passent en gambadant, et, au lieu de gêner le vers, l'égayent.
Pour ce qui est des mots de palais, Furetîère avait bien eu, avant Racine, Tidée d'employer, dans une satire, les termes de cette langue bizarre ; mai^ il l'avait fait lourdement et avec excès; Racine a su le faire avec mesure : il n'en a mis que ce qu'il faut, et à la place où il le faut.
Avec cela, un fond de réalité, et des détails pris sur le vif : soit cette comtesse de Crissé ; soit, dans un autre endroit, la fenlme du lieutenantcriminel Tardieu, la même dont Roileau dans ses Satires a dépeint Tavarice et la rapacité. C'est à elle que la comédie de Racine fait allusion dans ces vers :
Elle eût du buvetier emporté les serviettes Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
D'autres personnages connus fournissaient encore mainte allusion, que les contemporains saisissaient ;
...Je lui disais donc, en me grattant la tête, Que je voulais dormir. « Présente ta requête Comme tu veux dormir », m*a-t-il dit gravement.
£t^ dans un autre endroit :
Obtenez un arrêt eomme il faut que je dorme.
Il y avait en ce temps-là un président qui, lorsque son fils lui demandait un habit neuf, répondait : « Présente ta requête. » Et, quand le fils avait présenté sa requête, le père mettait en apostille : « Soit communiqué à sa mère ï).
Mais ce qu'il faut surtout louer, ce sont ces traits de vérité qui sont de tous les temps, et qui ont passé en proverbe :
Avez-vous eu le soin de yoir mon secrétaire?
Allez lui demander si je sais votre affaire.
C'esUà-dire : 1° s'il a étudié votre dossier pour me l'éplucher ; ^ lui avez-vous versé un acompte? avez-vous arrosé votre cause ? condition indispensable, si vous voulez la voir lever.
Le second acte est occupé par un petit imbroglio de convention, à l'italienne. L'amoureux Léandre se déguise en commissaire, pour s'introduire près d'Isabelle, et l'Intimé en huissier, pour le seconder ; moyen de comédie aisé, souvent usité aussi chez Molière, et accepté du public bénévole, qui ne demande qu'à s'amuser. Il se trouve que Chicaneau a justement son logis en l'ace de celui de Perrin I. 9.
Dandin S ce qui facilite les amours de la fille du plaideur avec le fils du juge.
Tout auprès de son juge il s*est Tenu loger. L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger.
(( La scène est dans une ville de Basse-Normandie. » Ici, par conséquent; comme dans la plupart des pièces de Molière, si tous les personnages ont leur logis autour de la place publique que représente le décor, cela n'a rien que de vraisemblable dans une ville de province grande conmie la main. A part cette légère intrigue amoureuse, qui est le strict nécessaire d'une comédie française^ dans la pièce de Racine comme dans celle d'Aristophane l'action est de pure fantaisie : le fait culminant de la pièce est un procès criminel contre un chien. Mais voici par où la pièce française diffère profondément de la pièce grecque ; sous la bouffonnerie d'Aristophane, il y a une accusation politique. Le chien Labès vient de voler un fromage de Sicile : pour les Athéniens, ce Labès (du verbe Xaêetv prendre) désignait le général ou amiral Lâchés *, qui, commandant la flotte de Sicile, avait gardé pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à
1. Racine a pris ce nom chez Rabelais, qui Tavait donné non pas à un juge, mais à un « appointeur de procès », dans Pantagruel^ livre III, chapitre 41.
2. C'est à peu près comme si Aristophane pariant en français eût joué sur le mot la caisse.
entretenir les troupes. La plaisanterie avait donc là plus de portée eue n'en a, dans la pièce française, celle du chien Citron et du chapon c/ï il vient de voler. Chez Aristophane, il y a deux chiens, Taccusé et l'accusateur, et tous les deux aboient à qui mieux mieux. Les petits de Tacc usé sont amenés à l'audience et présentés au juge pour rattendrir. Racine a trouvé la scène amusante et n'a pas craint de la risquer. Le succès lui a donné gain de cause.
Venez, famille désolée
Etc. Acte m, scène m.
Au reste il n'est bouffonnerie si grosse, qui ne puisse avoir sa réalité. On peut lire dans le Dictionnaire de Larousse comment la loi de Moïse, condamnant à mort le bœuf qui avait tué de ses cornes un homme ou une femme, fut cause que le moyen âge, et le xvi® siècle même, firent de nombreux procès d'animaux. Le Dictionnaire en cite de curieux exemples, entre autres le procès intenté en 154S par la ville de Saint-Jean en Savoie aux charançons qui endommageaient les récoltes. Interrompu par la disparition des accusés, le procès fut repris en 1S87. Les syndics adressèrent une plainte à l'oflScial de Saint-Jean-de Maurienne, qui nomma un. procureur et un avocat aux insectes. Après plusieurs plaidoiries, les syndics convoquèrent les habitants sur la place, et leur conseillèrent de faire la part du feu, c'est-à-dire d'abandonner un terrain
aux insectes en toute propriété. Les habitants offrirent une pièce de deux hectares et . demi, à travers laquelle ils se réservèrent seulement le droit de passage, et firent, le 29 juin, un contrat de cession a en bonne forme et valable à perpétuité d. Mais, le 24 juillet, leur procureur présenta une requête tendant « à ce que, à défaut par les défendeurs d'accepter les offres qui leur avaient été faites, il plût au juge de lui adjuger ses conclusions, savoir à ce que les dits défendeurs fussent tenus de déguerpir des vignobles de la commune, avec défense de s'y introduire à l'avenir, sous les peines de droit ». Le procureur des insectes, au nom de ses clients, déclara ne pouvoir accepter l'offre qui leur était faite, parce que la localité en questfon était stérile. Des experts furent nommés. On ignore, malheureusement, la suite de ce procès, qui semble nous ramener au temps où les bêtes parlaient '. Au temps de Racine, le souvenir de nombreux procès intentés soit à des porcs pour avoir mangé des enfants, soit à des coqs pour avoir pondu , rendait moins invraisemblable la poursuite dirigée par Petit-Jean contre le chien Citron *.
1. On peut lire, dans la Gazette des Tribunaux du 26 avril 1843, le récit d'un procès intenté en police correctionnelle à deux dames accusées de diOTamation envers un caniche k la queue duquel elles avaient attaché un écriteau portant ces mots : c Chien menteur, voleur, hypocrite». N. M. Bernardin, Théâtre complet do RacîM, t. 2.