‹ Racine (volume 2)Chapitre 37 sur 82 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

L'abbé Galiani, dans une de ses lettres, écrites de Naples à madame d'Épinay, raconte que deux chiens ont été condamnés à mort par autorité de justice et exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi l'invention bouffonne de la comédiCy si fantastique qu'elle puisse paraître, rencontre un point d'appui dans la réalité ^.

Nous venons de voir ce que Racine a emprunté à Aristophane, et aussi l'heureuse contre-partie qu'il a donnée à l'idée du poète grec. Ce n'est pas tout : il a complété, à la française et à la gauloise, le caractère du vieux juge. Non seulement Perrin Dandin est bêtement et froidement cruel; comme

1. Dans un article du Journal des Débats du 22 novembre 1868, sur les Comptes de la Ville de Paris pour Vexercice 4867, présentés par le préfet de la Seine de cette époque, article signé de M. Léon Say, on lisait, à propos des chiens soumis à l'impôt, ce passage d'une fantaisie piquante : « Il y a, dans les petites choses, des détails pleins d'intérêt. Le tableau des chiens censitaires, donné à la page 37, est lort curieux. On y lit qu*il existe à Paris 36,014 chiens imposés, à la taxe de 10 francs ; et que le nombre total des chiens, si Ton adjoint les capacités, c'est-à-dire les chiens exerçant une profession libérale (chiens de garde, de boulangers, etc.) taxés h 5 francs, s'élève à 49,287. Il est bien entendu que ce chiffre n'est pas absolu; c'est ce qu'on peut appeler le pays légal des chiens; et, en dehors des chiens contribuables, il y a sans doute une foule de chiens sans aveu ni domicile, qui échappent à la reetiflcation des listes d'imposition, commo il arrive à leur maître d'échapper au recensement de la garde nationale. y> — Cette spirituelle statistique ne méritait-elio pas d'être citée à propos des affaires de chiens ? Et M. Léon Say ne fait-il pas bien sa partie entre l'auteur des Plaideurs et celui des Guêpes ?

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Philodéon dans la pièce grecque; proposant, par exemple, à Isabelle le divertissement d'aller voir donner la question, et, quand la jeune fille se récrie :

. • • Quoi! Yoirsoaffrir des malheureux?

lui répondant tranquillement :

Bon I cela fait toujours passer une heure ou deux ;

mais on entrevoit quelque chose de plus, lorsque, prenant le menton à la fillette, il lui dit :

Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause?

En outre, à ce tableau des extravagances d'un vieux juge, sot, méchant et peu scrupuleux, notre poète en a joint plusieurs autres, dont il n'a pas trouvé Toriginal dans là pièce grecque : d'abord, comme nous Tavons dit, celui des plaideurs enragés ; ensuite celui des procureurs rapaces ; puis celui des huissiers et des sergents de justice.

Tout cela ne fut pas sans causer un peu d'émotion dans le monde de la chicane. Rabelais avait^ il est vrai, mais dans un livre seulement, piqué de sa terrible plume le juge imbécile Brid'oie, et les redoutables Chats-Fourrés, et la légion des Chicanous ; Racine, plus témérairement, osait les mettre sur le théâtre. Au siècle suivant, Beaumarchais, plus hardi encore, non plus dans une fiction aristophanesque, mais en pleine réalité» flagellera de ses terribles Mémoires le magistrat

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prévaricateur, sans se priver pour cela de mettre aussi sur la scène, dans sa grande comédie, le joge idiot Brîd'oison, arrière-petit-fils de Brid'oie. Mais le xvm* siècle, conmie le xvi*, était volontiers révolutionnaire : les libertés qn'on n'avait pas , on les prenait; au siècle de Racine, il n'en allait pas ainsi^ on était habitué à plus de respect : de sorte que tout ce monde du Palais trouva l'auteur des Plaideurs un peu insolent.

Comme ayec irréyéreiice Parle des dieux ee manud !

Ils organisèrent donc une bonne petite cabale contre la nouvelle pièce, qui coomiença par n'être pas bien reçue. Cela nous fait voir que, sous les plaisanteries et les bouffonneries de Racine, quoique l'action ne fût pas politique comme celle d'Aristophane, ii y avait cependant de la hardiesse et du courage. Aussi le Roi, plus juste que les intéressés fit-il bon accueil à cette comédie. Justement l'année précédente, dans son Ordonnance d'avril 1667, il avait cherché, par la réforme de la procédure, à protéger ses sujets contre les dangers auxquels les exposait leur goût excessif pour les procès. On ne s'étonne donc pas qu'il se soit déclaré pour une comédie qui s'attaquait aux mêmes abus. Dans une représentation à Saint-Germain, il contribua par ses rires à décider le succès de la pièce, incertain d'abord devant le public de Paris.

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Racine n'ayant donné que cette comédie, il serait peu équitable de vouloir, sur cet unique essai, le juger parallèlement avec notre grand poète comique. Pourtant il n'est pas défendu d'entrevoir, d'après cet échantillon^ la différence de la comédie telle que Racine la comprenait, et de la comédie selon Molière . L'une apparemment eût été, plus habituellement, littéraire ; l'autre va droit aux mœurs, même dans les pièces où la critique littéraire a sa part. C'est surtout par la parodie que les Plaideurs sont un chef-d'œuvre; et cependant, supposons que Molière ne nous eût laissé que les Précieuses : comédie littéraire aussi, elle est en même temps une comédie de mœurs, qui enfonce le soc bien plus à fond que celle de Racine. Celui-ci, sans .doute, ne laisse pas de toucher les mœurs, mais d'une main moins ferme. 11 se contente de sarcler et de biner à la surface; ce n'est, provisoirement, qu'un joli jardinier ; Molière est un fort laboureur et un grand semeur.

La partie vraiment remarquable et étincelante de la comédie de Racine, c'est la satire littéraire, la scène des plaidoyers. Ici le poète est éblouissant de verve, et aussi de réalité : car on plaidait alors de cette sorte, et M. Le Maître lui-même, celui qui avait élevé Racine à Port-Royal, faisait intervenir Mars et Vénus dans la cause d'une servante séduite par le fils d'un serrurier. Quand l'Intimé, après avoir annoncé qu'il va conclure et finir son discours, reprend et dit :

Avant donc La naissance du monde et sa création,

on croirait que l'auteur exagère ; il n en est rien : Antoine de Saint-Ântot, saluant, au parlement de Rouen, la majorité de Charles IX, débutait ainsi : <f. Au premier temps que les Dieux étaient seuls, ayant que les hommes et les bêtes fussent créés », elc. Aux observations prises sur le vif le poète niêle les souvenirs de Tantiquité, que les avocats et les prédicateurs du temps amalgamaient à tort et à travers avec leur propre éloquence. Ainsi Texorde de Petit-Jean est une réminiscence d'un passage de Cicéron, où il tourne en ridicule un de ses confrères, Caepasius^ qui, plaidant pour C. Fabricius, avait parlé avec la même emphase et les mêmes tours ^. L'exorde de l'Intimé est une imitation de celui de Cicéron Pro P. Quintio, dont on se servait souvent au barreau et dans les causes les plus vulgaires : une fois, par exemple, à propos de l'affaire d'un jsavetier'. Il est imité en même

1. viRespicite^ judices, hominum fortunas; respidte dubios variosque casas ; respidte G. Fabricii senectutem ». . . Quum hoe respidte^ ornandœ orationis causa, saepe dixisset, respexit ipse; at Caïus a subselliis, demisso capite, discesserat. Hic judices ridere; stomacbari atque acerbe ferre patronus, causam sibi eripi, et se cœtera de illo loco « Respidte, juàiccs », nonposse dicere. Nec quidquam propius estfactum quam ut illum persequeretur et, c()llo obtorto, ad subselHa reduceret, ut reliqua posset perorare.

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