Nouveaux Essais de Critique et d'Histoire^ p
BRITÀNNICUS 169
épouser par Claude, quoique étant sa nièce, lui a fait adopter Néron et désigner ce jeune prince pour son successeur, au préjudice de Britannicus, son propre fils ; après quoi, Agrippine, trouvant que Claude tardait trop à mourir, l'a envoyé siéger parmi les Dieux, au moyen d'un plat de champignons. L'empoisonnement est donc, pour Domitius Néron, une tradition de famille, ou comme un instinct qu'il tient de sa mère. CelleKîi cependant a essayé d'éveiller en lui des sentiments meilleurs ; elle lui a donné pour éducateurs, pour directeurs de conscience, deux hommes éminents, Sénèque et Burrhus : le premier, philosophe brillant, d'esprit étendu, élevé, rappelé de l'exil exprès par elle ; le second, militaire assez estimé, eu égard au faible sens moral de ce temps, vieil officier, mutilé dans les guerres. Nous reviendrons plus tard sur celui-ci. Quant au premier, il est utile de rappeler que la philosophie sous les Césars jouait le rôle ou remplissait la fonction d'une sorte d'opposition radicale, comme nous dirions aujourd'hui. M. Havet, dans son bel ouvrage, le Christianisme et ses Origines, éclaire bien ce moment historique et ce rôle de la philosophie : « La chaire des écoles, dit-il, fut une espèce de tribune, à la condition, bien entendu, qu'on n'y dît que des généralités ; et, plus la morale stoïque se faisait austère, plus elle était populaire, comme la morale janséniste sous Louis XIV. Déclamer contre le vice, c'était déclamer
contre les scandales du Palatium. La révolution d'intérieur qui fut Toeuvre d'Agrippine ne profita pas moins à Téloquence philosophique que celle qu'avait faite le poignard de Chéréa (en tuant Caligula). Pour substituer son fils au fils de Messaline (et de Claude), Agrippine appela à son aide Topinion publique ; elle tira Sénèque de l'exil et le fit précepteur du jeune Néron ; puis, quand on se fut débarrassé de Claude et que Néron fut empereur, il sembla que la philosophie allait gouverner avec lui, et son règne fut comme inauguré par le livre de la Clémence. La philosophie est alors une sorte de pouvoir, comme on l'a dit dans d'autres temps de la presse ; eUe sera vaincue à la mort de Burrhus, quand Tigellin lui succédera, et que Sénèque sera en disgrâce ; mais elle semblera toujours près de prendre sa revanche ; et, à la fin du règne, ceux qui conspireront contre Néron penseront précisément à Sénèque pour le remplacer, ou jugeront au moins politique de donner à croire qu'ils y pensent*. »
Grâce aux leçons et à la direction morale de Sénèque et de Burrhus, Néron, jusqu'au moment où la pièce commence, a contenu ses mauvais instincts. De ces deux conseillers. Racine ne nous en présente qu'un seul. Comme le caractère de Sénèque ne fut pas aussi beau que ses écrits, quoiqu'il ait racheté ensuite les défaillances de sa vie