Le Christianisme et ses Origines, tome II, p
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par le courage de sa mort, le poète a préféré supposer qu'il était absent de Rome au moment où se passe l'action de la pièce.
Sénëque, dont les soins pourraient me soulager, Occupé loin de Rome, ignore ce danger,
dit Burrhus, le seul des deux conseillers du jeune Empereur que Racine ait jugé à propos de nous montrer. Cette réduction satisfait d'ailleurs aux habitudes et aux besoins dô simplification de la tragédie française du xvn® siècle. De même que Corneille a réduit les trois Horaces à un seul, et les trois Curiaces à un seul, ici Racine, des deux précepteurs, n'a gardé qu'un seul ; et, des deux affranchis que l'histoire mentionne comme les instruments des passions du prince, le* poète n'a gardé qu'un seul également : Narcisse, le perfide serviteur de Britannicus. Quant à Pallas, le plus riche et le plus puissant des affranchis de Claude, on l'aperçoit seulement en perspective dans la célèbre entrée de Néron, au début du second acte, et dans le grand récit politique d'Agrippine ; mais on ne le voit pas réellement figurer dans la pièce. Cette économie de personnages est tout le contraire du procédé de Shakspeare. Cela tient à la différence des publics et du génie de chaque race. Racine, ayant dessein de personnifier en Burrhus le sage conseiller et en cpielque sorte le bon génie du jeune Empereur, par opposition à l'affranchi
Narcisse qui en est le mauvais, aime mieux, dans un cas comme dans l'autre, un seul représentant que deux. Par suite, il a un peu relevé le caractère de Burrhus, qui dans l'histoire n'est pas si intègre, tant s'en faut ! Au reste on est allé trop loin en considérant ce personnage comme un idéal moral. Burrhus est un politique : son rôle simplement consiste à tenir la balance entre Néron et Agrippine, à modérer les emportements de l'un et de l'autre tour à tour. Je sais même un esprit de premier ordre qui le juge très sévèrement : a Quant à Burrhus, me dit-il , je ne puis en être touché commeon l'a été : l'équivoque et l'esprit de Cour me le gâtent. Il ne veut pas qu'on empoisonne Britannicus, à la bonne heure ; mais il a trouvé bon qu'on ait empoisonné Claude, et il a été du complot qui a t'ait régner Néron. Il dit à Agrippine (Acte III, scène m) :
Pour moi, qui le premier secondai vos desseins. Qui fis même jurer l'armée entre ses mains, Je ne me repens point de ce zèle sincère, Madame: c'est un fils qui succède à son père. En adoptant Néron, Claudius, par son choix.
De son fils et du vôtre a confondu les droits ; Rome Ta pu choisir.
» Ce Rome l'a pu choisir n'est pas d'un homme sérieux. — Son attitude du premier acte n'est pas moins fausse entre Agrippine et Néron, et, sur l'enlèvement de Junie, il parle comme un journal officiel. Or un journal officiel n'a rien d'émouvant.» A ces spirituelles boutades on pourrait répliquer
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que rempoisonnement de Claude est avant la pièce ; que Burrhus a, dans la pièce même, bien de la fermeté et du courage .en ses résistances désintéresséesy soit à Âgrippine, soit à Néron; qu'au moment où Britannicus est foudroyé par le poisoo, Burrhus quitte avec horreur la salle du festin, ce que jamais n'eût osé faire le Burrhus de l'histoire devant Néron. Il est vrai que l'auteur a besoin de lui pour venir faire à Agrippine et à Junie le récit de cet événement, et pour en instruire ainsi le public ; Burrhus, sans être l'idéal d'un homme de bien (car un homme de bien n'accepte jamais la doctrine du fait accompli quand ce fait accompli est un crime} a du moins toute l'honnêteté que comporte un poste pareil dans une telle Cour,
Le sujet de la pièce est donc le premier crime de Néron, celui par lequel il échappe à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Je viens de parler de ceux-ci ; à présent, voici, d*après Tacite et Suétone, quelle était la mère, autant qu'on peut le dire devant cet auditoire : car je suis ici dans des conditions non pas identiques, mais analogues à celles que subissait Racine.
D'une âme orgueilleuse, indomptable, comme la première Agrippine, dont elle était fille, et amoureuse de la popularité comme son père Germanicus, elle tenait de son grand-père Agrippa le sens politique. D'une énergie plébéienne, précoce e;) l :\t, 1. 10.
elle fut mariée à Tâge de douze ans par ' Tibère à Domitius Ahenobarbus, homme d'humeur sauvage et cruelle, qui avait tué un aflranchi, crevé Toeil à un chevalier, et écrasé, sur la voie Appienne, un enfant trop lent à éviter la roue de son char. Il fut le père de Néron. C'est pourquoi, lorsque Britannîcus veut braver celui-ci, qui lui a volé le trône et sa fiancée, il l'appelle Domitius.
Agrippine, appelée par son frère Caligula à partager sa puissance impériale, ses honneurs et ses débauches, exilée ensuite par lui, ne perdit point courage et se mit à écrire ses mémoires pour réveiller les sympathies des Romains en taveur du sang de Germanicus. Puis, lorsque après le meurtre de Caligula les soldats portèrent Claude à l'empire, Agrippine, sa nièce, revint à Rome, y retrouva son fils, ses biens, et la faveur publique. Alors son ambition ne recule devant aucun moyen : la fille de Germanicus s'assure, au prix de son houoeur, le dévouement de ce Pallas, esclave affranchi devenu tout-puissant. C'est à quoi Racine fait allusion dans les lignes suivantes de sa seconde préface : « Toute la peine de Sénèque et de Burrhus était de résister à l'orgueil et à la férocité d' Agrippine, quœ, cunctis malœ dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibusPallantem. Je ne dis que ce mot d' Agrippine, car il y aurait trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrip-
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pine que la mort de Britannicas. Cette mort fut un coup de foudre pour elle... Ce crime lui -en faisait craindre un plus grand. »
Britannicus, dans Tacite, est un jeune homme de quatorze à quinze ans ; Racine, dans sa pièce, lui en a donné seize à dix-sept; vous allez voir pourquoi. Néron n'en avait que dix-huit; le poète semble lui en avoir donné un ou deux de plus. En outre, il a supposé qu'Agrippine se préparait à lui faire épouser Junie, personnage qu'il a modifié aussi pour les besoins de son drame.
Au moment où ce drame commence, Néron, sans aucun égard pour le projet de sa mère, ni pour sa femme Octavie, ni pour son beau-frère Britannieus, vient de faire enlever Junie pendant la nuit : des soldats sont allés la prendre chez elle et l'ont amenée de force dans le palais de l'Empereur. La peinture de cet attentat a fourni au poète des v€irs d'un coloris charmant et romantique. C'est le romantisme du xvu® siècle sans doute ; mais celui dé notre temps, que personne d'ailleurs n'admire plus que moi, n'a rien trouvé, je crois, de plus frais, de plus gracieux, ni de plus vif que ce tableau :
NÉRON
Narcisse, c'en est fait, P^éron est amoureux.