‹ Racine (volume 2)Chapitre 42 sur 82 · NARCISSE · texte numérisé non relu

NARCISSE

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NÉHON

Excité d'un désir curieux, Cette nuit, je l'ai vue arriver en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes ; Belle sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux-tu ? je ne sais si cette négligence, Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs. Relevaient de ses yeux les timides douceurs ; Quoi quUl en soit, ravi d'une si belle vue, J'ai voulu lui parler et ma voix s'est perdue: Immobile, saisi d'un long étonnement, Je l'ai laissée passer dans son appartement.

J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire. De son image en vain j'ai voulu me distraire: Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler ; J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler. Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce: J'employais les soupirs, et même la menace.

Voilà comme, occupé de mon nouvel amour, • Mes yeux sans se fermer ont attendu le jour.

Néron, par la vivacité de sa passion, devient poète sans y songer ; c'est la réalité saisie et peinte, avec rharmonie de Vii*gile et les éclairs d'Eugène Delacroix :

.... Ces yeux mouillés de larmes Qui brillaient an travers des flambeaux et des armes!

BRITANMCUS 177

Vers faits de musique et de lumière ! grâce aisée, familière, et négligée en apparence, pareille à celle de la jeune fille elle-même surprise dans son sommeil ! tours d'une simplicité hardie :

Que yeux-tu? je ne sais si cette négligence... Etc.

Ainsi Néron n'avait d'abord rêvé et convoité qu'une proie pour son « désir curieux » ; mais la vue même de sa jeune victime, de cette pureté, de cette innocence, de cette tristesse, Ta arrêté tout à coup au milieu de son attentat et a transformé ses sentiments. Il lui parle avec une galanterie toute française. Ce rapt changé en adoration devient moins odieux. Et l'extrême jeunesse de Néron, grâce à l'habile conception du poète qui a choisi ce moment et cet âge, empêche que l'anachronisme de mœurs soit trop invraisemblable. M. Saint-Marc Girardin cependant n'approuve point cette idée de notre poète, et trouve mauvais que ce soit l'amour, non la politique, qui détermine l'Empereur à faire arrêter son frère. Cette critique me parait mal fondée : d'abord il est naturel que ce soit l'amour qui donne au jeune Empereur la hardiesse de s'afiranchir; ensuite sa jalousie va devenir le ressort principal de la tragédie et de la catastrophe finale.

Voilà donc ce qui vient de se passer pendant la nuit, quelques heures avant l'instant où s'ouvre la

pièce. Au lever du rideau, Agrippine informée de cet enlèvement est accourue de grand matin pour voir Néron et lui en demander compte : porte close : la mère de l'Empereur est forcée de faire antichambre chez son iils. C'est là, je crois, un début assez piquant. Il ne faut pas que rélégance du style, qui d'ailleurs n'exclut nullement la simplicité familière, nous empêche de voir la réalité. Agrippine est arrivée là avant le point du jour; elle se consume d'impatience ; sa fidèle Albine lui conseille de se retirer :

Quoi ! tandis que Néron s'abandonne au sommeil

(on le croity mais nous venons de voir qu'il n'en est rien),

Faut- il que tous veniez attendre son réveil? Qu'erraht dans le palais, sans suite et eans escorte, La mère de César veille seule à sa porte ?

Madame, retournez dans votre appartement...

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