‹ Racine (volume 2)Chapitre 43 sur 82 · AGRIPPINE · texte numérisé non relu

AGRIPPINE

Albine, il ne faut pas s'éloigner d'un moment ; Je veux l'attendre ici : les chagrins quMl me cause M'occuperont assez tout le temps qu'il jrepose. Tout ce que j'oi prédit n'est que trop assuré: Contre Britannicus Néron s'est déclaré ; L'impatient Kéron cesse de se contraindre; Las de se faire aimer, il veut se faire craindre. Britannicus le gène, Albine; et chaque jour^ Je sens que je deviens importune à mon tour...

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Cette femme qui n'a reculé devant aucun moyen, ni le crime, ni le vice, pour faire régner son fils et régner elle-même sous son nom, redoute de voir ce fils lui échapper, et avec lui le pouvoir. Albine, pour la rassurer, lui répond que l'Empereur cependant est plein de respect pour sa mère. Mais Agnppine veut autre chose :

Un peu moins de respect, etplas de confiance... Je vois mes honneurs croître, et tomber mon crédit.

Elle se plaint de se voir écartée, supplantée, par Sénèque et Burrhus, ses créatures. Et, en effet, au moment oii après une longue attente elle entend la porte s'ouvrir et se précipite pour entrer, elle trouve sur le seuil Burrhus lui-même, qui déjà sort de chez l'Empereur et lui apprend qu'elle ne peut être reçue, César étant avec les deux consuls, qui ont su entrer d'un autre côté :

Déjà, par une porte au public moins connue.

L'un et Vautre consul vous avaient prévenue.

Alors elle éclate, fait explosion :

Prétendez- vous longtemps- me cacher l'empereur?...

Etc., Acte I", scène m.

Burrhus, vieux militaire, esprit modéré, maître de lui-même, essaye de la calmer : rôle assez ingrat à l'égard d'une fenmie comme celle-ci. Elle le traite de haut en bas :

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Cortcs, plus je médite, et moins je mo figarc Que vous in*osiez compter pour votre créature, Vous, dont j'ai pu * laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion, Et moi, qui sur le trône, ai suivi mes ancêtres, Moi, fille, femme, sœur et mère de tos maîtres ! Que prétendez-vous donc?...

Etc.

Le vieux soldat reçoit Forage sans plier; il répond avec calme et avec noblesse. Puis il se retire en voyant arriver Brltannicus éperdu qui vient d'apprendre l'attentat nocturne de TEmpereur contre Junie et invoque Tappui d'Agrippine. Elle le lui promet. La question est de savoir qui remportera du fils ou de la mère, comme de Catherine de Médicîs ou de Charles IX, pour la Saint- Barthélémy. C'est là le fond du drame.

Vous aurez sans doute remarqué tout à l'heure, dans la première scène, ce trait si simple et si fort :

Britannicus le gêne, Alblne...

C'est qu'en effet la vue de celui qu'on. a dépouillé de son héritage est un vivant reproche, qu'on doit désirer de voir disparaître. De là à le supprimer si l'on peut, pour une nature criminelle il n'y a qu'un pas : on espère que le remords sera moindre quand on sera débarrassé de cette vue.

1. Latinisme très usité au dix-septième siècle, et dont nous avons déjà noté un exemple, ci-dessus, page 121. C'est-àdire : dont j'aurais pu.

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Voilà rinstinct secret; et, comme dit Shakspeare, a c'est la cause, c'est la cause, ô mon âme ! » Hais, outre cette cause, cachée dans les replis intimes du cœur, il faut l'occasion, le mobile déterminant. Voici d'abord l'occasion et le mobile indiqués par Tacite, nous verrons ensuite ce que Racine en a fait.

a Pendant les fêtes de Saturne, les deux frères jouaient avec des jeunes gens de leur âge, et dans un de ces jeux on tirait au sort la royauté : elle échut à Néron. Celui-ci, après avoir fait aux autres des commandements dont ils pouvaient s'acquitter sans embarras, ordonne à Britannicus de se lever, de s'avancer et de chanter quelque chose. II comptait faire rire aux dépens d'un enfant, étranger aux réunions les plus sobres, et plus encore aux orgies de l'ivresse. Britannicus, sans se déconcerter, chanta des vers qui faisaient allusion à sa situation, celle d'un jeune prince écarté du rang suprême et du trône paternel. On fut touché et l'émotion se laissa voir, parce que la nuit et la liberté du festin avaient banni la feinte. Néron comprit ralliision poignante, et sa haine en redoubla. Âgrippine, par ses menaces, ne fit qu'en hâter les effets. Nul crime dont on pût accuser Britannicus, et Néron n'osait publiquement commander le meurtre d'un frère : il résolut de frapper en secret, et fit préparer du poison. L'agent qu'il choisit fut Julius PoUiO; tribun d'une cohorte prétorienne, qui I. 11

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avait sous sa garde une certaine Locuste, condamnée pour empoisonnement et fameuse par nombre de crimes. Dès longtemps on avait eu soin de ne placer auprès de Britannicus que des hommes à qui rien n'était sacré. Un premier breuvage lui fut donné par ses gouverneurs eux-mêmes. Mais les entrailles s'en délivrèrent, soit que le poison fût trop faible, soit qu'on l'eût mitigé pour qu'il ne tuât pas sur-le-cbamp. Méron, impatient de cette lenteur dans le crime^ menace le tribun, ordonne le supplice de l'empoisonneuse, se plaignant que, pour prévenir de vaines rumeurs et se ménager une issue, ils retardassent sa sécurité. Us. lui promettent alors un poison qui tuera aussi vite que le fer. Composé de substances d'une violence éprouvée, on le distilla auprès de la chambre de Britannicus. L'usage était que les fils des princes mangeassent, assis avec les autres nobles de leur âge, sous les yeux de leurs parents, à une table séparée et plus frugale. Britannicus était à l'une de ces tables. Comme il ne mangeait et ne buvait tien qui n'eût été goûté par un esclave de confiance, et qu'on ne voulait ni manquer à cette coutume, ni déceler le crime par deux morts à la fois, voici ce qu'on imagina. Un breuvage sans rien de nuisible, et goûté par l'esclave, fut servi à Britannicus, mais trop chaud pour qu'il pût le boire. Alors on y mit de l'eau pour le rafraîcMr, et c'est dans cette eau qu'était le poison. Il circula si rapi*

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dément dans ses veines, qu'il lui ravit en même temps la parole et la vie. Tout se trouble autour de lui : les moins prudents s'enfuient; ceux dont la pensée pénètre plus avant demeurent immobiles, les yeux attachés sur l'Empereur, qui, toujours penché sur son lit et faisant semblant de ne se douter de rien, dit que cela arrivait souvent, et avait pour cause Tépilepsie dont Britannicus était atteint depuis Tenfance ; que peu à peu la vue et le sentiment lui reviendraient. Pour Agrippine, elle essayait en vain de maîtriser son visage : la frayeur et le trouble de son âme éclataient si visiblement qu'on la jugea aussi étrangère à ce crime que l'était Octavie, sœur du jeune prince. Agrippine, ne effet, voyait dans cette mort la chute de son der* nier appui, et un présage du parricide. Octavie, elle aussi, quoique si jeune, avait déjà appris à cachet sa douleur, sa tendresse, tous les mouvements de son âme. Aussi, après un moment de silence, la gaieté du festin recommença *. »

Les restes de Britannicus furent mis sur un bûcher funèbre dans la nuit même qui suivit ce festin. Sénèque et Burrhus, quelques jours après, acceptèrent une part des terres et des maisons du jeune prince, sans songer que c'était en accepter une aussi dans le crime de sa mort.

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