‹ Racine (volume 2)Chapitre 44 sur 82 · Àtmles^ 1. Xin, chap. XV et XVL · texte numérisé non relu

Àtmles^ 1. Xin, chap. XV et XVL

Tels sont, dans Tacite, l'occasion et le mobile déterminants. Racine, jugeant que ses contemporains ne pourraient supporter un t^l degré d'horreur, a été obligé de substituer un autre ressort : celui de l'amour et de la jalousie. C'est pour cela qu'il a donné deux années de plus à Britannicus, et qu'il a modifié aussi le personnage de Junie, qui, dans l'histoire, était une sorte de coquette et avait déjà été mariée. Pour mieux dire, il n'en a gardé que le nom, et a fait de Junie la jeune fille pure dont les nobles sentiments jettent quelque grâce dans ce drame sombre, et excitent la sympathie et la pitié dans l'âme des spectateurs. Néron est donc amoureux, et rival jaloux de Britannicus. Que Junie reste fidèle à celui-ci, et Néron le fera périr.

D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire 1 Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas jaloux I

Voilà comment le drame se pose. Cepeadant l'Empereur essaye d un supplice, qui peut le dispenser d'un autre : il veut que ce soit Junie elle-même qui ôte tout espoir à Britannicus ; qu'elle lui dise de renoncer à elle, et qu'il y renonce en effet; autrement, il est perdu. Tel est son ordre: et, pour s'assurer de l'effet, il déclare à Junie qu'il va assister à l'entrevue sans se montrer. C'est un moyen de comédie, mais l'eff'et en est tragique. Nous retrouverons le même moyen em-

BRITANNIGUS 185

ployé dans Mithridate, avec le mètne efiet. Ainsi, dans Racine comme dans Corneille, le mélange tragi-comique, qu*on appelle aujourd'hui le drame, reparait malgré tout, parce qu'il est conforme à la nature, en dépit des règles arbitraires et des étroites théories.

Iimie et Britannicus sont des personnages de second plan; mais, outre qu'ils excitent la sympa* thie par leur jeunesse, leur sincérité, leurs malheurs passés, leur péril présent, il faut surtout considérer ce point que leur amour est le grand ressort de l'action, à cause de la fureur jalouse qu'il excite dans Fàme de Néron.

lunie, sachant que l'Empereur caché l'observe et l'écoute, garde une attitude réservée et froide envers celui qu'elle aime, qu'elle veut sauver et qu'elle n'a aucun moyen d'avertir. Plus tard, seule avec lui pour un instant, elle répond à ses tendres reproches et le console en lui révélant le secret de celte froideur. Britannicus, dans sa reconnaissance, se jette à ses pieds, Néron survient et le surprend. Encore un moyen de comédie, mais encore un efifet tragique, comme tout à Theure. La scène est très belle, bien française, bien humaine. Néron, toutpuissant et jaloux, donne à sa fureur la forme de l'ironie; le jeune amant, dans sa joie triomphante, le brave et le blesse; c'est un duel à mort. L'ironie, d'un côté, doublée de la toute-puissance; la haine de l'autre, une haine généreuse et imprudente, qui

ne ménage rien, sont les deux épées qui se froissent et dont chaque coup fait une plaie, a Si Néron avait tout d'abord laissé éclater sa colèrjB, la scène se terminait brusquement, sans que Britannicus eût le temps d'ouvrir la bouche. Le poète, grâce à son habile artifice, a pu dessiner fièrement la figure du jeune prince, et les insultes que celui-ci lance à Néron, en présence de Junie, expliquent et précipitent son arrêt de mort »*.

Le poète a su aussi trouver un équivalent de cette chanson ou de ce couplet* dont parle Tacite, et de Tallusion faite par le jeune prince au trône que Néron lui a pris.

NÉRON

Je conçois yos bontés par ses remerciments, Madame : à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre : Ce lieu le favorise, et je vous y retiens Pour lui faciliter de si doux entretiens.

BRITANNICUS

Je puis metlre à ses pieds ma douleur ou ma joie Partout où sa bonté consent que je la voie; Et l'aspect de ces lieux où vous la retenez N'a rien dont mes regards doivent être étonnés.

NÉRON

Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu'on me respecte et que l'on m'obéisse?

1. N. M. Bernardin, Théâtre complet de Jean Racine^ tome II, p. 227.

2. C'était probablement ce qu^on nommait canticum, un monologue de tragédie.

BRITANNICUS 187

B&ITANNIGUS.

Ils ne nous ont pas vus l'un et Tautre élever. Moi pour vous obéir, et vous pour me braver ; Et ne s'attendaient pa9, lorsqu'ils vous virent naître. Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.

NÉRON

Ainsi par le destin nos vœux sont traversés : J'obéissais alors, et vous obéissez.

Si vous n'avez appris à vous laisser conduire, Vous êtes jeune encore, et l'on peut vous instruire.

BRITANNICUS

Et qui m'en instruira ?

NÉRON

Tout l'empire à la fois, Rome.

BRITANNICUS

Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force. Les emprisonnements, le rapt, et le divorce ?

NÉRON

Rome ne porte point ses regards curieux Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux. Imitez son respect.

BRITANNICUS

On sait ce qu'elle en pense.

NÉRON

Elle se tait du moins : imitez son silence.

BRITANNICUS

Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.

NÉRON

Néron de vos discours commence à se lasser.

BRITANNICU8.

Chacun devait bénir le bonheur de son règne.

NÉRON

Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne.

BHITANNICUS.

Je connais mal Junie, ou de tels sentiments PCe mériteront pas ses applaudissdments.

Néa'oN.

Da moins, si je ne sais le secret de lui -plaire. Je sais Fart de punir un rival téméraire.

BRITANNICUS

pour moi, quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler.

NÉRON

Souhaitez-la: c*est tout ce que je puis vous dire.

BRITANNICUS

Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire.

NÉRON

Elle VOUS l'a promis, vous lui plairez toujours.

BRITANNICUS

Je ne sais pas du moins épier ses discours.

Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,

Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.

NÉRON

Je vous entends. Hé bien, gardes !... K

Croîrait-on que Tacte où se trouve une scène si dramatique et si brillante, si bien faite pour ravir tous les cœurs généreux, soit celui dans lequel, au dire

Page 1