BURRHUS
Quoi, Seigneur, sans Touïr? Une mère t
NéRON.
Arrêtez :
J'ignore quel projet, Burrhus, vous méditez ; Mais, depuis quelques jours, tout ce que je désire Trouve en vous un censeur prêt à me contredire. Répondez-m'en, vous dis-je; ou, sur votre refus, D'autres me répondront et d'elle et de Burrhus,
Par cette fin du troisième acte tout est bien noué et serré ; le caractère de Néron éclate : il a fait arrêter son frère parce qu'il est aimé de Junie ; sa mère parce qu'elle favorise leur amour ; il menace de faire arrêter aussi son gouverneur qui essaye de le modérer ; on sent bien que le moment psychologique
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arrive, où le tyran va se débarrassa de tout ce qui entrave son naturel féroce :
Son innoeence enfin commence à lui peser.
n veut premièrement se soustraire à la tutelle de sa mère et au joug de ses bienfaits :
Et c'est pour m*affranchir de cette dépendance Que je la fuis partout, que môme je l'offense,
a-t-il dit à la seconde scène du deuxième acte. Voici donc qu'enfin la mère et le fils vont se rencontrer pour la première fois devant le. spectateur, et que Texplication, depuis longtemps cherchée par elle et évitée par lui, est imminente. Au moment où cette entrevue va commencer, Burrhus, fidèle au rôle que lui donne Racine, engage respectueusement Âgrippine à la modération :
Défendez-Tous, Madame, et ne Taccusez pas.
Quoiqu'il soit votre fils, et môme votre ouvrage, Il est votre Empereur. . .
Agrippine interrompt brusquement ce donneur de conseils, dès qu'elle voit paraître son fils : a Qu'on me laisse avec lui. i> Burrhus se retire.
" Quoique ce soit l'Empereur qui donne audience à sa mère, et qu'elle vienne là en accusée pour se défendre et se justifier, c'est elle, habituée à
commander, qui s*assied la première, et Finvite à s'asseoir :
Approchez-vous, Néron, et prenez votre place...
Vauvenargues, là- dessus, fait cette remarque très juste: c Si elle eût dit, comme Gornélie:
Néron, car le Destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière» et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre homniage et te nommer Seigneur,...
alors je ne doute pas que bien des gens n'eussent applaudi à ces paroles et ne les eussent trouvées fort élevées. » Et cependant ces quatre vers de Corneille ne sont que déclamatoires. Celui d'Agrippine est si simple et si vrai, que cette vérité même fait qu'il échappe aux oreilles inattentives. II en est souvent ainsi dans Racine. Pareillement dans Molière. Lorsque, par exemple^ Frosine prédit à Harpagon qu'il vivra cent ans, et plus encore, qu'il passera « les six-vingts », enfin qu'il « enterrera ses enfants, et les enfants de ses enfants, » — a Tant mieux! » répond tranquillement le bonhomme. Et presque personne ne prend garde à ce mot d'un égoïsme si naïf et si vrai I
Permettez-moi de lire d'abord la première moitié de cette scène: ... (Acte IV, scène n.)
J'ai le regret d'indiquer seulement (faute de temps) la seconde moitié, la réponse insolente de Néron, puis la réplique pathétique et oratoire
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d'Âgrippine, la grande comédie des larmes et la menace indirecte qu'elle y mêle habilement pour finir :
J'ai fait ce que j*ai pu : vous régnez, c'est assez. Avec ma liberté que vous m*avez ravie, Si vous le souhaitez, prenez encor ma vie, Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m*a tant coûté.
Le cadre resserré du théâtre d'autrefois, où l'auditoire plus ramassé se tenait aisément attenlif, était moins défavorable à ces développements prolongés que les grands théâtres d'aujourd'hui. Au reste, si magistral que soit ce morceau comme peinture d'histoire et comme chef-d'œuvre littéraire, et quoique la scène sbit très dramatique, cependant des esprits sévères trouvent que ce duel politique entre la mère et le fils est un spectacle plus curieux qu'émouvant; qu'on n'est pas saisi, enlevé, parce que l'âme du spectateur n'est ni avec l'un ni avec l'autre, malgré l'habileté du poète à relever dans Agrippine la mère pour nous intéresser à elle. Même si l'on admet ces réserves, une telle page compte parmi les plus grands monuments ^de tous les temps*.
1. c Cette scène est une des plus belles qu'il y ait au théâtre; les littérateurs la placent au môme rang que celles d'Auguste et de Cinna, de Gléopâtre et de ses deux fils, de Mithridate avec ses enfants* La différence, qu'on peut remarquer entre des scènes si imposantes et U théâtrales, vient encore moins de celle du génie des auteurs que die celle du
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Je ne m'arrêterai pas aux beautés de détail de cette scène magistrale. Combien de traits d'une vigueur, d'une hardiesse qui étonne! Je n'en relève qu'un ; c'est lorsque Agrippine rappelle la manoBuvre de son mariage avec l'Empereur son oncle :
Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux
Écartait Glaudius d'un lit incestueux,
Il n'osait épouser la fille de son frère;
Le Sénat fut séduit : une loi moins sévère
Mit Claude dans mon Ut, et Home à mes genoux.
Voilà de ces a àrfond d'une brutalité froide » dont parle M. J.-J. Weiss *. Victor Hugo, quelque part, admire l'énergie d'expression du premier hémistiche de ce dernier vers. Le trait qui l'achève n'est
sujet. La plus intéressante est la scène d'Auguste et de Clnna, parce que rien n'égale la situation du maître du monde pardonnant à son assassin. Celle de Cléopâtre, dans RodogunCy est la plus terrible; celle de Mithridate, la plus brillante; mais celle d'Agrippine et de Néron me parait être la plus profonde pour l'art et la peinture des caractères, et en même temps, la plus grare et la pins austère pour le style. > Geoffrot, Cours de littératvre dramatique. (Titre donné au recueil posthume des feuilletons de Geoffroy dans le Journal des Débats^ sous le- premier Empire.) Ajoutons que ces <|uatrè grandes scènes ont un point commun, c'est que le discours, dans chacune d'elles, du personnage principal enveloppe un intérêt secret, autre que celui qu'il exprime. Cela seul pourrait faire le sujet d'une leçon entière.
1. c Racine et ses à-fond d'une brutalité froide, avec la souplesse étincelante de ses dégagements. » Feuilleton dramatique du Journal des Débats, 18 juin 1883.
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pas moins beau» par la vigueur et la concision éclatante de la pensée : c'est le dédain superbe du crime triomphant envers ceux qui s'empressent de l'adorer. — Agrippine rappelle donc à son fils tout ce qu'elle a fait pour le mettre sur le trône ^ et, par sa péroraison pathétique, reconquiert son ascendant ; elle le croit du moins. — Bun*hus félicite rEmpereur de sa réconciliation avec sa mère, puis avec son frère, ainsi qu'il vient de le promettre à celle-ci ; mais, une fois que sa mère n'est plus là, Néron se redresse et jçtte le masque :
Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher; J'embrasse mon rival, mais c'est pour Tétouffer.
Burrhus essaye de l'arrêter sur la pente de ce criminel dessein; son discours, plein de l'éloquence la plus élevée et la plus touchante, semble remuer le cœur de Néron et y réveiller les bons sentiments; il le quitte emportant cette espérance. — C'est alors que, par un heureux contraste, le poète oppose sans transition au bon génie le mauvais, l'affranchi Narcisse, qui joue auprès de Néron le même rôle funeste que lago auprès d'Othello. Uais, ce que Shakspeare dissémine dans un grand nombre d'épisodes, Racine le concentre dans une ou deux scènes, et principalement dans celle-ci, qui à elle seule est un chef-d'œuvre de gradation et de variété dramatique. Néron, grâce à l'éloqueûce de Burrhus, allait peut-être rester un ^homme
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Nardsse* le retourpe, et décidément il devient un monstFO. L'habile conseiller de crinaes met en jeu toutes les mauvaises passions. Tune apFès l'autre : la peur, l'intérêt personnel, la jalousie, la vanité ^ Burrhus retenait sur le bord de l'abîme cette conscience hésitante ; Narcisse l'y pousse pas à pas, et enfin l'y précipite en lui faisant croire que son gouverneur ridiculise ses prétentions de cocher et de chanteur ; c'est le dernier coup ^-
Quoi donc ! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire ?
c Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire :
Il ne dit, il ne fait, que ce qu'on lui prescrit;
Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
n excelle à conduire un char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtra^
Tandis que des soldats, de moments en moments,
Vont arracher pour lui les applaudissements.»
Ah! ne voulez- vous pas les forcer à se taire ?
NÂaON.
Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire.
1. c Narcisse avait d'abord fait entendre à Néron qu'il s'agissait de U sûreté de sa vie; il a intéressé son amour pour Junie, sa haine pour Agrippine, sa passion pour la tyrannie enfin, pour l'irriter contre son gouverneur, U le prend par l'endroit le plus sensible, en réveillant la folle ambition qu'U avait de briller sur le théâtre, i» Mémoires de Louis Racine. — M. Legouvé, dans la Lecture en action, chapitre XII, a merveilleusemeat analysé cette scène.
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Ce mot termine le quatrième acte, il fait pressentir la catastrophe du cinquième. C'est donc en piqaant ses prétentions d'artiste que Narcisse a emporté les derniers scrupules de Néron. Ah ! Racine connaît à fond cette nature misérable, cette vaaité énorme et maladive ; mais il se contente de marquer ce caractère par son trait le plus expressif^ sans vouloir Tenluminer de couleurs criardes : par ce seul détail il fait entrevoir Thistrion dans l'Empereur, sans insister sur ce côté comme on le ferait sans doute aujourd'hui, a Néron était un Grec dégcnéré, qui n'avait conservé du Romain que la cruauté. Parmi les jeux, il préférait le cirque; parmi les arts, le chant^ la danse ^«Suétone prétend que la voix de Rritannicus, plus agréable que la sienne, blessait sa jalousie de chanteur, et que cela fut pour quelque chose dans le fratricide '.
Observons ici la différence entre la fausse cou- ^ leur locale et la vraie couleur historique : Tune qui n'est qu'à la surface, dans les détails futiles ; l'autre qui est au fond des choses et dans la sérieuse réalité. Il s'agit du poison qui va tuer Rritannicus au banquet de la feinte réconciliation ; Narcisse apporte ce poison à l'Empereur, et lui dit :