‹ Racine (volume 2)Chapitre 47 sur 82 · Zeller, les Empereurs romains, Séron · texte numérisé non relu

Zeller, les Empereurs romains, Séron

2. Britannicum, non minus aemulatione vocis, quae iUi jucundior suppetebat, qnam metu ne quandoque apud hominum gratiam patema memoria prsevaleret, yeneno aggressus est. -^ SuETON., Nero, XKXin.

198 LE ROSfANTISME DES CLASSIQUES

Seigneur, j'ai tout préyu pour une mort si juste :

Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste

A redoublé pour moi ses soins officieux.

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux,

Et le fer est moins prompt pour trancher une vie

Que le nouveau poison que sa main me conQe.

Est-il possible de mieux peindre, sans avoir l'air d'y spnger, la cruauté des mœurs de l'époque impériale ? Souvent les riches Romains de ce temps, entretenant pour s*amuser des viviers pleins de lamproies et de murènes, leur jetaient à manger un esclave vivant, comme nous jetons du pain aux carpes. Rien donc de plus naturel, ici, que de faire mourir un esclave à seule fin d'éprouver le poison. Suétone, toutefois, dit que Téprcuve en fut faite d'abord sur un chevreau ; et que, comme il ne mourut pas assez vite, on lit recuire le poison pour le renforcer; qu'alors enfin Néron l'essaya sur un pourceau, qui mourut à Fins tant*. Locuste, de la prison où elle était détenue comme empoisonneuse pour de précédents crimes, savait été extraite par ordre de l'Empereur, et logée /ians le Palais : il la comblait de présents ; il la faisait travailler devant lui ; enfin il exigea qu'elle fit des élèves. Supposons qu'aujourd'hui l'on compose sur ce même sujet un drame réaliste : il y a apparence

1. In hsedo expertus, postquam is qulnqoe horas protraxit, iterum ac sœpius recoctum, porcello objecit. Quo statim exanimalo, inferri in triclinium, darique cœnanti secum Britannico, imperavit. — Sueton., Nero^ XXXIII.

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qu'on mettrait en scène la plupart de ces détails : on nous ferait voir non seulement le laboratoire de Locuste , avec ses fourneaux , ses cornues, ses alambics (comme dans Henri 111 , celui de Ruggieri, qui, lui aussi, compose des poisons, ou des philtres, pour Catherine de Médicis); mais qui sait si Ton ne nous ferait pas assister aux expériences du chevreau et du pourceau, sous prétexte que Suétone Fa. dit et que c'est par conséquent de la couleur vraie, de la couleur truculente, — le mot n'a pas toujours été si bien placé * ? — Il ne resterait plus, pour achever de peindre, qu'à traduire le nom de Locuste, qui veut dire Sauterelle ou Langouste, afin que ce nom fit le même effet en français qu'en latin. — D'autre part, on ne manquerait pas de nous représenter Burrhus manchot, comme il était réellement. C'est ainsi qu'en attirant l'attention du spectateur sur des détails oiseux; on la détourne du seul objet intéressant, qui est l'étude de l'âme humaine.

Racine ne se perd pas dans toutes ces misères. L'élégance même de ses vers, à propos du poison, n'est, comme on l'a dit avec finesse, qu'un trait de vérité plus effrayant : la langue reste virgilienne, comme l'âme de Néron demeurera tranquille en voyant tomber Britannicus foudroyé.

1. C'est un de ces mots qui, comme mièvre et mièvrerie, employés au hasard, ont, de nos jours, changé de sens. Âjoutons-y émériiet et quelquefois compendieusement; etc.

Le système dramatique du xvii® siècle, les conditions morales et matérielles du théâtre à cette époque^ ne permettaient point au poète de mettre sous les yeux du spectateur la scène du festin et de l'empoisonnement telle que nous la montre Tacite. Dans la pièce de Racine, Tempoisonnement de Britannicus est en récit ^. L'auteur de la Préface de Cromwell le regrette : a Si Racine, dit-il, n'eût pas été paralysé par les préjugés de son siècle, il n'eût point manqué de jeter Locuste dans son drame entre Narcisse et NéroU; et surtout n'eût pas relégué dans la coulisse cette admirable scène du banquet, où l'élève de Sénèque empoisonne Britannicus dans la coupe de réconciliation. Mais peut-on exiger de Toiseau qu'il vole sous le récipient pneumatique ? i> Racine, en effet, n'aurait pu faire une telle tentative ; mais, quand il l'aurait pu, l'eût-il

1. Remarquons, à ce propos, qu*Agrippine et Junie devraient évidemment dans la pièce, comme Agrippine et Oc tarie dans l'histoire, assister an banquet de réconciliation des deux (rèrcs; c'est une nécessité morale incontestable. Pourquoi donc n'y assistent-elles point? c*est que l'auteur avait besoin de ne pas laisser le théâtre vide. Et la nécessité morale a été sacrifiée à cette difficulté de composition. En outre, pour que le fait de l'empoisonnement ait le temps de s'accomplir pendant cette courte scène entre Agrippine et Junie, qui n'a que trente-huit vers, l'auteur précipite cet empoisonnement d'une manière peu vraisemblable : c'est dès l'arrivée de Britannicus dans la salle du festin que Néron, à Tinstant même, après l'avoir embrassé, boit le premier, puis lui offre la coupe; Narcisse la remplit dans les mains du jeune prince, qui boit à son tour et tombe mort. Selon la vraisemblance cela dut se pas8<^r plutôt à la fin du festin ; mais c'est la suite de cette méflae difficulté de composition»

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voulu ? Dans le récit même que Burrhus vient faire de révénement, le poète, soit dédain pour les nieuus détails de la réalité, soit difficulté de les exprimer en vers dans la langue poétique dé son temps, moins étendue que celle du nôtre, les a négligés ; il se borne à peindre Teffet moral de l'empoisonnement fratricide sur les convives atterrés, et ici encore sa peinture reproduit Tacite. Qu'ajouterait à cela, même de nos jours, Fappareil d'un banquet romain, avec les tables et les lits, le tableau de Thomas Couture, à la fin d'une tragédie, qu'il ne faut pas confondre avec un opéra ? Cette mise en scène compliquée ne servirait qu'à divertir l'esprit sur des inutilités , à distraire l'attention du fait tragique qui seul en ce moment doit, selon le dessein de l'auteur, l'absorber tout entière : rempoisonnement de Britannicus par son frère Néron. Que nous font tous ces accessoires, les cratères, les coupes, l'eau chaude, l'eau froide? Et, si un seul de ces détails réussit mal, ou si un seul des figurants- est maladroit, voilà le drame à vaul'eau. On peut regretter l'élroitesse du système dramatique français au xvn^ siècle; mais dans le cas dont il s'agit, d'abord il était matériolloment impossible, sur la scène encombrée de marquis, de mettre ce dénouement en action ; ensuite , on avait alors pour les agonies violentes et les détails honibles une répugnance égale à l'avidité avec laquelle on les recherche aujourd'hui. Telle

est la différence des temps. On ne se contente plus à présent de l'effet moral ; on veut et on préfère des effets matériels. Si l'on parvient à provoquer des crises de nerfs dans le public, on est heureux : c'est à qui, parmi les actrices, mourra de la manière la plus hideuse ; voilà le triomphe qu'on envie. Un drame réaliste se plairait à mettre sous nos yeux cet empoisonnement de Britannicus, y compris les contorsions et les crampes ; il mêlerait la clinique au festin. Mais Ton n'a recours à de pareils effets que quand on ne sait pas en trouver d'autres.

Wilhelm Schlegel fait observer qu'un drame mixte, où la dignité continue n'est pas nécessaire, pourrait seul représenter dans tout son développe*^ ment le caractère de Néron. Rappelez-vous les aspects multiples de la physionomie de ce personnage peint avec tant de verve et de brio par M. Renan dans V Antéchrist f ce César qui faisait tantôt le jockey , tantôt l'acteur, qui jusque dans les angoisses de la mort prochaine récitait des vers d'Homère, et disait de lui-même : « Quel artiste on va perdre ! » Qualis artifexpereol — Mais le dessein de Racine n'é^ tait point de peindre Néron tout entier; il a trouvé^ avec raison, bien plus intéressant de le saisir à ce moment de crise où, ses mauvais instincts rompant le frein, le jeune homme est en train de devenir un monstre dans sa famille, avant d'en devenir un pour Rome et pour l'univers. Le poète s'en est expliqué très clairement : ce II ne s'agit point, dit-ili

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dans ma tragédie, des affaires du dehors: Néron est ici dans son particulier et dans sa famille. . • . C'est ici un monstre naissant; il n'a pas encore mis le feu à Rome ; il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, et ses gouverneurs ; à cela ^ près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne le méconnaisse. » Tel est le dessein précis du poète ; il s'y est tenu, et il Ta admirablement rempli. Avoir choisi ce moment, c'est le premier trait de génie : tous les autres ont jailli de celui-là. Le fratricide est le prélude du parricide. Dans l'éclosion de ce monstre on entrevoit son avenir. Le sang appelle le sang, comme dans Macbeth. De même que Corneille, dans Cinnay peint la crise heureuse qui transforme Octave en Auguste, Racine dans Britannicus peint la crise funeste qui transforme en tyran l'élève de Sénèque et de Burrhus.

Un homme dont je ne partageais pas ordinairement les idées me parait s'être exprimé avec justesse au sujet de cette grande œuvre .-« La nouvelle poétique peindrait autrement Néron et son règne} elle disséminerait ce personnage en vingt tableaux heurtés, et nous donnei'ait plusieui*s hommes au lieu d'un; elle voudrait mêler le hideux au tragique ; elle ferait surtout dominer le grotesque, et rendrait Néron ridicule absolument et ouvertement... Nous aurions Néron histrion et Néron incendiaire, Néron empereur et Néron bête

féroce, Néron égorgeur et Néron égorgé ; en . un mot, des membres au lieu d'un corps; une kermesse, avec des bourreaux dans un coin, au ]îeu des panathénées. A travers ce fouillis, le drame irait comme il pourrait, le jeu des machines remplaçant les mouvements naturels de l'esprit et du cœur. Cependant, avec tout cet appareil, la nouvelle poétique ne saurait rien produire que Racine ait oublié. Néron et le règne de Néron sont tout entiers dans l'épisode de Britannicus ^. »

^ la définition donnée par Stendhal du romantisme est juste, soit tragédie, soit drame^ c'est le public et le milieu qui déterminent la nature de l'œuvre. Pour un grand public populaire comme celui de nos vastes théâtres d'aujourd'hui, il faut le drame en sa complexité et ses embranchements multiples, sa variété touffue, ses alternatives de pathétique et d'amusement ; pour le public restreint et raffiné du temps do Louis XIV, dans un étroit théâtre, sur une scène encombrée de gens de Cour à droite et à gauche, il fallait tout au plus la tragi-comédie, non pas abstraite, mais concentrée en ces analyses morales et ces fines beautés littéraires sculptées dans des blocs de granit.

Britannicus n'en est pas moins d'une variété très romantique, dans la mesure que comportait ce temps, et mêlne avec une hardiesse qui la dépas-

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