‹ Racine (volume 2)Chapitre 48 sur 82 · Louis Yeuillot, les Odeurs de Paris · texte numérisé non relu

Louis Yeuillot, les Odeurs de Paris

BBITÀNNIGUS M8

sait. Je ne serais pas étonné que ce fût justement la raison pour laquelle cette pièce n'eut, à Torigine, qu'un petit nombre de représentations, huit à ce qu*on dit. Elle était trop virile, trop haute, trop pleine de Tacite. Les beautés m&Ies et sévères d*une grande composition historique ne sont pas accessibles à la foule frivole ou insuffisamment instruite. Saint-Évremond, qui cependant était du nombre des esprits éclairés, a porté sur cette pièce un jugement singulier, composé de deux parties inégales et bien différentes : o J'ai lu Brttannicus avec assez d'attention pour y remarquer de belles choses. U passe, à mon sens, Y Alexandre et YArt" dromaque: les vers sont plus magnifiques, et je ne serais pas étonné qu'on y trouvât du sublime. Cependant je déplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaillé sur un sujet qui ne peut souffrir une représenta lion agréable. £a effet l'idée de Narcisse, d'Agvippine et de Néron, l'idée, dis-je, si noire et ^i liorrible qu'on se fait de leurs crimes, ne saurait s'effacer de la mémoire du spectateur, et, quelques efforts qu'il fasse pour se défaire de la pensée de leurs cruautés, l'horreur qu'il s'en forme détruit en quelque manière la pièce. »

Il faut avouer que la seconde partie de ce jugement est un peu enfantine. En revanche, la première est importante, sous la plume d'un si fidèle partisan de Corneille, et qui, comme madame de Sévigné, I. 12

iOfS, LE ROMANTISUE DES GLASSIQUld

ne se rendait aux beautés de Racine qu'à son corps défendant.

Étudions ici la différence du procédé de Corneille et de celui de Racine. L'un, dans ses tragédies, affecte de parler politique, ou du moins en prononce souvent le nom, se plait à en étaler les maximes. Avec tout le respect et toute l'admiration que Ton a pour ce grand poète, on ne peut s'empêcher de trouver un peu de naïveté dans cette rhétorique politicienne, dans cette écorce de machiavélisme prétendu. Racine, lui, ne prononce jamais le mot, mais il peint très solidement la chose. Toutes les intrigues , tous les crimes , toutes les horreurs , toutes les hontes publiques, et secrètes de la Cour impériale, sont ramassées dans cette scène unique. Après Andromaque^ on avait dit : a II n'ira jamais plus loin que cela, il ne saura jamais peindre que l'amour. j> Les partisans du vieux Corneille étaient de ce sentiment ; c'est avec ce préjugé qu'ils vinrent à la première i^eprésentation de Britan-nicuSy le 13 décembre 1669. Corneille lui-même y vint aussi : il était seul dans une loge , à ce que rapporte Boursault qui était au parterre. L'auteur d'O/Aon, qui avait mis sur le théâtre la Cour de Galba cinq ans avant que l'auteur de Britannicus y mît la Cour de Claude et celle de Néron, ne put s'empêcher de laisser échapper quelques critiques; elles furent répétées à Racine; celui-ci y répliqua indirectement arec assez de

vivacité et d'amertume dans trois passages d'une première préface, qu'il supprima plus tard et remplaça par une autre plus sereine. Voici seulement quelques lignes de ces passages : a Mais, disent les critiques, ce prince (Britannicus) n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut ; on le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans de plus qu'ils n'ont vécu. — Je n'aurais point parlé de cette objection, si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit *. Quoique ce changement soit plus considérable (plus impor* tant) dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les années des empereurs... Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. 11 ne faudrait que s'écarter du naturel, pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple,^ chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa lin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où

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