Voir à V Appendice du tome II
dèles les poètes grecs, et pénètre bien plus avant dans Texpression de la passion amoureuse que Sophocle et même qu'Euripide. A plus forte raison dépasse-t-il le génie romain, si rude et si dur, et Horace luimême, qui cependant s'est adouci comme lui en cueillant la fleur et buvant le suc de la poésie hellénique. En un mot, si Euripide dans la peinture de l'amour a été le plus moderne, le plus romantique des poètes grecs, Virgile est le plus moderne, le plus romantique des poètes latins, et le surpasse encore. C'est ce que Victor Hugo, après le Dante, a très bien senti ; vous vous rappelez ces beaux vers des Voix intérieures :
Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange,
c'est-à-dire génie antique tout près d'être un génie moderne.
Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
<^'est que, rôvant déjà ce qu*à présent on sait, - Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait; C'est qu'à son insu même il est une des âmes Que rOrient lointain teignait de vagues flammes ; ' C'est qu'il est un des cœurs que déjà, sous les cieux, Dorait le jour naissant du Christ mystérieux.
Virgile, dans cette peinture de l'amour de Didon, fait un anachronisme assurément ; mais qui de nous songerait à s'en plaindre?
Eh bien, ceux de Racine sont tout pareils. Grâce à eux, nous sympathisons avec des personnages
anciens, mythologiques, préhistoriques, qui autrement ne nous toucheraient point. Déjà les Mystères du moyen âge, et le plus célèbre de tous, le Mystère de la Passion, étaient pleins d'anachronismes curieux et naïfs. On les retrouve dans les anciens vitraux et dans les bas-reliefs des cathédrales. D'une part les artistes, n'étant pas beaucoup plus savants que le peuple, duquel la plupart étaient nés (les Nobles, d'ailleurs, ni les Clercs eux-mêmes, ne Tétaient guère davantage en ces matières), représentaient naïvement ce qu'ils avaient sous les yeux ; d'autre part, eussent-ils été plus savants, ils taisaient mieux comprendre les événements et les légendes de l'Histoire Sainte par cette sorte de naturalisation au moyen du costume et du décor. Pour ces peuples qui ne savaient pas lire, les vitraux mettant en images les légendes religieuses, qui étaient alors presque l'unique aliment de leur esprit et de leur âme, formaient comme les feuillets splendides d'une grande Bible en verres coloriés.
Chaque siècle a tellement sa mode à lui, qu'il en habille tous les autres. Voyez les tableaux de Van Eyck, sur des sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament : il vous présente, en guise d'Hébreux, des gens de son temps, dans des villes de son temps, avec l'architecture et les costumes du moyen âge, et le tout à l'avenant. Claude Lorrain vous montre la Reine de Saba vêtue en princesse du xvii® siècle.
Paul Véronèse, dans les Noces de Cana, donne pour convives au Christ et à la Vierge des personnages du XVI®, en grand habit vénitien et riches robes de brocart. Lui-même et son frère, sur le premier plan, figurent parmi les musiciens du banquet nuptial et jouent de la contre-basse. Quant à l'architecture qui entoure le festin, avec majesté, sinon • avec logique et vraisemblance dans la disposition (comme en la plupart des tableaux du même temps), elle est gréco-romaine: rien d'hébraïque dans tout cela. — Que dire de Salvator Rosa qui met des canons aux abords de la tente d'Holopherne? Et deMilton qui, dans son Paradis perdu, nous montre les anges rebelles et les anges fidèles se battant avec de l'artillerie à travers les montagnes et les vallées du ciel, avant la création de l'Homme et de la Terre ?
Supposez, par impossible, un art absolument pur de cet alliage du présent avec le passé ; il serait à peine intelligible au public; il ne serait pénétrable ou accessible qu'à l'érudition. Or, l'art doit être sensible à tous, quoique à des degrés divers. Dans tous les temps il est nécessaire d'accommoder, d'approprier le passé au présent, pour le faire comprendre.
Et croyez-vous par hasard que l'art de notre
temps, qui cependant a droit de prétendre à une
plus grande érudition, à une couleur locale plus
exacte, et qui même la pousse quelquefois jusqu'à
lafifeclation, soit exempt de ces sortes d'anachronismes, volontaires ou inconscients? Nous n'habillons plus à la mode du moyen âge ou des époques suivantes les personnages de TAncien ou du Nouveau Testament, cela est vrai; mais, depuis noire conquête de l'Algérie, nous drapons les Hébreux dans des burnous, comme des Bédouins ou des Kabyles; voilà toute la différence. Peutêtre cela se rapproche-t-il un peu plus du costume hébraïque ancien ; mais c'est toujours un à peu près fort arbitraire, dans lequel on sent la mode d'aujourd'hui bien plus que la mode d'autrefois. Eugène Fromentin préfère le costume un peu vague et indifférent, tel que les maîtres l'ont mis dans leurs tableaux, au costume trop savant et trop historié de nos peintres contemporains. Ce qui importe, en effet, ce n'est pas le costume ni l'ameublement, c'est l'homme. Ayant sans doute dans la pensée les tableaux d'Horace Vemet : « Costumer la Bible, s'écrie-t-il, c'est la détruire ; comme, habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit ; c'est traduire en histoire un livre anté-historique; Comme, à toute force, il faut vêtir l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se tenir aussi près que possible de la vérité. » Il y a, certainement, dans ce passage un peu de paradoxe et d'exagéra-
tion, et Sainte-Beuvey avec sa justesse parfaite, a très bien répliqué que, ce qui est simplement chez ces maîtres anachronisme involontaire, inadvertance ou imperfection, il ne faut pas aller jusqu'à leur en faire un litre ni un mérite ^. Néanmoins, dans cet aperçu spiritualiste de Fromentin, il reste quelque chose de vrai, de noble et d'élevé, qu'on pourrait généraliser. II est certain qu'HoIopheme, dans le tableau d'Horace Vemet, ressemble à un Abd-el-Kader, et Judith, qui s'apprête à lui couper la tête, Judith, coiffée en bandeaux plats et allongés, est une femme du temps de Louis-Philippe, un modèle que tout le monde a pu connaître. De même, les statues des Villes de France sur la place de la Concorde, par leur coiffure encore, quoique différente, révèlent au premier coup d'œil des dames du temps de la monarchie de Juillet.
Et, d'autre part, non loin de là, aux Tuileries, à l'encoignure des deux terrasses qui regardent sur cette même place, il y a deux lions de marbre blanc que, certes, les lions de bronze de Barye, placés dans le voisinage, doivent avoir peine à reconnaître pour leurs pareils ; mais nous, nous reconnaissons bien la date de ces deux lions prodigieux, car ils sont coiffés de perruques à la Louis XIV, — tout comme Louis XIV lui-même sur