‹ Racine (volume 2)Chapitre 56 sur 82 · Paul Mesnard, liotice, op, laud · texte numérisé non relu

Paul Mesnard, liotice, op, laud

Or, Bérénice est reine de Palestine, et juive. Titus est donc obligé de renoncer à elle pour obéir à la loi de l'Empire. Et maintenant^ au lieu de cette reine, imaginez Marie Mancini, ou Madame, répondant aa Roi, qui vient de lui déclarer le cruel devoir de la séparation :

Qu'avez-T0U8 fait? Hélas 1 je me suis crae aimée ;

Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée

Ne vit plus que pour vous I Igaoriez-vous vos lois

Quand je vous l'avouai pour la première fois ?

A quels excès d'amour m'avez-vous amenée 1

Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,

Où vas-tu l'engager, et quel est ton espoir?

Ne donne point uji cœur qu'on ne peut recevoir. »

Ne l'arez-vous reçu, cruel, que pour le rendre

Quand de vos seules mains ce cœur voulait dépendre?

Imaginez ensuite le Roi répondant à la pau?re

femme, avec vérité, car Tamour ne voit que Tinstant présent, et; s'il pouvait voir au delà, il ne serait point l'amour.

Mon cœur se gardait bien d'aller dans Ta venir Cherdier ce qui pouvait un jour nous désunir. Je voulais qu'à mes vœux rien ne fût invincible; Je ii'examinais rien, j'espérais l'impossible I . . .

Outre la réplique de Bérénice, prise littéralement de Marie Mancini :

Voua êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez 1 réplique cpii se trouve au quatrième acte, elle lui

dit encore, è Tacte V; scène v, car la situation au fond est toujours la même, et ce n'est qu'à force d'adresse que le poète fait semblant de la renouveler :

Vous m'aimez, vous me le soutenez ;

£t cependant je pars, et vous me Tordonnez !

Quels vers émouvants encore (bien que marqués de l'empreinte du temps) que ceux-ci, prononcés par l'amante abandonnée :

h ne TOis rien ici dont je ne sois blessée.

Toat cet appartement préparé par vos soins, Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins, Qai semblaient pour jamais me répondre du vôtre, Ces chiffres où nos noms, enlacés l'un dans l'autre, A mes tristes regards viennent partout s'offrir, Sont autant d'imposteurs que je ne puis souffrir 1

Ou bien ces reproches déchirants, mêlés à la souoiission en apparence la plus résignée :

Jetàe dispute plus. J'attendais pour vous croire, Que cette même bouche, après mille serments D'un amour qui devait unir tous nos moments, Cette bouche, à mes yeux, s'avouant infidèle, M'ordonnât elle-même une absence éternelle.

Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu; Je n'écoute plus rien, et, pour jamais, adieu ! . . . Pour jamais ! Ah I seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous. Seigneur, que tant de mers me «éparent de vous? Que le jour recommence et que le jour finisse Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titust. •• »

Et lorsque Titus, avant cette scène d'adieui) essaye de consoler Bérénice par Tambition et par l*orgueil, en lui promettant d'ajouter à son royaume de nouvelles provinces, avec quelle tendresse elle lui répond :

De quel soin voire amour va-t-il s'importuner? N'a-t~il que des États qu'il me puisse donner? Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche? Un soupir, un regard, un mot de votre bouche> Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien!

Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien. Tous vos moments sont-ils dévoués à l'empire?...

Ce doux parler des femmes. Racine le connaissait pour l'avoir entendu souvent; dans la passion et dans la tendresse, de la bouche de celles qu'il avait aimées : il en avait pris les tours, la souplesse, celte simplicité touchante et fine, oii l'art se confond avec la nature.

Voulez-vous juger d'^un coup d'œil combien ce style et celui de Corneille diflfèrent en un .même sujet? Voyez comment l'un et Vautre poète expriment une idée semblable.

Tous vos moments sont-ils dévoués à l'empire?

dit Bérénice à Titus dans Racine ; dans Corneille, c'est Domitie, qui éprise aussi de Titus ou Tite, rend ainsi la même pensée :

II souffre chaque jour que le goavernement Vole ce qu'à me plaire il doit d'attachement'!

Page 1