‹ Racine (volume 2)Chapitre 57 sur 82 · Acte I", scène r · texte numérisé non relu

Acte I", scène r

Corneille a intitulé sa pièce : Tite et Bérénice^ comédie héroUque, Cette désignation, qu'il a plusieurs l'ois, employée, convient mieux à un tel su- Jet que le nom de ti'agédie donné par Racine. C'est le seul avantage de Corneille dans ce concours. Sa pièce, en général, est aussi mal écrite et obscure que celle de Racine est élégante et claire. Il y a des vers qu'on peut nommer énigmatiques. Ainsi, au premier acte, scène ii,- Domitian, frère de Tite, et qui aime Domitie sans être aimé d'elle, lui dit :

Faut-il mourir, Madame? Et, si proche du terme, Votre illustre iaeonstance est-elle encor si ferme, Que les restes d'ua feu que j'avais cru si fort Paissent dans quatre jours se promettre ma mort ?

On dit que Corneille lui-même, pressé par le comédien Baron de lui expliquer ces quatre vers, ne put le faire très clairement. La pensée que Ton entrevoit, c'est que Domitian veut dire à Domitie qu'il mourra dans quatre jours, quand elle en épousera un autre. Sur quoi Voltaire fait cette remarque : « Un Domitian qui veut mourir d'amour 1 C'est mettre un hochet entre les mains de Polyphème » . — Tout ce qui suit semble également une série de logogriphes. On croit lire du Lycophrou*

Aussi la pièce de Corneille n'a- 1- elle pas sur*vécu. Quelques jolis vers çà et là n'ont pu la sauver; ceux-ci par exemple» lorsque Tite, voulant re- I. i4

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noncer à l*empire et parlir avec Bérénice, lui dit :

Allons où je n'aurai que vous pour souyeraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne,

Et soit de Rome esclave et maître qui voudra!

Ici se retrouve le poète qui écrivit quelques pages de Psyché en collaboration avec Quinault et Molière. Mais les vers comme ceux-là se comptent dans Ttte et Bérénice, tandis que les autres sont innombrables.

J'ai dit que, selon toute apparence, c'était le roman de Segrais qui avait mis dans la circulation cette légende de Titus et Bérénice. Racine a accepté la légende, mais ne s'est point servi du roman. Corneille, au contraire, Fa pris pour canevas. L*imbroglio des personnages semble avoir plu à son imagination, qui avait autant de naïveté que de grandeur. Quand on se reporte au roman, sa pièce est un peu moins obscure; mais tout y est pénible et ennuyeux. Domitian, frère de Tite, aime Domitie, fille de Corbulon, un soldat qui a failli se faire proclamer Empereur par Tarmée. Il aime, dis-je, cette Domitie, et n'est pas payé de retour, parce quelle voudrait se faire aimer de l'Empereur pour devenir Impératrice. Mais l'Empereur n'aime que Bérénice. Malheureusement la coutume romaine lui interdit de Tépouser, et c'est pourquoi il veut, coBtre son propre cœur, épouser Domitie. Là-dessus Domitian lui dit, en vers bien étranges :

Seigneur,

Vous en voulez la main, et j'en ai tout le cœur : Elle m'en fit le don dès la première vue, Et ce don fut l'effet d'une force Imprévue De cet ordre du Ciel qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'être pris. Je vous dirais, Seigneur, quelle en est la puissance, Si vous ne le saviez par votre expérience.

Tandis que Domiiie, par seule ambition, feint d'airaer TEmpereur, Bérénice au contraire aime Tite pour lui-même. Tite flotte irrésolu entre son amour pour elle et son devoir d'empereur romain. iMais voici en quoi la conception de Corneille se distingue de celle de Racine : chez celui-ci, Bérénice, après les émouvants reproches que vous venez d'entendre, se résigne enfin à cette séparation cruelle, et part; dans Corneille, c'est elle-même qui rappelle Tite au devoir, à ce devoir dont elle doit être la victime. Ainsi se retrouve par quelque endroit la magnanimité cornélienne. Toutefois» si Ton y regarde de près, la Bérénice de Racine, qui ne se résigne qu'en pleurant çt l'âme brisée, est plus naturelle, plus femme, plus touchante ; Corneille, d'ailleurs, comme vous allez voir, dépasse la mesure de la vraie grandeur. En effet, le Sénat romain, voulant reconnaître les bienfaits de l'Empereur, prend spontanément la résolution d'adopter Bérénice comme Romaine, et lui en confère le nom et le titre; l'Empereur n'a donc plus qu'à l'épouser, il le peut à présent sans blesser aucune 4oi; mais

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c est Bérénice qui ne veut plus, afin de conserver à Tite toute sa gloire. Est-ce que cela n'est pas forcé et faux? Bérénice, devenue Romaine et adoptée par le Sénat, n'a plus aucune boune raison pour ne pas épouser celui qu'elle aime et dont elle est aimée. La raison qu'elle donne ne vaut rien : elle dit que, malgré la résolution prise par le Sénat, peutêtre quelque Romain mécontent assassinerait l'Empereur pour le punir d'avoir violé les anciennes coutumes de la patrie.

. Cela dit, je ne laisse pas de convenir que cette scène, la cinquième du dernier acte, a des traits brillants qui peuvent éblouir ; par exemple, lorsque Bérénice dit à l'Empereur :

Votre cœur est à mol, j'y règne, c'est assez... (:'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre. Adieu, seigneur, je pars.

Il était naturel que Corneille, selon la tournure de son génie, préférât es dénouement magnanime, le sacrifice volontaire, l'immolation désintéressée, au dénouement pathétique de la résignation et des pleurs *.

1. Outre la solution cornélienne et la solution racinienne, il y a une troisième solution de ce problème psychologique et dramatique. Mais elle ne rentrait pas dans la légende de Titus et de Bérénice. Vous la trouverez dans Virgile, au quatrième livre de l'Enéide^ le personnage de Didon vous l'offrira. Didon ne se pique ni de magnanimité comme la Bérénice de Corneille, ni de résignation comme la Bérénice de Racine : furieuse contre le pieux Enée, qui l'abandonne froidement pour obéir à l'ordre des dieux et aller fonder en Italie un nouvel empire, elle le poursuit de ses imprécations,

BÉRÉNIGB îitë

AU momenl où Louis XIV, sur le point de se marier, fut obligé de préparer Marie Mancini à cette rupture, ii lui envoya des vers, qu'il avait demandés à Benserade, pour essayer d'adoucir le chagrin de celle qu'il abandonnait. Ils sont loin de ceux de Racine et même de ceux de Corneille. En voici cependant quelques-uns ;

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