‹ Racine (volume 2)Chapitre 58 sur 82 · A IRIS · texte numérisé non relu

A IRIS

Le Ciel ne consent pas, Iris, que je vous aime :

Il faut que je défère à son ordre suprême,

Oa que je passe au moins de longs et tristes jours

En ne vous voyant plus et vous aimant toujours

Au seul bruit de mon nom je vois trembler la terre; Je fais ce qu'il me plaît, soit en paix, soit en guerre; Tout cède, tout fléchit; mais, dans un tel besoin , Ma puissance finit et ne va pas plus loin...

puis elle se brûle vive sur un bûcher qu'elle a construit. Telle est la différence des trois héroïnes. — 11 y aurait bien d'autres personnages à rapprocher de ces trois-là. Cet éternel sujet, la femme abandonnée, a tenté de tout temps poètes et romanciers. Dans Homère, c'est Calypso abandonnée par Ulysse; dans Catulle et dans Thomas Corneille, c'est Ariane délaissée par Bacchus; dans Euripide, dans Sénèque, clans Corneille, c'est Médée trahie par Jason; dans Virgile, c'est la Phénicienne ardente que je viens de rappeler; dans Suétone, dans Segrais, dans Corneille et dans Racine, c'est Bérénice quittée par Titus; dans Tirso de Molina et dans Molière, ce sont toutes les victimes de Don Juan ; de nos jours, dans Balzac, c'est madame de Beauséant abandonnée par Gaston de Nueil; chez George Sand, c'est la pauvre Noun, puis sa maîtresse Indiana, délaissées par Raymon de Ramière ; chez Victor Hugo, dans les Odes et Ballades^ la pauvre fille d'0-Taïti, quittée par un officier français; chez Alfred de Vi<;ny, Dolorida ; chez Alexandre Dumas père, Angèle; chez Alexandre Dumas fils, Marguerite Gautier, Clara Vignot, Jeaonine... Etc.

1. C'est-à-dire, dans la nécessité où je suis d'obéir au Ciel. I. 14.

246 ^^ ROMANTISME DBS CLASSIQUES

II fait appel à la magnanimité de cette autre Bérénice et Texhorte à montrer autant de courage que lui. Malheureusement, si les sentiments sont relevés, les vers sont d'une platitude extrême :

Disons mieux : tout l'honneur d'une si grande affaire A moi seul n'est pas dû ; vous m'aidez à la faire. Êtes-Yous pas réduite au point où je me yoi ? Prenez-vous pas sur vous comme je prends sur moi ? Avec mon zèle ici votre zèle conspire, Et vous avez grand part au triomphe où j'aspire.

S'il s'est enfin résolu à ce sacrifice^ c'est aussi par la pensée qu'on dira un jour : Non seulement

n a yaincu l'Espagne, il a soumis l'Empire; Il a rasé leurs forts, abattu leurs remparts,

Nul n^a porté si haut Thonneur du diadème ; Il a fait plus encore, il s'est vaincu lui-même.

Ces deux derniers vers pourraient servir d'épigraphe à la pièce de Racine et à celle de Corneille. Soit que l'un et l'autre poète ait eu, ou non, connaissance de ces vers, l'idée-mère de l'une et de l'autre pièce y est contenue.

La Bérénice de Racine fut jouée sur le théâtre de l'Hôtel de Rourgogne le 21 novembre 1670, huit jours avant la pièce de Corneille; celle-ci fut représentée au Palais-Royal le 28 novembre, par la troupe de MolièrC; moins parfaite dans la tragédie que dans la comédie. Ainsi Racine avait pris l'avance surdon

illustre concurrent, et avec une troupe meilleure, et avec un génie plus jeune et mieux fait pour un tel sujet. De plus, c'était la Champmeslé qui jouait Bérénice. Racine, en lui faisant répéter ce rôle, ne manqua pas de devenir amoureux d'elle, et développa encore le talent de cette grande tragédienne, qui s'entendait merveilleusement à faire pleurer, avec sa voix charmante, dont La Fontaine a dit qu'elle allait droit au cœur. Après le grand succès qu'elle eut dans le rôle de Bérénice, Racine écrivit pour elle successivement ceux de Roxane, de Monime, d'Iphigénie et de Phèdre.

Son mari, qui jouait le rôle d'Antiochus, n'était pas très bon comédien ; on ne le gardait à l'Hôtel de Bourgogne que par égard pour elle, et de peur delà voir partir si l'oû se débarrassait de lui. On avait été cependant sur le point de le congédier ; il fut maintenu par le crédit de Racine, s'il faut en croire une chanson du temps et un calembour qui en fait la pointe :

Champmeslé, cet heureux mortel, Ne quittera jamais l'Hôtel :

Sa femme a pris racine là.

Alléluia I

Racine avait, du reste, de nombreux concurrents : le fils de madame de Sévigné en était un ; et cette bonne Champmeslé n'aimait à faire le malheur de personne; La Fontaine en était aussi,

il lui adressa le conte de Belphégor; Chapelle et Valincour faisaient également partie de son cercle amoureux. Boileau lui-même assistait quelquefois aux petits soupers qu'on faisait chez elle. Le comte de Révcl, Gharles-Amédée de Broglie, était au nombre des élus. Le comte de Glermont-Tonnerre pareillement. C'est lui qui, plus tard, devait supplanter Racine, ou, comme dit un quatrain burlesque du temps, dé-raciner la Champmeslé :

A la plus tendre amour elle fut destinée,

Qui prit longtemps racine dans son cœur ; Mais, par un insigne malheur, Le Tonnerre est venu, qui Ta dé-racinée.

Ce personnage d'Antiochus, roi de Comagène, que jouait le bon Champmeslé, est un très joli rôle de' second plan. Talma, à son tour, en i807, se plut à le mettre en lumière. Antiochus aime aussi Bérénice depuis cinq ans ; elle a repoussé cet amour, puisqu'elle aime Titus. Or Titus, renonçant à elle, le charge de la remener en Orient: Antiochus passe tout à coup du désespoir à l'espérance. Mais Bérénice, voulant rester fidèle à la mémoire de son unique amour, comme la princesse de Clèves à celle de son mari, sans que rien l'en puisse distraire, s'en retourne seule. Remarquons, à ce propos, que madame de La Fayette, dans un autre de ses romans, la Princesse de MontpensieTy publié dix ans auparavant, en 1660,

avait créé un caractère, le comte de Chabanes, qui a pu fournir à Racine Tidée de ce personnage noble et sympathique, amant malheureux, cœur fidèle, généreux, désintéressé. Le comte de Chabanes, amoureux de la princesse de Moatpensier, se dévoue jusqu'à la servir dans ses amours avec un rival : ainsi fait également Antiochus, ne vivant que pour Bérénice, près d'elle ou loin d'elle. C'est dans ce rôle charmant que se trouve un vers admirable et jamais assez admiré. Un rapprochement le fera mieux sentir. Lamartine, pour exprimer la tristesse désespérée de l'amour rompu par la mort, a écrit un vers qui est bien :

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé (

Racine, pour exprimer, non pas même la mort, mais seulement l'absence de la personne aimée, fait dire au malheureux amant accablé de sa solitude, quand Bérénice partant pour Rome avec Titus a quitté la Judée ;

Dans rOrient désert quel devint mon ennui t

Le vers de Lamartine rend un sentiment vrai, mais sous forme de réflexion générale; au lieu que le vers de Racine est tout sentiment. Et ce sentiment s'exprime sans y songer, d'une manière inconsciente, qui échappe à celui qui parle, et presque à celui qui écoute. Ce seul vers présente

2S0 Ll BOMÀNTISME DES CLASSIQUES

un tableau immense, moral et physique à la fois : rOrient tout entier, sans Bérénice, n'est plus pour Tamant délaissé qu'un vaste désert. Si donc le vers de Lamartine, considéré tout seul, est beau, dès qu'on le rapproche de l'autre, il n'en est plus qu'un heureux commentaire. Telle est la supériorité de Racine. Où est-ce donc que le poète de Bérénice avait appris à peindre ainsi l'amour ? C'est en étudiant son propre cœur, et le cœur de toutes celles qu'il aimait. S'il n'élait pas un modèle de constance, en revanche sa clairvoyance, sa pénétration, sa finesse, mettaient à profit toutes ses aventures. De son expérience personnelle, des souvenirs de ses propres passions et de tant d'orages S se formait une bonne partie de son génie. Aux hommes que les femmes n'ont pas affinés, polis, il manquera toujours quelque chose : le goût^ le tact des bienséances, la flexibilité, le tour, la grâce, Texpérience des flux et reflux du cœur, la langue idéale de la poésie et de l'amour. Quelques-uns reprochent à Racine la perfection même de son art, qui dans les moments les plus pathétiques ne se dément points Cependant, répond M. Taine, « il y a une singulière beauté dans ce talent de bien dire que n'altèrent point les émotions profondes.... On y trouve la marque d'un esprit supérieur et d'une éducation incomparable; on juge

1. J'ai vu ceux de l'amour et j'ai vu ceux des flots, Et j'ai plaint les amants plus que les matelots.

Btbon.

que la passion aiasi dissimulée reste encore véritable et poignante J'accepte des conventions

dans la tragédie comme dans Topera: je souffre que Bérénice plaide sa douleur, puisque Dona Anna chante la sienne. Chaque art et chaque siècle enveloppe la vérité sous une forme qui Tembellit et qui l'altère ; chaque siècle et chaque art ont le droit d'envelopper ainsi la vérité. C'est une erreur que de demander à Dona Anna des plaintes sans mélodie ; c'est une erreur que de demander à Bérénice des plaintes sans éloquence ; l'une exprime sa douleur par des notes liées, comme l'autre par des raisons suivies, et on n'a rien dit contre l'une ni contre l'autre lorsqu'on a remarqué contre l'une et contre l'autre que la passion ne s'exprime ni par le développement oratoire ni par le chant musical ^. »

Quoique cette pièce soit faible, elle est bien étonnante et filée avec un art infini. Bérénice, dans le premier acte, croyant . qu'elle va devenir la femme de Titus, est toute à l'espérance et au bonheur, que les actes suivants vont renverser. L'abbé de Villars * avait tort, par conséquent, de prétendre que ce premier acte est inutile : il ne l'est pas plus que les premières scènes du Cid, qui, donnant lieu d'espérer le mariage prochain de

Page 1