SEPTIÈME LEÇON
L'ORIKNÎ
BaJAZET. — MltHUIDATË.
Le poëie qui, dans BritannicuSy a si bleu peint la Rome impériale et l'ère des Césars^ a su, dans Bajazet et dans Mithridatej représenter avec une vérité non moins admirable TOrient, ses mœurs, ses caractères, ses passions, à deux époques diverses et fort distantes Tune de l'autre : dans Milhridate rOrient ancien, dans Bajazet l'Orient contemporain de Racine; mais l'Orient varie très peu, et ses évolutions lentes sont presque imperceptibles, même dans une longue série de siècles. Aussi ces deux tableaux présentent-ils plusieurs traits de
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ressemblance. C'est ce qui m'engagea les rapprocher, afin qu'ils fassent pendant l'un à l'autre; outre que dans l'œuvre du poète, ils se suivent chronologiquement: Bajazet est de 1672, Racine avait trente-trois ans ; Mithridate est de 1673.
Benjamin Constant, dans la préface de son imitation et réduction du Walstein de Schiller, posant la question du drame et de la tragédie, s'exprime ainsi: « Les Français, dans les personnages de leurs tragédies, se passent d'individualité plus facilement que les Allemands et les Anglais... En ne peignant qu'une passion, au lieu d'embrasser tout un caractère individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l'unité de l'impression; mais la vérité y perd peut-être.. . On se demande ce que seraient les héros qu'on voit, s'ils n'étaient dominés par la passion qui les agite» et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur existence que peu de réalité. D'ailleurs, il y a bien moins de variété dans les passions propres à la tragédie, que dans les caractères individuels, tels que les crée la nature ; les caractères sont innombrables; les passions théâtrales sont en petit nombre.
» Sans doute l'admirable génie de Racine, qui triomphe de toutes les entraves, met de la diversité dans cette uniformité même : la jalousie de Phèdre
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n'est pas celle d'Hermione, et Tamour d'Hermione n'est pas celui de Roxaae. Cependant la diversité me semble plutôt encore dans la passion que dans le caractère de l'individu.
» Il y a, chez Voltaire, bien peu de différence entre les caractères d'Aménaïde et d'Alzire. Celui de Polyphonte convient à presque tous les tyrans mis sur notre théâtre, tandis que celui de Richard III, dans Shakespeare, ne convient qu'à Richard III. Polyphonte n'a que des traits généraux , exprimés avec art, mais qui n'en font point un être distinct, un être individuel : il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et de rhypocrlsie; Richard III réunit à ces vices, qui sont de nécessité dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu'à lui seul : son mécontentement contre la nature, qui^ en lui donnant une ûgure hideuse et diiforme, semble l'avoir condamné à ne jamais inspirer d'amour; ses efforts pour vaincre cet obstacle qui l'irrite, sa coquetterie avec les fenunes, son étonnement de ses succès auprès d'elles, le mépris qu'il conçoit pour des êtres si faciles à séduire, l'ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être particulier. Polyphonte est un genre; Richard III, un individu. »
On en peut dire autant, selon Benjamin Constant, de Walstein : il est si individuel, que Schiller a trouvé dans sa vie, sa conspiration et sa mort, de quoi composer trois pièces. — Gœtz de Berlichingen,
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dans Gœthe, ne Test pas moins, toujours selon le même écrivain.
Assurément il y a une part de vérité dans cet aperçu très suggestif; mais l'un et Taulre système dramatique a ses inconvénients et ses avantages. Quant aux exemples, écartons, d'abord les personnages des tragédies de Voltaire, qui, en général, sont conçus sans solidité et sans beaucoup de sérieux, vagues, vides, creux, déclamatoires ; laissons Polyphonte : c'est chose trop facile de lui opposer et préférer Richard III. Mais les personnages de Racine, sans être éparpillés en mille détails comme Richard III et Hamlet, sont vivants et vrais. La concentration des caractères en accroît la force et TefTet, comme les rayons de la lumière, rassemblés au foyer, donnent la flamme. Racine sait non seulement varier à Tinfini la peinture des passions^ comme on en convient, mais aussi créer des caractères très particuliers, très individuels, qu'il est impossible de confondre avec d'autres. Je ne me charge pas de défendre les personnages des tragédies de Voltaire; mais je défends ceux de Racine; ou plutôt ils se défendent bien tout seuls. Néron, par exemple, dans Britcmnicus, ne se confond ni avec Polyphonte, n,avec Richard IH ; Agrippine ne se confond ni avec Alhalie, ni avec Lucrèce Borgia, ni avec Catherine de Médicis. Si, dans les personnages de second plan, dans les jeunes couples d'amoureux, il y a de certaines ressemblances, je prétends et je vais con -
tinuer de faire voir que les personnages de premier plan sont profondément distincts, et présentent des physionomies d'une diversité irréductible. Et peuton dire que Racine, dans Néron, n'ait peint qu'une seule passion ? Je chercherais plutôt quelle est celle qu'il n'a point peinte dans ce personnage. Mais il a su. en même temps y maintenir l'unité de caractère, qui parfois dans le drame anglais, allemand ou espagnol, s'en va à vau-l'eau au milieu des mille détails de ce que Je critique appelle l'individualité réelle. Des caractères complexes et inconséquents sont dans la nature, cela est vrai; et il l'est aussi que le drame shakspearien, comme le roman anglais, avec ses détails innombrables, s'empare de vous, en vous enlaçant peu à peu dans ses mailles multipliées. Sans entraves et sans limites, libre de mêler ou d'opposer les uns aux autres les éléments les plus contraires, le tragique et le comique, le terrible et le grotesque, le drame ébranle tour à tour, et presque eu même temps, l'àrne humaine dans ses deux pôles. Mais le système français du dix-septième siècle excluait cette liberté sans frein; l'unité, la cuncenlration, en était la règle : et par là il a obtenu, lui aussi, de très •grands effets, et produit des œuvres non moins admirables. Choisissant la journée d'une crise tragique, il y enserre l'action, qui par là éclate d'autant plus, et porte plus loin, comme la charge d'un canon rayé. Quant aux caractères, la ques-
tion est de savoir laquelle des deux manières de concevoir les êtres dramatiques est la meilleure: ou bien Findividu en toutes ses particularités, la physionomie réelle en ses mille aspects, la personne elle-même, avec ses difformités, le visage avec ses verrues; ou bien seulement les traits essentiels, qui constituent l'être moral que Ton veut peindre, les traits profonds et décisifs, capables à la fois de saisir la foule et d'émouvoir les esprits cultivés. II y a des raisons pour Tune et pour l'autre manière; et je sais des gens qui, ne pouvant se résoudre à opter, préfèrent l'une et l'autre tour à tour. L'un de ces deux systèmes dramatiques simplifie, ramasse et condense, l'autre se plaît à détailler Taction, au risque de l'éparpiller. L'idéal serait de détailler et de concentrer à la fois. Le très regretté Eugène Fromentin, qui savait tour à tour peindre et écrire, dit quelque part dans un de ses voyages d'Afrique: « Chose admirable et accablante! la nature, tout à la fois, détaille et résume. Nous, nous ne pouvons, tout au plus, que résumer; heureux quand nous le savons faire l Les petits esprits préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la nature : ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font . comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant de mystères!... Devais-je donc si loin du Louvre chercher cette importante exhortation, de voir les choses par
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le côté simple, pour en obtenir ]a forme vraie et grande? »
Eh bien, Racine procède comme la nature, détaille et résume à la fois, produit des types qui sont, en même temps, individuels, tels que les donne l'histoire ou la légende, base de chaque pièce, et généraux, universels, conformes à l'humanité ; ainsi, d'une variété infinie.
Quand il aurait composé seulement les six pièces que nous avons étudiées jusqu'à cette heure, la Thébaidcy Alexandre, Andromaquef les Plaideurs, Britannicus, Bérénice, quelle diversité déjà dans son esprit et dans son génie ! Mais songez à présent que nous sommes à peine à la moitié de sa course. Pour moi je suis partagé entre le désir de hâter la nôtre, et celui de ne pas laisser de côté d'autres créations non moins belles. Aujourd'hui je parlerai donc successivement de Bajazet et de Mithridate.
Bien que La Harpe prétende que Bajazet a est sans contredit un ouvrage de second ordre », j'espère vous faire voir que c'est encore une des belles tragédies de notre poète.
Dans la seconde préface de cette pièce. Racine
expli(|ue que le lointain nécessaire auK personnages tragiques peut aussi bien être dans le lieu que dans le temps. I^ page mérite d'élro citée : « Quelques lecteurs pourront s*élonner, dit-il, qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente ; mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'était passée dans le pays où il veut faire représenter sa tragédie ; ni de mettre des héros sur le théâtre, qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloigoement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple (le public) ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité, sur notre théâtre : on les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les
autres personnages qui vivent dans le sérail, que nous les considéi*ons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre. » Etc.
Ce que Racine appelle ici la dignité et le respect, reverentiay ce respect qui se proportionne à Téloignemeiit des femps ou des pays, c'est sans doute ce qu'en langage moderne on appellerait Tidéalisation. Il y a nécessité, selon ce système dramatique, d'idéaliser le sujet et les personnages par 1(3 lointain, soit du temps, soit du lieu. C'est tout l'opposé du système qui se propose de ne mettre pas la moindre différence entre les personnages qui sont sur la scène et les gens qui sont assis dans la salle pour les voir jouer. Ce second système convient à la comédie, qui ne saurait mieux faire que de prendre sur le vif la réalité, par conséquent la réalité contemporaine. L'autre convient à la tragédio, et à l'opéra ou au ballet. Quant au drame proprement dit, étant un genre mixte, il s'accommode de l'un et de l'autre, selon qu'il veut produire ou des effets de réaKté pure, ou des effets plus grandioses, mêlés d'idéalité.
Bajazet n'était pas la première pièce tirée de l'histoire turque qui parût sur la scène française. Dès io61, Gabriel Bounyn avait donné une tragédie intitulée; /a 8o//ane (sic). En 16S0, Mairct, d'après une
pièce italienne de Bonarelli délia Rovere, avait fait représenter le Grand et dernier Solyman. En 1637, Dalibray avait donné à son tour Soliman, imité de la même pièce italienne, et aussi de la Soltane de Bounyn. En 1643, Desmarets avait fait jouer Roxelane, En 1647, Magnon avait donné te Grand Tamerlan et Bajazet, dont le sujet, malgré ce dernier nom, appartenait à une époque plus reculée. Enfin, la même année, Tristan THermite, dans sa tragédie d'Osman^ avait mis sur le théâtre des événements qui ne dataient que de vingt-cinq ans. Racine entrait donc dans une voie déjà frayée; mais il y marchait d'un pas plus ferme que ses devanciers, et poussait plus avant. Il traitait son sujet avec beaucoup de force, de vérité et de couleur, quoi qu'en aient voulu dire ses adversaires et ses rivaux, y compris le grand Corneille lui-même. On raconte que, se trouvant à la première représentation de Bajazet avec Segrais, il lui fit remarquer tout bas que Racine avait peint des français sous des habits turcs. Corneille cependant ne s'est pas fait faute, lui tout le premier, de mettre à la française ses tragédies romaines pour les faire bien venir. Dans Horace, par exemple, la liste des personnages, ou des acteurs comme on disait alors ( ce qui ne voulait pas dire des comédiens ) donne les indications suivantes :
(( Curiace, gentilhomine d'Albe.
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» Julie, dame romaine, confidente de Sabine. » Dans Polyeucùe : « Néarque, «e/g^newr arménien. » Dans Héradius : « Léontiiie, dame de Constnntinople. » — Etc.
Franciser ses héros, c'était demander pour eux droit de bourgeoisie à son public. Mais alors pourquoi donc reproche-t-il si fort à Racine d"user plus ou moins da même procédé ?
On a voulu, dans ces derniers temps, faire de Corneille un historien très érudit et d'une merveilleuse exactitude. Cependant, à vrai dire, le Romain de Corneille est un type de convention que l'imagination du poète s'est forgé d'après la légende. A quelque époque que se passe l'action de la pièce, sous les Rois, sous la République ou sous l'Empire, ce Romain-type ne varie pas sensiblement : il est presque toujours stoïque et oratoire. A peu près de même que, dans le théâtre de ce temps-là, il y avait, nous l'avons vu, un costume de convention, adopté pour jouer toutes les pièces composées sur des sujets anciens, costume qui variait très peu, que le sujet fût grec ou romain, ou mythologique, ou du bas-empire, ou barbare ; de même le Romain de Corneille est formé d'après des données classiques très incomplètes et très vagues, mêlées de reflets espagnols de tous les temps, depuis Lucain et Sénèque jusqu'à GuiJIem de Castro. — « Les Romains sont plus grands quand il les fait
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parler », a-t-on dit, et je n'y contredis point. Mais, s'ils sont plus grands, sont-ils donc si vrais? Corneille est-il alors l'hislorien et le peintre que Ton prétend impeccable ? Pour moi, je crois que, si Ton ne peut dénier aux Romains de Corneille, non plus qu'à ses autres héros, une certaine magnanimité poétique et oratoire, confmant à la déclamation et y versant quelquefois, Racine, étant un esprit bien autrement flexible et lin, a pour le moins autant et môme plus que lui le sens historique et la vérité de la couleur.
S'il est vrai que Corneille ait fait part à Segrais d'une critique de cette sorte, celui-ci aurait pu le payer d'une aulre remarque. Quoique Racine dise que le sujet de sa tragédie ne se trouvait encore dans aucune histoire imprimée, il parait bien avoir pris quelques-unes des idées et les principaux personnages de sa pièce dans une nouvelle de Segrais, publiée vers la fin de d6o6, avec plusieurs autres, sous ce titre collectif: Divertissement de la princesse Aurélie, Cette nouvelle est la dernière de deux volumes, et s'appelle ; Floridon, ou l'Amour imprudent. Floridon est une femme : c'est le même personnage qu'Atalide. Les autres portent les noms de Roxane, Bajazet, Acomat, que Racine leur a conservés. La catastrophe, dans la nouvelle de Segrais, est moins promple et se trouve suspendue par des péripéties peut-être plus orientales, mais que la rapidité nécessaire au théâtre, et les sentiments
plus nobles du public français, ont sans doute conseillé à notre poète de rejeter.
Ainsi, de même que Corneille avait, pour Tite et BérénicCy rais tout simplement on tragédie un roman de Siegrais, Racine, lui aussi, empruntait à une nouvelle de Segrais une partie de sa pièce de Bajazet. Voilà Tobservalion dont Segrais aurait pu régaler Corneille.
Celui-ci reprochait donc à son jeune rival de n'avoir mis sur la scène que des Français habillés en Turcs. C'est à cette critique que Racine répond dans sa première préface ; elle n*a qu'une page, la voici ; elle parut en tête de la première édition de Bajazet^ publiée le 20 février d672, six semaines après la première représentation :
« Quoique le sujet de celte tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée, il est pourtant très véritable. C'est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans. Monsieur le comte de Cézy était alors ambassadeur à Constantinople. 11 fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet : il y a quantité de personnes à la Cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter, lorsqu'il fut de retour en France. M. le chevalier de Nantouillet est du nombre de ces personnes, et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j'ai pris d'en former une tragédie. J'ai été obligé, pour cela, de changer quelques circonstances ; mais, comme ce change-
ment n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, c'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la nation, et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relation de U Empire Ottoman, que Ton a traduite de l'anglais. Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de La Haye, qui a eu la bonté de m'éclaircir sur toutes les difficultés que je lui ai proposées. »
Racine répond encore à la critique de Corneille vers la fin de sa seconde préface : a Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs. Quelques gens ont dit que mes héroïnes étaient trop savantes en amour et trop délicates pour des femmes nées parmi des peupies qui passent ici pour barbares. Mais, sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations des voyageurs, il me semble qu'il suffit de dire que la scène est dans le sérail. En effet y a-t-il une Cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étude, dans une étemelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer? Les hommes, vraisemblablement, n'y aiment pas avec la même délicatesse. Aussi ai-je
pris soin de mettre une grande dittérence entre ]a passion de Bajazet et les tendresses de ses amantes. Il garde, au milieu de son amour, la férocité de sa nation. Et, si Ton trouve étrange qu'il consente plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime, et d'épouser ce qu'il n'aimé pas, il ne faut que lire l'histoire des Turcs, on verra partout le mépris qu'ils font de la vie ; on verra en plusieurs endroits à quels excès ils portent les passions, et ce que la simple amitié est capable de leur faire faire : témoin un des fils de Soliman, qui se tua lui-même sur le corps de son frère aîné, qu'il aimait tendrement, et que l'on avait fait mourir pour lui assurer l'empire. »
L'action de cette tragédie n'est qu'une intrigue de sérail ; mais de cette intrigue même
Dépendent les destins de l'empire Ottoman.
Cela seul n'est-il pas bien oriental?
L'exposition de la pièce est une des plus simples et des plus belles qu'il y ait au théâtre, et, pour être dignement étudiée, demanderait une leçon entière Mais, cette étude ayant été déjà faite et fort bien *, je ne veux point y revenir ; je passe à d'autres observations qui répondent à celles de Benjamin Constant.