Notamment par Voltaire, La Harpe, Geoffroy, etc
Le sultan Amurat *, de son camp près Bagdad (Racine a rais Babylone au lieu de Bagdad), a envoyé à Roxane, sultane favorite, l'ordre de faire périr Bajazei, qui est le propre frère de ce sullau. Dans la réalité historique : Âmurat ou Hourad, lit périr non seulement un de ses frères, mais deux, dont sa jalouse ambition prenait ombrage.
Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : Le frère rarement laisse jouir ses frères De riiouReur dangereux d être sortis d'un sang Qui les a de trop près approchés de son rang.
Les frères qu'on redoute, on les étrangle; les autres, on les laisse s'énerver et s'abrutir dans le harem :
1. Sfl disant Amurat, Racine s^est conformé à Tusage de son temps et de ses prédécesseurs. C'est seulement depuis un siècle et demi que pour se rapproclier de la vraie forme du nom turc, on a dit Mourad. — Quant à Acomat, c'était une forme plus fantaisiste, pour Achmety ou mieux Ahmed. — De nos jours, on cherche à se rapprocher de plus en plus delà forme véritable ; mais il est à noter que les noms musulmans, venus de l'arabe, ont souvent deux formes, 1 une arabe et l'autre turque, comme pour Mahomet ou Mohammed d'une part^ et de l'autre Mehemet. Ce n'est pas tant Tarbitrairedans la transcription des noms orientaux; c'est plutôt la difficulté de les bien rendre avec nos lettres européennes qui a introduit des changements. Ainsi Salomon, Soliman, Sélim, sont le même nom écrit diversement. De même Abraham, Ibrahim- Voltaire, dans son Mahomet^ acte III, scène it, appelle le père de la race juive Ibrahim.
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traine, exempt de péril, une éternelle enfance : Indigne également de vivre et de mourir, On Tabandonne aux mains qui daignent le nourrir. L'autre % trop redoutable, et trop digne d'envie, Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie :
Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps La molle oisiveté des enfants des sultans ; Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance, Et même en fit sous moi la noble expérience.
Toi-même tu Tas vu courir dans les combats Emportant après lui tous les cœurs des soldats, Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.
Cette charmante esquisse de Bajazet a des reflets de Nicomède. Malheureusement le caractère du personnage ne répond guère à ce brillant portrait : il est le plus faible de la pièce; c'est là un grand défaut, il faut en convenir.
Le fond da sujet est le péril de Bajazet, dont la vie, condamnée par Amurat, dépend de Tobéissance de Roxane : elle peut, selon son caprice, le faire périr, ou le couronner. Klle l'aime et veut le faire monter sur le trône, afin d'y monter avec lui ; s'il refuse de l'épouser, elle l'abandonne à sa destinée et exécute l'ordre qu'elle a reçu. Mais Bajazet n'aime qu'Atalide, avec laquelle il a été élevé. Or, c'est Atalide que Roxane, épiée par les gens du harem, a été obligée de prendre pour confidente et messagère secrète
entre elle et Bajazet. Elle est donc trompée par elle et par lui. Voilà Timbroglio tragique et bien oriental, d'où sortira la catastrophe du dénouement
II faut distinguer, quant au degré de vérité historique, entre les personnages de premier plan, qui sont ici Roxane et Âcomat, et ceux de second plan, Bajazet et Atalide. Je ne vois pas comment Benjamin Constant pourrait raisonnablement contester à Racine d'avoir su ici peindre avec une vérité admirable non seulement la passion., mais le caractère de Roxane, et son tempérament, et sa physionomie orientale très particulière, très individuelle, qui par exemple n'est pas du tout celle de Bérénice, autre femme de TOrient, ni celle d'Esther. Roxane est agitée à la fois par l'ambition et par lamour; mais avec ce trait caractéristique que l'amour, chez elle, est un emportement des sens, accru des fureurs jalouses qui fermentent dans le harem.
Cela posé, il fallait toutefois que le poète dramatique essayât de rapprocher un peu des sentiments français ceux de ses personnages, pour les faire comprendre de son public. « Comment, sans cette transformation, dit M. Paul Mesnard, Racine auraitil pu nous intéresser à une société avilie et abrutie par le plus abject esclavage, où se rencontraient beaucoup plus les vices d'une froide corruption que ces passions du cœur qui sont la vie du drame ? » Racine a fait, mais avec mesure, avec jus-
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lessc fit diversité, cette légère transformation ou transposition indispensable. Mais, si Ton veut se rendre compte à quel point cependant il a su encore rester fidèle à la vérité et à la couleur orientale, on n'a qu'à comparer le rôle de Roxane dans celte pièce avec celui d'Hermione dans Andromaque. L'une et l'autre expriment les fureurs de l'amour et de la jalousie; mais avec quelle différence! Hermione est et doit rester, au milieu de ses plus grands emportements, une très jeune princesse, noble, fière et pure ; Roxane est une femme de harem, passionnée et expérimentée, tour à tour esclave et despote, n'ayant été élevée au pouvoir que par sa beauté; par conséquent ne comprenant point qu'on y résiste : habituée à ne se voir entourée que d'êtres stupides et tremblants; étonnée qu'on ne cède pas à son désir, surtout quand il y va du trône, et de la vie. Lorsque Rajazet se dérobe, elle éclate; elle lui rappelle l'ordre qu'elle a reçu de le faire périr :
N'en doute point, j'y cours ; et dès ce moment même...
Mais, — et c'est là le seul moment de détente dans ce caractère sauvage, — sur le point de sortir, elle revient :
Bajazet, écoutez ; je sens que je vous aime : Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir; Le chemin est encore ouvert au repentir.
Ne désespérez point une amante en furie; S'il m!échappait un mot, c'est fait de votre vie !
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Le poêle a donc très bien saisi et rendu dans ce personnage non seulement l'amour oriental, mais le caraclère particulier de la sultane Roxane. Tout an plus en a-t-il un peu transformé la sensualité en sauvagerie, pour l'idéaliser. 11 a donné le mouvement à des eaux stagnantes et fétides, et il ea a fait un torrent, afin de les purifier.
Est-ce une Française habillée à la Turque, cette femme qui ne déclare son amour que le poignard * ou le lacet à la main? — r Ëpouse-moi, ou meurs! — La Harpe, quoiqu'il nomme cette pièce une tragédie de second ordre, dit cependant fort bien: a Ce rôle de Roxane est le seul où l'ambition ne refroidisse pas l'amour, qu'ordinairement tout autre mélange refroidit. C'est qu'ici l'intérêt de ces deux passions est le môme et qu'elles sont inséparables dans leur obje^: Roxane ne peut épouser son amant ((u'en le mettant sur le trône et en y montant avec lui. Le danger commun la justifie: c'est une des plus heureuses combinaisons dont Racine ait été redevable à la nature du sujet, et qui rend la conception de ce rôle si tragique. » C'est par cette ambition, ajouterai-je, que le rôle se relève. En tout le reste, Roxane semblerait uniquement avoir été, comme la Clorindc du Tasse, allaitée par une ligrcsse.
Ce rôle suffirait comme réponse aux critiques trop absolues que Benjamin Constant adresse à la tragédie française du dix-septième siècle. Et je ne
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' suis pas seul à y trouver un caractère bien individuel. H. Alexandre Dumas, frappé sans doute de rintrigue de Bajazet, ou par une de ces rencontres qui se produisent à chaque instant au théâtre et qui sont presque inévitables, a transporté en quelque sorte cette tragédie dans le inonde parisien de no* jours, lorsqu'il a écrit la Princesse Georges, « Loin de vouloir piller Racine, dit-il, je voulais au contraire, si quclqa*uu s'avisait par hasard de l'analogie, montrer la différence des sentiments entre une maîtresse et une épouse, entre une musulmane et une chrétienur, entre la passion ut l'anaour. » N'est-ce pas là une preuve qu'aux yeux de M. Dumas comme aux nôtres Koxane a bien un caractère personnel, irréductible, et que la passion même qui l'agite a bien sa physionomie propre, sa physionomie d'Orient ?
Racine n'a pas moins bien représenté la politique féroce des sultans, les défiances et les jalousies sanguinaires du despotisme, les trahisons ou les révoltes continuelles dans le sérail ou dans l'armée; les vizirs se faisant les instruments des révolutions, de peur d'en être les victimes. Le caractère du grand vizir Âcomat, particulièrement, est buriné de main de maître. Vieux politique, prudent et clairvoyant, prêt à tous les événements et au-dessus d'eux, il a trouvé moyen de durer pendant plusieurs règnes, et il compte bien survivre encore, soit à Amurat, soit' à Bajazet, ainsi qu'il l'explique à son I. 16.
seul ami, Osmin, qui a combattu sous ses ordres:
Un vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage: A peine ils l'ont choisi, qu'il craignent leur ouvrage ; Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir, Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir. Bajazet aujourd'hui m'honore et me caresse :
Ses périls, tous les jours, réveillent sa tendresse. Ce même Bajazet, sur le trône affermi.
Méconnaîtrait peul-étre nr^ inutile ami; Et moi, si mon devoir, si ma foi ne Tarrête, S'il ose quelque jour me demander ma tête, Je ne m'explique point, Osmin ; mais je prétends Que du moins il faudra la demander longtemps. Je sais rendre aux sultans de fidèles services; Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices, Et ne me pique point du scrupule insensé De bénir mon trépas quand ils l'ont prononcé.
Ce qui veut dire en bon français ou en bon turc : « Je sers secrètement sa fortune contre le sultan son frère, qui est absent et qui a expédié de là-bas l'ordre de le tuer; mais, que ni Tun ni l'autre ne s'avise de m'envoyer quelque collier de chanvre, avec ordre de me le passer autour du cou, je pourrais bien me voir forcé de me débarrasser plutôt d'eux. » Etj en effet, il se trouve qu'à la fin de la pièce tout le monde est tué, excepté lui. N'est-ce pas là quelqu'un ?
Et qu'on ne vienne pas m'objecter l'amour vrai ou feint, un peu étonnant sans doute au premier coup d'œil, de ce vieux vizir pour lajeune Atalide. Ne voyez-vous pas que cet amour-là n*est pour lui
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qu'uD moyeu ? Alalide est, ainsi parle la liste des personnages, « fille du sang oltoman » ou, comme on eût dit chez nous, princesse du sang. Si donc le vieux vizir réussissait, qui sait ? — voyez Glocester et Jady Anna, — à faire agréer son hommage, quel puissant ressort ce serait pour lui ! Tout comme Tamitié de Bajazet, qu'il veut mettre sur le trône à la place d'Amurat, pour régner sous son nom. Lorsque, sur ce projet d'un mariage possible entre Atalide et lui, son fidèle Osmin se récrie :
Quoi I vous Taimez, seigneur ?
vous savez la réponse du vieux vizir :
Voudrais-tu qu'à mon âge Je fisse de Tamour le vil apprentissage?
Qu'un cœur qu'ont endurci la fatigue et les ans Suivit d'un vain plaisir les conseils imprudents ? C'est par d'autres attraits qu'elle platt à ma vue : J'aime en elle le sang dont elle est descendue. Par elle. Bajazet, en m'approchant de lui, Me va contre lui-même assurer un appui.
Tel est le plan, uniquement politique, du ministre. Son caractère se tie.it donc à merveille d'uu bout
l'autre. Si un tel honmie est réduit à s'agiter obscurément dans des intrigues de sérail, c'est jus-
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tement oe qui Tirrite^ et lui inspire l'idée de conspirer pour en sortir, en bombardant Bajazet empereur pendant l'absence d*Amurat.
Bajazet et Atalide ne sont que de second plan; cependant ils ont bien aussi leur physionomie. Bajazet est jeune, ingénu ; brave, mais d'un caractère moins ferme que son courage ; Atalide a bien de l'énergie et de la force. A vrai dire, imitée de la Floridon du roman de Segrais, elle est plutôt une Française qu'une Turque. Et Bajazet lui-même, quoi qu*en dise Racine, ne garde guère a au milieu de son amour la férocité de sa nation ». Ce jeune Turc est bien aussi un prince français : Racine voulait plaire aux jeunes seigneurs.
Voltaire, même soixante ans après, n'offrira au public français, dans son Orosmane, qu'un Turc francisé, gentilhomme de Jérusalem, comme dirait Corneille, et de la plus galante courtoi>ie:
Je vais doaaer une heure au soin de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
Louis XV parlerait-il autrement à madame de Cliâteauroux, ou à madame de Pompadour? Et, ne roublions pas, sous cet Orosmane il y a l'OtlJollo de Shakspeare, que Voltaire avait eu soin d'atténuer, d'édulcorer et d'affadir. Ce Maure au visage noir (tout pareil à TOrcau de Bajazet, mais Orcan
n'est qu'à la cantonade ^), il lui a un peu éclairci le teint et les sentiments d'abord, pour empêcher qu'on ne le reconnût; il n'en souffle mot dans la longue dissertation mise en tête de sa pièce et qu'il dédie à un Anglais. Ce qui faisait dire à Alexandre Dumas : « Voltaire a pris le mouchoir de Desdémone pour en faire le voile de Zaïre; mais il a eu soin de le démarquer. » Ce fut Fréron qui, le premier, je crois, indiqua au public français que rOrosmane était imité à!Othello. De là la colère de Voltaire et sa haine éternelle contre ce troublefête. D'une part il voulait qu'on ne reconnût pas Othello dans Orosmane, et d'autre part il voulait que le Français se reconnût avec plaisir dans ce joli sultan amoureux, si galant jusqu'en ses fureurs jalouses.
A plus forte raison au dix-septième siècle. Racine, tout en ayant un sens historique très juste, devaitil jusqu'à un certain point donner à Bajazet comme déjà il avait fait à Pyrrhus, et Corneille à Curiace, le tour français des sentiments et des idées, qui était indispensable pour être compris du public de ce temps.
Ce qui nuit à l'effet dramatique, ce n'est pas que ces deux personnages, Bajazet et Atalide, soient plus ou moins français ; c'est que non seulement tous