ROXANE
Ma rivale est ici. Suis-moi sans différer:
Dans les mains des muets viens la voir expirer; Et, libre d'un amour à ta gloire funeste, Viens m'engager ta foi; le temps fera le reste. Ta grâce est à ce prix, si tu veux l'obtenir.
â88 LE ROMANTISME DBS CLASSIQUES
BAJAZBT.
Je ne raceepterats que pour tous eu punir.
Que pour faire éclater aux yeux de tout Tempirc L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire.
C'est surtout ici, il faut l'avouer, que Bajazel, avec sa belle indignation, se montre plus Français que Turc. Cependant on pourrait répondre que la jeunesse, en tout pays, est ordinairement géoéreuso et imprudente. Egaré par son amour même pour Âtalide, il essaye de détourner d'elle h, colère de Roiane, sans s'apercevoir qu'il ne fait que la redoubler, et qu'il perd encore plus sûrement celle qu'il aime. Roxane ne lui répond qu'un mot : « Sortez ! » — Mot terrible, car elle a dit que, s'il sortait, il était mort; et lui-même sait que les muets sont là, qui Tattendent pour l'étrangler. Puisqu'il n'a pas voulu livrer celle qu'il aime, c'est lui qui périra.
Atalide, à sou tour, pour sauver Bajazet, vienl avec la même imprudence s'accuser elle-même et se livrer à la fureur de sa rivale, ou lui offrir de se tuer. Roxane, dissimulant à peine sa rage sous une ironie voilée d'un sourire, lui fait celte réponse à double sens :
Je ne mérite pas un si grand sacrifice; Je me connais, Madame, et je me fais justice. Loin de vous séparer, je prétends aiijourd^iiui Par des nœuds étemels vous unir avec lui:
Vous jouirez bientôt de son aimable vue.
Atalide doute, et tremble ; le spectateur comprend, et frémit. — La mort de Monaldeschi, que la reine Christine fit assassiner, le 10 novembre 1657, à Fontainebleau^, après lui avoir montré quelques lettres qu'il avait écrites, et lui avoir reproché son infidélité, parait avoir donné à Racine l'idée de cette scène suprême entre Roxane et Bajazet.
On peut aussi rapprocher de cette péripétie le passage suivant de la nouvelle de Segrais : « Eh bien! parjure et déloyal, jure maintenant que tu n'aimes que moi, lui dit-elle en lui montrant les deux lettres de Floridon qu'elle tenait encore ouvertes. Fais autant de serments pour justifier mon ennemie, que tu m'en as fait de faux pour me faire croire que tu m'aimais. Perfide et trompeur! Pouvais-je m'imaginer que sous ces traits si innocents tu cachasses une âme si double et si traîtieuse? Ingrat I tu ne respires que par ma bonté!... » Etc.».
L'agitation du cinquième acte de Bajazet est très romantique dans le sens moderne. Il y a bien de Fart dans ce dénouement, et même, si Ton veut, un peu d'artifice, mais une extrême habileté, à entretenir les alternatives de la terreur et de l'espérance, jusqu'au moment de la a tuerie »,
1. Quinze ans avant cette pièce. — Voir le père d'Avrigny, Mémoires pour l'histoire, tome ui, p. 523.