Appieo, livre XV
MITHRIDATB 318
autour de Mithridate qui, s'étant trop bien prémuni jadis contre tous les poisons» seul ne peut se donner la mort, et désespéré s'écrie ;
Et je vois, sans mourir, la mort de tous les miens !
Lorsque cette Bérénice, animée de sentiments plus nobles que son époux, essaye de le détourner de la trahison envers son père, une fille de Mithridate Tencourage dans ce généreux dessein, et souhaite que, malgré les pleurs qui ont fatigué ses yeux,
. Us s'arment des attraits qui l'ont fait soupirer, Et lancent des regards qui se font adorer :
Si Piiarnace résiste aux traits qu'elle décoche, Je dirai que son cœur est formé d'une roclië '•
Voilà le style poétique de La Calprenède. — Au moins cet auteur a-t-ii su garder une certaine mesure et faire un choix entre tous les détails donnés par Appicn. Aujourd'hui, dans un drame réaliste, on ne manquerait guère de nous faire fête de tous ces détails : nous aurions, j'en ai peur, le poison dans le pommeau d'épée ; Mithridate ouvrirait cette sorte de tabatière, et en tirerait une prise, qu'il ferait détremper, conformément à l'histoire; et toute la suite : la réclamation des deux filles, leur em-
1* let« m, leëne i.
poisouDement, leur chute soudaine. Puis on aurait sans doute aussi le dialogue du Roi avec le Celte notre ancêtre, ce coup d'épée mortel demandé et donné comme un dernier service; enfin toute la partie anecdotique, qui peut bien trouver place dans l'histoire, mais qui ne fait dans l'oeuvre dramatique qu'un effet de kaléidoscope, bon pour les enfants grands ou petits. La tragédie française est quelque chose de plus sérieux; elle court au fait. Théophile Gautier, un des plus ardents romantiques du XIX® siècle, s'est honoré en n'hésitant pas à rendre justice au Mithridate de Racine. « Mithridate^ ditil, est une des pièces les plus mâles et les plus vigoureuses de ce poète. Do même que dans certaines peintures de Raphaël, on sent l'influence de Michel-Ange aux musculatures en saillie, aux attitudes puissamment contournées, au luxe de science anatomique ; de même, dans la pièce de Racino, on devine la préoccupation où il était de Corneille : le caractère du vieux roi de Pont, cet implacable ennemi de Rome, est tracé avec une rare énergie. Racine, sans doute, accusé de mollesse par la critique de son temps, a voulu prouver qu'il pouvait, lui aussi, peindre à grands traits une figure sévère. Quelle hautaine physionomie que celle de ce roi barbare qui, pour mettre à l'abri de toutes chances sa haine contre le nom romain, habiiue lentement son corps au poison, et qui, dans sa cruauté asiatique, mêle les meurtres de sas
MITHRIDÀTB . 317
femmes à ses projets d'ambitioQ et de conquêtes*! »
Le romantisme de cette pièce et son originalité profonde la rendent très difiBcile à bien jouer. Mitbridate, même quand il tend un piège à Monime, doit rester un personnage grand et terrible. Il eût fallu, pour ie créer, un Frédérick-Lemaitre ou un Macready . Celui qui le créa à FHôtel de Bourgogne fut La Fleur, ancien cuisinier, qui avait succédé à Montfleury dans l'emploi des rois. Il était grand, bien fait, et jouait aussi les capitans. Il paraît n'avoir pas manqué de talent. C'était lui qui avait joué, dans Bajazet, le vizir Àcomat, et qui allait jouer Agamemnon dans Iphigénie. Monime fut jouée par la Champmeslé, sous la direction et l'inspiration de Racine. Monime est un des rôles les plus difficiles qu'il y ait au théâtre, à cause de la mesure, de la réserve, de la discrétion, des bienséances parfaites, qui y sont nécessaires, et qui doivent en voiler seulement l'énergie, sans la diminuer. Le poète lui-même en avait indiqué à son actrice toutes les délicatesses et les nuances infinies. — Plus tard,
Adrienne Lecouvreur, le 14 mai 1717^ débuta dans ce rôle avec un éclatant succès. Il fut joué ensuite par mademoiselle Gaussin, puis par mademoiselle Clairon ; enfin, de nos jours, par mademoiselle Rachel •
1. Fei^illeton dramatique de la Presse^ 8 novembre 1847. I 18.
318 LK ROMANTISMB DBS GLÀSSIQUKS
La langue harmonieuse de Racine convient merveilleusement à la grâce idéale de ce personnage. Au moment où Monime, désespérée d*avoir été cause involontairement de la perte de celui qu'elle aime, a essayé de mettre fin à ses jours et de se pendre avec les bandelettes de ce fatal diadème que lui envoya le Roi pour se la fiancer sans son aveu, le lien se rompt; elle lui dit :
Et toi, fatal tissu, malheureax diadème, Instrument et témoin de toutes mes douleurs, Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs, Au moins en terminant ma vie et mon supplice Ne pouvais-tu me rendre un funeste service ' ?
Quelques personnes trouvent peut-être que cette élégance de style a quelque chose d'excessif. Mais, pour bien juger et sentir ces choses, on doit se mettre au diapason : la langue poétique est une convention comme la langue musicale ; et cependant l'effet ni de l'une, ni de l'autre, n'en est ni
1. Cela est pris, à peu près littéralement, de Plutarque, traduit par Amyot : < Et, quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut faict commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s*arracha d'alentour de la teste son bandeau royal ; et, se le nouant autour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut assez fort, et se rompit incontinent. Et lors, elle se prit à dire : c maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste service? » En disant ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque. » — Racine a supprimé l'avant-demier détail, un peu trop naturaliste*
MITHRIDÀTE 319
moins réel ni moins puissant sur les esprits qui les entendent.
Voulez-vous, par quelques exemples, toucher du doigt la différence qu'il y a entre la platitude et le style? Comparez, sur un même détail. Racine et La Calprenède, ou bien Racine et Robert Garnier. Dans la pièce de Racine, Mithridate s'exprime ainsi :
... Des plus chères mains, craignant les trahisons J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons: J'ai su, par une longue et pénible industrie. Des plus mortels venins prévenir la furie ^ . .
Et Arbate, dans un autre passage, dit :
D'abord, il a tenté les atteintes mortelles Des poisons que lui-même a crus les plus fidèles; Il les a trouvés tous sans force et sans vertu. < Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combaltu ! Contre tous les poisons soigneux de me défendre, J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvais attendre I »
Voilà le style. Et maintenant, dans la tragédie de La Calprenède, Ménandre, « chef de la cavalerie » de ce roi, rend la même idée en ces termes :
Ce sont là les effets de voire prévoyance, 1. Acte IV, scène v.
Lorsque, pour vous garder de quelque trahison. Vous ne vous nourrissiez que de contre-poison.
Voilà la platitude ^
Si, chez Racine, la langue porte la marque du temps en UQ certain nombre de métaphores» de périphrases et de tours, il en est de même chez Corneille et chez Molière. En tous tes temps, c'est chose inévitable : chaque siècle, ou plutôt chaque quart de siècle^ a ses modes, qui datent. Vouloir qu'il en soit autrement, c'est vouloir le contraire de la nature des choses. Nous aussi, en ce moment, nous avons nos modes de style ; souhaitons qu'elles ue paraissent pas, dans deux cents ans, plus étranges que celles de Corneille^ de Molière et de Racine aujourd'hui.
Mithridate excita l'enthousiasme (madame de Sévigtié elle-même en convient) et à la Coiur et à la Ville. A cette occasion, Racine fut reçu à l'Académie, le jeudi 12 janvier 1673, à trente-trois ans : la pre -
1. D*une manière analogue, dans une tragédie de Robert Garnier, intitulée Nabuchoûonosor^ « le Prév^ost de l*hostel du lloy 3> dit :
Ah! qu'heureux est celui qui vit tranquillement Dans son petit ménage, avec contentement !
L'Agamemnon de Racine rendra ainsi la même pensée :
Heureux q ui, satisfait de son humble fortune. Libre du joug superbe où je suis attaché, vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché