Acte V, scène iv
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inière représentation eut lieu, à ce que Ton croit, le lendemain 13 ; ou peut-être le 6, avant la réception. Le public, pour la première fois, fut admis à la cérémonie.
Racine était devenu le type de ce qu'on admirait à la Cour. La Bruyère, parlant des Grands, qui ne sont guère instruits, mais qui s'habituent dès l'enfance à juger par comparaison, dira : « Tout ce qui s'éloigne trop de Lully, de Racine et de Le Brun, est condamné. » On peut saisir ici le point de transition où notre poète, après avoir, en qualité de novateur, été critiqué sur chacune de ses pièces, comme les romantiques de tous les temps, devient classique et entre dans Ja gloire.
Il arrive ainsi un moment où les luttes contre un écrivain nouveau s'apaisent, où les hostilités désarment; où, sans que les défauts soient méconnus, la somme des qualités emporte la balance. Le temps peu à peu modifie le public et l'œuvre elle-même. Comme les vieux tableaux des grands maîtres, dans nos musées, prennent avec les années une couleur d'ambre qui en complète l'harmonie^ ainsi les œuvres littéraires peu à peu s'apaisent et se calment. Du vivant des auteurs, certaines qualités passaient pour des défauts; certains défauts pour des beautés. L'œuvre était tapageuse, téméraire, toute* grouillante de saillies très neuves, qui scandalisaient les timides. A présent les
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fautes mêmes ne comptent plus ; les vertus seules demeurent, et l'âme toujours rajeunissante. Ce n'est pas tout : les âmes nouvelles, qui se mêlent à cellelà, y sentent et y découvrent des choses inconnues, dont les auteurs ne s*étaient pas doutés. C'est un point que j'ai signalé dès la première leçon de ce Cours *, et que M. Ferdinand Brunetière vient de développer pour sa part excellemment :
..,« Toutes ces œuvres, dit-il, une fois parties de la main de leurs auteurs^ elles vivent, elles grandissent, elles se développent en dehors et indépendamment d'eux, et il n'appartient de modifier le jugement que l'on en porte qu'à la diversité des esprits qui s'appliquent successivement à leur interprétation. Voilà l'objet propre de la critique : interpréter les œuvres, et, à mesure qu'elles vivent plus longtemps trouver des raison^ plus profondes pour expliquer cette vitalité. Il y a des œuvres qui survivent à leurs auteurs; il y en a qui meurent avec eux ; il y en a même à qui leurs auteurs survivent. Il y en a qui ne durent pas au-delà du siècle qui les a vues naître ; il y en a qui durent plus longtemps que la langue même qu'elles ont parlée. Pourquoi cela? C'est le problème à résoudre, — et qui n'est jamais résolu, ni ne le sera sans doute jamais, puisque à chaque génération d*bommes il se pose en des termes nouveaux, et pour tout homme
1. Voir le Romantisme des Classiques, !'• série, 1" leçon, p. 5 à 8.
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de celle génération qui l'aborde, en des termes sensiblement différents. J'exprime aujourd'hui, sur l'œuvre qui vient de paraître, un avis consciencieusement motivé; nul ne sait, ni ne peut savoir, ce qu'il vaudra demain : cela dépend uniquement de ce que l'œuvre pourra durer au delà de moi qui la juge et de l'artiste qui l'a faite; et, si même ni lui, ni moi, ne nous sommes trompés, l'avenir découvrira dans cette œuvre ce que je n'y ai pas pu voir et ce que l'artiste n'a pas pu vouloir y mettre, c'est-à-dire tout ce que le temps écoulé y aura lentement ajouté de valeur. Ce serait le cas de reprendre ici la fameuse comparaison de Stendhal : a Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet admiré a de nouvelles perfections. » Ainsi, chaque siècle qui passe sur un chef-d'œuvre sans en avoir altéré l'air d'éternelle jeunesse, donne au siècle qui suit cent raisons nouvelles d'y reconnaître de nouvelles beautés. C'est lui, ce n'est plus lui. Ce n'est plus lui, car il s'est comme enrichi de tout ce que ses admirateurs y ont trouvé que n'avaient pas vu ses contemporains, mais c'est bien lui pourtant, puisque l'on n'y a rien mis que ce qu'une expérience plus longue et plus diverse a prouvé qu'il contenait en efiet ^. »
2. Ferdinand Brunetière, la Fureur de Vinédit, dans la Reime des Deux Mondes du !•" octobre 1883.
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El, si maintenant nous revenons aux observations de Benjamin Ck)nstant, est-ce que ces deux tableaux de TOrient, moderne et ancien, Bajazet el Mithridate, où Racine se montre aussi grand peintre d'histoire que grand peintre d'amour, ne répondent pas victorieHSement au regret exprimé parTillustre écrivain à Tégard de la tragédie française ? Combien de <c raract^es individuels ii>, combien de physionomies différentes, dans ces deux pièces seulement, — oii le poète peint TOrient profane, comme il peindra plus tard dans ses deux dernières l'Orient sacré, — je dis dans ces deux-là seules: dans l'une ce Mithridale près de cette Monime, dans l'autre cette Roxane et cetÂcornatl benjamin Constant peut-être eût voulu que .la figure de Mithridale, si compliquée, eût moins d'unité que ne lui en a doimé Racine. Cependant le poète ne sacrifie aucune des vertus ni aucun des vices de son héros demî-civiiisé, demi-barbare. Mais, en ses traits multiples, la phjsio> nomie conserve son unité puissante. Racine n'a rien fait de si varié, de si compliqué, ni de si savamment composé. Et, en regard de ce personnage k la fois grandiose et tragi-comiqne, il n'a rien fait de si simple, ni de si pur, ni de si noble, que Monime. De sorte ,que, chacune de ces deux figures élaut déjà en elle-même très originale et du plus haut prix, toutes les deux se font valoir Tune rnutic encore davantage par l'opposition et par le contraste.
Benjamin Constant eût apparemment souhaité que les divers éléments qui composent la figure de Mithridate eussent éclaté plus librement. Or, il se trouve qu'un de nos critiques dramatiques les plus distingués a imaginé justement ce qu'aurait désiré le traducteur de Walstein : « Racine, qui était fort érudit et qui avait un grand sens de l'histoire, a certainement vu tous les côtés divers de son personnage; mais, tout en le dessinant avec une grande énergie, il -a atténué certaines arêtes trop vives du profil, et fondu les couleurs disparates. Le goût moderne procéderait autrement. J'imagine un dramaturge contemporain mettant Mithridate à la scène : il n'hésiterait pas à montrer les côtés divers du héros, et par la langue et par le costume même; il restituerait le sérail, où il enfermerait Monime^ et où le fils des satrapes persans viendrait laver dans des aiguières d'or ses mains sanglantes^ qu'il chargerait de pierreries, après avoir revêtu une robe safranée semée d'étoileSj, et avoir posé sur sa tête la couronne mystique en forme de tiare. Puis nous verrions le chef de guerre entouré de soldats couverts de peaux ou cuirassés de plumes. . . En un mot, l'art moderne; s'emparant du drame de Mithridate, aurait pour préoccupation première le désir de nous frapper par un développement facile de pittoresque, et par de$ contrastes très violents entre les personnages qu'il nous montrerait. Ces contrastes se retrouveraient
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dans le personnage même de Milhridate, où ils existent réellement. — L*art de Racine procède différemment. Il indique toutes ces choses que je yiens de dire; mais tout est enveloppé, dominé, atténué par une forme à la fois admirable et convenue. Tous les personnages sont éloquents, de l'éloquence du siècle de Racine, de l'éloquence racinienne proprement dite. Nous autres Gaulois qui aimons les beaux discours, nous aimons la tragédie à cause de cette éloquence même. Quoi de plus merveilleux que le discours politique tenu par Mithridate à ses fils? Quoi de plus touchant que la plainte de Monime? Quoi de plus délicat que les amours et les scrupules de ce beau et noble Xipharès, gentilhomme achevé ? Maintenant, cet art est-il la vérité? direz-vous. Je suis bien embarrassé pour arriver à rendre l'impression que me cause le théâtre historique de Racine, celui où il aborde d'autres civilisations que la . latine. It me semble impossible de ne pas accorder qu'il les connaît bien, qu'il en possède l'esprit, et même qu'il en conçoit le pittoresque* D'autre part, avec tout soa siècle. Racine a une tendance marquée à généraliser, à peindre des caractères, à chercher Iliomme permanent dans le personnage accidentel. C'est ainsi que Mithridate, simple pendeur de femmes dans son harem, devient l'amoureux chez qui la passion et la justice se livrent combat. Il tue, mais il hésiteà tuer. Il est moins Mithridate, mais il est plus nous.
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. La langue enfin, et le besoin d'être éloquent, viennent atténuer et modifier encore les héros du poète... Lorsqu'on a restitué ces figures, et qu'on les regarde à travers le style racinien comme à travers un voile magnifique, on est émerveillé de leur grandeur, de leur grâce, de leur noblesse *• »
En un mot, Mithridate, tel que Racine Ta conçu, ne manque point d'une variété très romantique, quoique le poète se garde bien de tomber dans les minuties et les puérilités du réalisme. L'amalgame de tant d'éléments divers dans un seul personnage est suffisamment indiqué ; mais l'accessoire ne devient point le principal. La grandeur politique et guerrière, la passion amoureuse dans un vieillard, comme dans Ruy Gomez de Silva*, l'astuce, le mélange tragi-comique des scènes où le Roi plaide le faux pour savoir le vrai ; tout cela, il me semble, n'a pas moins de liberté ni de variété que le drame, anglais, espagnol, allemand, ou français, tel que le comprend notre siècle. D'une part le courage, la gloire militaire, l'énergie indomptable de ce vieux chef 3e bandes,, son génie aux ressources infinies ; de l'au-
1. Henry Fouquier, Chronique théâtrale du XIX* siècle, iS juillet 1882.
2. S'il y a oe poini de ressemblance entre Ruy Gomez et Mithridate, il y en a un aussi entre Hemani et XipharèS) quand celui-ci s'écrie :
Je suis un malheureux que le Destin poursuit I