NEUVIÈME LEÇON
PHËDRE
Euripide, hippolyte à èâ covronnm.
De même que le Cid est le yrai chef-d'œuvre de Corneille, Phèdre est le vrai chef-d'œuvre de Racine. En outre, la date de cette pièce, 1677, marque dans rexistence de notre poète une ère nouvelle. A cette date, en effet, se rattachent trois faits considérables:
1® A Toccasion de cette tragédie môme, éloquente peinture du remords, il obtient de Nicole et d'Arnauld le pardon de ses fautes envers Port-Royal.
2* Devena historiographe du Roi, conjointement aTec son ami Despréaux, il se retire du théâtre dans toute la force et la maturité de son génie, à trente-huit ans.
3° n se marie ; et, comme un des héros de celle pièce même.
De ses jecmes erreim désormais reYenu,
il reuonce aux comédiennes aussi bien qu'aux comédies, et partage désormais tout son amour entre sa famille, le Roi et Dieu. Nous suivrons ces trois grands faits dans leurs ramifications, et d'abord nous allons étudier l'œuvre qui en est le point de départ.
Phèdre est un monument composite : la première assise est empruntée à la tragédie grecque d'Euripide, la seconde à la tragédie latine de Sénèque ; le sommet appartient à Racine seul.
En indiquant successivement les traits principaux de Fœuvre de chacun des trois poètes, je rappellerai d'abord ce que Racine doit à ses deux prédécesseurs, ensuite je montrerai ce qu'il a tiré de son propre fonds. La première assise, la base de cet édifice, VHippolyte d'Euripide, sera l'objet de la leçon d'aujourd'hui.
Vous avez vu déjà, par Andromaqve et par Iphigéme, que rien ne ressemble moins et ne
saurait moins ressembler à une tragédie grecque, qu'une tragédie française sur un sujet grec. Phèdre est encore un sujet païen, et môme mythologique, traité par un poète chrétien. Et c'est, en même temps, par la vive peinture des passions de l'amour, de sa fièvre^ de ses entraînements, de ses remords, un sujet de tous les pays et de tous les siècles.
Sophocle, avant Euripide, avait déjà traité cette ' matière; mais sa pièce est perdue. De cette littérature grecque^ si riche encore, c'est à peine si un quart est venu jusqu'à nous. Euripide, vivement attiré par cette fable pathétique, la traita deux fols. Et chaque fois ce fut sous le nom à'Hippolyte. Nous possédons le second de ces ouvrages, VHzppolyte à la couronne ; du premier, VHippolyte voilé, on n'a retrouvé que des fragments rares et courts : dans quelques-uns on entrevoit que Sénèque avait imité la première pièce comme la seconde. Voici la brève dJksiyse deYHippolyte à la couronne.
La pièce s'ouvre par un prologue. Euripide a souvent recours à ce procédé. Imaginez-vous ce théâtre d'Athènes, immense et bruyant, avec ses vingt mille spectateurs : une sorte de court programme récité avant la pièce ne devait pas être sans utilité pour guider leur attention. Ce procédé, toutefois, est sujet à objection : le public, instruit d'avance par là des événements de la pièce, n'a plus de surprise. Cela est vrai, il sait l'action en gros; II. 4.
2® Devenu historiographe du Roi, conjointement avec son ami Despréaux, il se retire du théâtre dans toute la force et la maturité de son génie, à trente-huit ans.
3® Il se marie ; et, comme un des héros de cette pièce même.
De ses jeunes erreurs désormais revenu,
il renonce aux comédiennes aussi bien qu'aux comédies, et partage désormais tout son amour entre sa famille, le Roi et Dieu. Nous suivrons ces trois grands faits dans leurs ramifications, et d'abord nous allons étudier l'œuvre qui en est le point de départ.
Phèdre est un monument composite : la première assise est empruntée à la tragédie grecque d'Euripide, la seconde à la tragédie latine de Séoèque ; le sommet appartient à Racine seul.
En indiquant successivement les traits principaux de l'œuvre de chacun des trois poètes, je rappellerai d'abord ce que Racine doit à ses deux prédécesseurs, ensuite je montrerai ce qu'il a tiré de son propre fonds. La première assise, la base de cet édifice, VHippolyte d'Euripide, sera l'objet de la leçon d'aujourd'hui.
Vous avez vu déjà, par Andromaque et par Iphigéme, que rien ne ressemble moins et ne
saurait moins ressembler à une tragédie grecque, qu'une tragédie française sur un sujet grec. Phèdre est encore un sujet païen, et même mythologique, traité par un poète chrétien. Et c'est, en même temps, par la vive peinture des passions de l'amour, de sa fièvre, de ses entraînements, de ses remords, un sujet de tous les pays et de tous les siècles.
Sophocle, avant Euripide, avait déjà traité cette matière; mais sa pièce est perdue. De cette littérature grecque, si riche encore, c'est à peine si un quart est venu jusqu'à nous. Euripide, vivement attiré par cette fable pathétique, la traita deux fois. Et chaque fois ce fut sous le nom d'Hippolyte, Nous possédons le second de ces ouvrages, YHippolyte à la couronne ; du premier, YHippolyte voilé, on n'a retrouvé que des fragments rares et courts : dans quelques-uns on entrevoit que Sénèque avait imité la première pièce comme la seconde. Voici la brève analyse de YHippolyte à la couronne.
La pièce s'ouvre par un prologue. Euripide a souvent recours à ce procédé. Imaginez-vous ce théâtre d'Athènes, immense et bruyant, avec ses vingt mille spectateurs : une sorte de court programme récité avant la pièce ne devait pas être sans utilité pour guider leur attention. Ce procédé, toutefois, est sujet à objection : le public, instruit d'avance par là des événements de la pièce, n'a plus de surprise. Cela est vraij il sait l'action en gros; II. 4.
2« Devenu historiographe du Roi, conjointement avec son ami Despréaux, il se retire du théâtre dans toute la force et la maturité de son génie, à trente-huit ans.
3® Il se marie ; et, comme un des héros de cette pièce même,
De ses jeunes errears désormais revenu,
il renonce aux comédiennes aussi bien qu'aux comédies, et partage désormais tout son amour entre sa famille, le Roi et Dieu. Nous suivrons ces trois grands faits dans leurs ramifications, et d'abord nous allons étudier l'œuvre qui en est le point de départ.
Phèdre est un monument composite : la première assise est empruntée à la tragédie grecque d'Euripide, la seconde à la tragédie latine de Sénèque ; le sommet appartient à Racine seul.
En indiquant successivement les traits principaux de l'œuvre de chacun des trois poètes, je rappellerai d'abord ce que Racine doit à ses deux prédécesseurs, ensuite je montrerai ce qu'il a tiré de son propre fonds. La première assise, la base de cet édifice, VHippolyte d'Euripide, sera l'objet de la leçon d'aujourd'hui.
Vous avez vu déjà, par Andromaque et par Iphigénie, que rien ne ressemble moins et ne
saurait moins ressembler à une tragédie grecque, qu'une tragédie française sur un sujet grec. Phèdre est encore un sujet païen, et même mythologique, traité par un poète chrétien. Et c'est, en même temps, par la vive peinture des passions de l'amour, de sa fièvre, de ses entraînements, de ses remords, un sujet de tous les pays et de tous les siècles.
Sophocle, avant Euripide, avait déjà traité cette matière; mais sa pièce est perdue. De cette littérature grecque, si riche encore, c'est à peine si un quart est venu jusqu'à nous. Euripide, vivement attiré par cette fable pathétique, la traita deux fois. Et chaque fois ce fut sous le nom d'Hippolyte. Nous possédons le second de ces ouvrages, VHippolyte à la œuroniie ; du premier, VHippolyte voilé, on n'a retrouvé que des fragments rares et courts: dans quelques-uns on entrevoit que Sénèque avait imité la première pièce comme la seconde. Voici la brève 2Jïalyse de VHippolyte à la couronne.
La pièce s'ouvre par un prologue. Euripide a souvent recours à ce procédé. Imaginez-vous ce théâtre d'Athènes, immense et bruyant, avec ses vingt mille spectateurs : une sorte de court programme récité avant la pièce ne devait pas être sans utilité pour guider leur attention. Ce procédé, toutefois, est sujet à objection : le public, instruit d'avance par là des événements de la pièce, n'a plus de surprise. Cela est vrai^ il sait l'action en gros; II. 4.
mais il n'en sait pas le détail, et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité, dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne : chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; chez les anciens, pour peu de chose. En outre^ si les spec-
tateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt consiste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénouement dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d'analogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à l'égard de la liberté humaine.
Le prologue d'Hippolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hippolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Artémis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas qpe j'en sois jalouse d, dit Aphrodite, a cela m'est bien égal ! » mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
pour son beau-fils, ce jeune Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ Tamazone Ântiope. Cet amour coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'HippoIyte: c'est tout ce qu'elle veut. 11 est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu*elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus l'idée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans l'antiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi estr-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'HippoIyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
66 LE ROMARTISHB DBS CI.ASSIQUK3
mais il n'en sait pas le détail, et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité, dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne : chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; diez les anciens, pour peu de chose. En outre, si les spec* iateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt conâste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénouement dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d analogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à l'égard de la liberté humaine.
Le prologue d^Hippolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hippolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Artémis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas qpe j'en sois jalouse », dit Aphrodite, a cela m'est bien égal ! » mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
PHÈDR1S 67
pour son beau-fils, ce jeune Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ Tamazone Antiope. Cet amour coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'Hippolyte: c'est tout ce qu'elle veut. 11 est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu*elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus lldée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant ; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans Tuntiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi est-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'Hippolyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
mais il n'en sait pas le détail, et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité, dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne : chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; chez les anciens, pour peu de chose. En outre^ si les spectateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt conâste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénouement dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d analogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à l'égard de la liberté humaine.
Le prologue d'Hippolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hippolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Artémis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas qpe j'en sois jalouse d, dit Aphrodite, a cela m'est bien égal ! 9 mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
pour son beau-fils, ce jeuae Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ Tamazone Antiope. Cet amour coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'Hippolyte: c'est tout ce qu'elle veut. 11 est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu'elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus l'idée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant ; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans Funtiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi est-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'Hippolyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
mais il n'en sait pas le détail, et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité^ dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne : chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; chez les anciens, pour peu de chose. En outre^ si les spectateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt consiste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénouement dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d*aiialogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à l'égard do la liberté humaine.
Le prologue d^Hippolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hippolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Arté^ mis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas qpe l'en sois jalouse », dit Aphrodite, a cela m'est bien égal i 9 mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
pour son beau-fils, ce jeune Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ Tamazone Antiope. Cet amour coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'Hippolyte: c'est tout ce qu'elle veut. Il est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu*elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus l'idée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans Funtiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi est-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'Hippolyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
mais il n'en sait pas le détail, et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité, dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne: chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; chez les anciens, pour peu de chose. En outre^ si les spectateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt consiste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénoue ment dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d*analogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à l'égard do la liberté humaine.
Le prologue d'Hippolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hippolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Arté^ mis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas qpe j'en sois jalouse », dit Aphrodite, a cela m'est bien égal ! » mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
pour son beau-fils, ce jeune Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ Tamazone Antiope. Cet amoar coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'HippoIyte: c'est tout ce qu'elle veut. Il est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu*elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus l'idée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant ; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans Funtiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi est-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'HippoIyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
mais il n'en sait pas le détail, et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité, dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne: chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; chez les anciens, pour peu de chose. En outre^ si les spectateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt consiste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénouement dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d*analogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à Tégard do la liberté humaine.
Le prologue ô!Htppolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hlppolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Artémis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas qpe l'en sois jalouse », dit Aphrodite, « cela m'est bien égal ! 9 mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
pour son beau-fils, ce jeune Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ l'amazone Antiope. Cet amour coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'HippoIyte: c'est tout ce qu'elle veut. 11 est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu*elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus l'idée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans Funtiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi est-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'HippoIyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
et Htppolyte; les suivantes ne portent que le nom de Phèdre. Ce n'était donc ni, comme chez Euripide, Hippolyte à la couronne, et Htppolyte voilé; ai, comme chez un de nos poètes du dix-septième siècle, Gabriel Gilbert, Hippolyte ou le Garçon injen* sible (1647); ni, comme chez un autre, Grenailles, Un innocent malheureux; c'était Phèdre, et son fatal amour, et ses remords.
La pièce d'Euripide, même sans le prologue, a son exposition très claire. Le théâtre représente, au fond et au milieu, le palais de Thésée avec son péristyle; à l'un des côtés, la statue d'Aphrodite ; à l'autre, celle d'Ârtémis. Ainsi les deux déesses rivales sont en présence: c'est l'antithèse dramatique parlant aux yeux.
Hippolyte, revenant de la chasse avec ses compagnons, passe devant la statue d'Aphrodite sans daigner l'honorer d'un regard, et va droit à celle d'Artémis, lui offrir une couronne de fleurs des bois, qu'il a cueillie et tressée pour elle. De là le titre de la pièce : Hippolyte à la couronne, I:u7c6AuTOç 9T€(pavY)(p6poc. Il y a là, à propos de cette couronne de fleurs, des vers d'une poésie fraîche et exquise, si neuve qu'il est bien diflScile de la faire passer du grec en français : a Salut, ô Artémis, la plus belle, oui la plus belle des Vierges qui habitent l'Olympe! ma Souveraine, je t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux, ni le
tranchant du fer, n'ont osé toucher, où Tabeille seule au printemps voltige, et que la Pudeur arrose de ses eaux limpides. Ceux qui ne doivent rien à l'étude, et à qui la nature inspire la sagesse en toutes choses, ont seuls droit d'en cueillir les fleurs; les méchants en sont bannis. Reçois donc, ô chère Souveraine, reçois de ma main pieuse cette couronne pour ta chevelure d'or, puisque seul des mortels j'ai la faveur de passer mes jours et de m'entretenir avec toi, entendant ta voix sans voir ton visage^ Puisse ma vie finir comme elle a commencé l »
Croiriez-vous qu'il y a des savants qui veulent que cette couronne soit une simple métaphore mystique? Tant cette poésie neuve les étonne et les déroute ! Mais, dans cette bizarre supposition, que deviendrait le titre si précis et si positif : Bippolyte porte couronne? car tel est littéralement le titre grec. Est ce que Ton porte à la main une métaphore ?
D'autres érudits, que je respecte et que j'aime, proposent dans un sentiment analogue, de corriger cette image vive et hardie de la prairie immaculée « que la Pudeur arrose de ses eaux limpides, » et de lire au lieu du mot AJ8(!i>ç, pudeur, le mot 'Hix;, Aurore. Ainsi il n'y aurait plus qu'une honnête banalité, propre à n'étonner per-
1. Gelafail penser à ces voix qu'entendait Jeanne d'Arc. Hippolyte est vierge comme elle, solitaire comme elle au sein de la nature, s'entretenant comme elle avec le ciel.
sonne, au lieu d'une image neuve, étincelante de fraîcheur romantique.
Après cette poétique offrande, Hippolyte se dispose à entrer dans le palais avec ses compagnons, pour se mettre à table. On peut voir ici encore la simplicité familière et la variété de tons de la tragédie grecque : « Au retour de la chasse, dit Hippolyte, on aime une table bien servie. » Puis^ s'adressant à ses gens : ce Vous, pendant ce temps, étrillez mes chevaux; je veux, après avoir assouvi ma faim, les atteler à mon char pour courir. Quant à Aphrodite, bonjour*. » Ainsi, il ne se contente pas, à l'égard de Vénus, du dédain silencieux; il y ajoute l'ironie et l'outrage. C'est vainement qu'un vieux serviteur dévoué a eu le courage d'exhorter son jeune maître à montrer plus de respect à la redoutable Aphrodite. « Non, lui répond l'adorateur d'Artémis, je n'aime pas les divinités dont le culte a besoin des ombres de la nuit. f>
Cette physionomie d'Hippolyte est originale, étrange, attachante, a Pour bien comprendre et sentir THippolyte d'Euripide, dit Wilhelm Schlegel, il faut pour ainsi dire être initié dans les mystères de la beauté, avoir respiré l'air de l'Hellade. Rap-
1. UoyX kytà x«^P"^ yiéyta, comme nous dirions : « Je lui souhaite bien le bonjour », ou, ironiquement :<t Serviteur!»
PHÈDBE 71
pelez dans votre mémoire ce que Tantiquité nous a transmis de plus accompli parmi les images d'une jeunesse héroïque, les Dioscures de Monte-Cavallo, le Méléagre et TApoIlon du Vatican : le caractère d'Hippolyte occupe dans la poésie à peu près la même place que ces statues dans la sculpture... On peut remarquer, ajoute l'ingénieux critique, que dans plusieurs beautés idéales créées par eux, les artistes anciens, voulant donner une image perfectionnée de la nature humaine, ont fondu des nuances du caractère d'un sexe avec celui de Tautre; que Junon, Pallas, Diane ont une majesté, une sévérité mâles ; qu'Apollon, Mercure, Bacchus, au contraire, ont quelque chose de la grâce et de la douceur des femmes. De même nous voyons, dans la beauté héroïque et vierge d'Hippolyte, l'image de sa mère l'Amazone, et le reflet de Diane dans un mortel *. »
L'action de la pièce grecque, et aussi celle de la pièce française, se passe à Trézène, ville située à la pointe orientale du Péloponèse. Le chœur, composé
1 . Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide, Paris, 1807, réimprimée à Bonn, en 1842, dans les Essais historiques de A. W. Schlegel, page 85 et suivantes. Dans cet aperçu si neuf, à. Wilhelm Schlegel a peut-être pensé aux leçons de Winckeimann, et d'autre part à ce passage de Sô» nèque, Eippolyte, vers 654 à (160 :
Tusve Phœbes vultus, an Phœbi mei...
Est genitor in le lotus; et torvœ tamen Pars aliqiia matris miscet ex œquo decQS.
In ore gralo scythicus apparel rigor.
de femmes de la ville, qui causent entre elles en puisant de l'eau à la fontaine, s'entretient du mal inconnu qui, depuis un temps, accable la Reine. Nous retrouvons ici encore la simplicité des mœurs et de la poésie antiques : ainsi, dans YOdyssée, la belle petite princesse Nausicaa, fille du roi des Phéaeiens, Alcinoos, vient au lavoir avec ses compagnes. La Bible présente des tableaux de même sorte. — Pendant leur entretien, on voit paraître au fond, sous le péristyle de la maison royale, Phèdre se traînant à peine, accompagnée de sa nourrice. Les esclaves dressent près de la porte, en dehors, une espèce de petit lit. La Reine, malade, accablée, défaillante, a voulu venir respirer Tair et voir la lumière. Brisée de cet effort, elle s'étend sur le lit. Sa nourrice se tient près d'elle, et la presse de lui dire la cause de son mal.
Pour la première fois dans le théâtre grec, du moins dans celle des pièces de ce théâtre qui sont arrivées jusqu'à nous, on entendait ici exprimer les passions de l'amour. Cette innovation, que l'on peut nommer révolutionnaire, ce romantisme, est un des titres de gloire d'Euripide, le plus moderne des poètes grecs. Eschyle, ni Sophocle n'ont rien de tel. Si l'amour est pour quelque chose dans le dénouement de YAntigone de Sophocle, il n'est pour rien dans la pièce elle-même, ou du moins ne s'y montre pas. Quant à la jalousie de Déjanire, dans les Trachiniennes du même poète, ce n'est pas celle
d'une amante, mais seulement celle d'une épouse blessée dans sa dignité et ses droits. Il était donc naturel que Racine qui se plaisait et excellait à peindre d'après son propre cœur les agitations de l'amour, fût porté à imiter Euripide plus que les deux autres grands tragiques grecs, et surtout à l'imiter dans cette pièce-ci.
Aux couleurs et aux traits qu'il lui a empruntés, il a mêlé ceux de Sappho et de Théocrite, chez les Grecs; ceux de Catulle et de Virgile, chez les Latins ; avec tout cela, ses souvenirs personnels. Ce qu'il prend aux anciens, il se l'assimile, le crée de nouveau^ par ses propres sentiments mêlés aux leurs.
La Phèdre d'Euripide, sous l'influence fatale d'Aphrodite, est enfiévrée d'amour ; mais cette fièvre pesante n'a pas les emportements que Sénèque et Racine lui ont donnés. Phèdre est malade d'âme et de corps; la prostration physique a été amenée par l'agitation intérieure: la malheureuse est possédée, comme dira plus tard le langage chrétien : le démon de l'amour coupable est entré en elle ; elle succombe sous le poids de cette fatalité. Racine l'a suffisamment marqué dans ces vers:
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée, C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Cette grande et admirable scène dans laquelle Phèdre se laisse arracher, lambeau par lambeau, II. &
74 LE ROMANTISME DES GLASâlQUES
son horrible secret, notre poète la doit à Euripide. En voici le début et la gradation :
N'allons point plus avant. Demeurons, chère Œnone. Je ne me soutiens plus : ma force m'abandonne. Mes yeux sont éblouis du jour que je revoie Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. Hélas I
Etc. Acte I, scène m...
Notre poète a fait de cette scène la première assise de son œuvre. Une faute de texte de rédition que Racine avait sous les yeux, ot {xoi au lieu de (pixotç, lui a donné le bel Hélas l avec lequel mademoiselle Rachel faisait tout d'abord un si grand effet, en tombant accablée sur le fauteuil qui a remplacé le petit lit'.
1 . c Autrefois les premières personnes des verbes, au singnlier [au présent de l'indicatif ), ne prenaient point d*s i la fin. On réservait cette lettre pour les secondes personnes, et on mettait un t aux troisièmes. Par là, chaque personnage ayant sa lettre caractéristique, nos conjugaisons étaient plus régulières. Les poètes commencèrent à ajouter une s aux premières personnes du singulier des verbes terminé» par une voyelle, afin d'éviter des hiatus. N'ayant rien à craindre pour les verbes qui finissent par un e muet, parce que ceux-là s'élident, ils les laissèrent sans s. Insensiblement l'usage des poètes est devenu si général, qu^enfin l'omission de Vs aux premières personnes des verbes qui finissent par une consonne, ou par une autre voyelle que Ve muet, a été regardée comme une négligence dans la prose, et comme une licence dans les vers. » — Vabbé D'Oliyet.
3. C'est ainsi que, dans les stances de Malherbe à Du Perer sur la mort de sa fille, nommée Rosette, un vers mé-
Voulez-vous voir d'un coup la diflférence profonde de la pièce française à la pièce grecque? Cest que, dans Euripide, cette scène est la seule où Phèdre paraisse, — vivante du moins. — La nourrice, après avoir reçu la terrible confidence, croit bien faire, voyant dépérir sa chère maîtresse, d'aller révéler à Hippolyte le secret de cet amour. Cela se passe hors de la vue des spectateurs. Tout à coup on entend retentir dans le palais la voix irritée d'Hippolyte. Pois il parait et se répand en invectives contre les femmes : a Jupiter ! fallaitil donc que, pour le malheur des hommes, tu créasses à la lumière du soleil cette fausse engeance, les femmes ? Ne pouvais-tu propager par quelque autre moyen la race mortelle? Les hommes n'auraientr-ils pu, en échange de quelque offrande, d'or, de fer ou d'airain, apportée dans tes temples, chacun selon ses moyens , y acheter quelque graine d'enfants, et vivre tranquilles, sans femmes, dans leur maison? » Etc.
Une pensée analogue à cette bizarre idée se rencontre dans un drame romanesque de Shakspeare, Cymbéline ; et aussi dans le Paradis perdu de Mil-
diocre, qui n'était qu'une antithèse et une sorte de jeu de mots assez mal placé en cette consolation funèbre,
Et Rosette a vécu ce que vivent les roses,
est devenu, par une heureuse faute d'impression, le vers élégant et poétique que tout le monde a répété depuis :
Et, rose, elle a vécu ce qae vivent les roses» L'espace d'an matin t
ton, au livre X, vers 888 : a Oh l pourquoi Dieu, sage créateur, qui peupla lescieux d'esprits mâles, créa-t-il ensuite sur la terre cette nouveauté (la femme), ce beau défaut de la nature? pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans femmes? pourquoi n'a-t-il pas trouvé quelque autre moyen de perpétuer la race humaine ? »
Euripide, dans la plupart de ses pièces, ne laisse guère échapper l'occasion de maudire les femmes par la bouche de ses personnages. Elles semblent avoir tenu une grande place dans sa vie. C'est là sans doute ce qui avait ouvert son cœur en le déchirant, et fécondé son génie. Rappelez- vous ce que dit la Muse à Alfred de Musset dans la Nuit d'Octobre^ et aussi le beau vers de M. Emile Augier:
La douleur élargit les âmed qu'elle fend.
Pendant qu'Hippolyte donnait cours à ce torrent de malédictions, Phèdre, à ce que l'on suppose, restait immobile sur le petit lit au fond du théâtre, silencieuse, à demi enveloppée et cachée. Puis le jeune honmie farouche, après sa tirade de cinquante-trois vers contre l'engeance féminine, sortait de cette demeure impure, souillée à ses yeux désormais, et exprimait la résolution de n'y plus revenir.
Phèdre, enfin seule, alors se lève, chancelante,
pur, trouve tout simple de punir Tiniquîté de Vénus par une putre iniquité toute pareille sur quelque victime innocente aussi. £t cette idée se trouve fréquemment chez les poètes anciens.
Sous cette réserve, la scène est d*une beauté unique, d'un charme étrange et d'une grâce ineffable. Diane, la Vierge, pure et farouche (pensez à la merveille de Houdon, au Louvre) vient recueillir le dernier soupir de son chaste adorateur; elle réconcilie le fils mourant et le père désespéré. C*est celai qui meurt qui plaint l'autre. Et le père, à présent, voudrait prendre la place de son fils.
Observons que Diane, chez Euripide, est déjà intervenue dans un dénouement, celui dUphigénie, et a sauvé la jeune fille; mais, au dénouement d!Hip' polyte, si elle intervient encore, c'est sans pouvoir sauver le jeune héros mourant; et cela pour deux raisons : la première est que l'on se doit des égards entre Déesses, et la seconde, que le Destin, la Fatalité, l'emporte même sur les Dieux.
Vous le voyez par cette analyse sommaire, quoique Racine se soit beaucoup servi d'Euripide, la conception dramatique de l'un et celle de l'autre difièrent profondément. Et, quant à l'exécution, les deux tragédies ne se rencontrent d'une manière essentielle que dans une seule scène, celle où Phèdre se laisse arracher l'aveu de sa funeste passion par u. 6.
Thésée commence à douter et à craindre ; une déesse, Artémis elle-même, vient lui confirmer sa funeste erreur. Le dénouement correspond au prologue : le prologue s'est fait par Vénus, l'épilogue se fait par Diane. Vous voyez à quel point les deux statues, opposées l'une à l'autre des deux côtés de la scène, étaient expressives ; l'antithèse qui est dans la conception du drame restait ainsi visible aux yeux pendant tout le temps.
On rapporte sur le théâtre Hippolyte mourant. Au moment où il avait pris place sur le char qui devait le mener à l'exil, sa dernière parole avait été: a Jupiter, si j'ai failli, fais-moi périr; mais, soit après ma mort, soit pendant que je vois encore le jour, fais que mon père sache avec quelle indignité il me traite 1 » C'est en quelque sorte ce vœu qui se réalise, pour soulager du moins en partie l'âme des spectateurs. Le père désabusé apprend trop tard l'innocence de son fils. La déesse elle-même vient en rendre témoignage. Ainsi, Hippolyte, sacrifié par la jalousie d'Aphrodite, est justifié et consolé par l'amitié d' Artémis. Mais, ce qui montre encore une fois la faiblesse du sens moral de l'antiquité, Artémis elle-même, avec aussi peu de justice qu'Aphrodite, promet à Hip' polyte de le venger en faisant périr à son tour ur ami d'Aphrodite (le bel Adonis). Ainsi, Diane, quoiqu'elle nous soit évidemment présentée comme la
rsonnification d'un idéal moral plus élevé plug
pur, trouve tout simple de piuodr l'iniquité de Vénus par une putre iniquité toute pareille sur quelque victime innocente aussi. £t cette idée se trouve fréquemment chez les poètes anciens.
Sous celte réserve , la scène est d*une beauté unique, d'un charme étrange et d'uue grâce ineffable. Diane, la Vierge, pure et farouche (pensez à la merveille de Houdon, au Louvre) vient recueillir le dernier soupir de son chaste adorateur; elle réconcilie le fils mourant et le père désespéré. C'est celai qui meurt qui plaint l'autre. Et le père, à présent, voudrait prendre la place de son fils.
Observons que Diane, chez Euripide, est déjà intervenue dans un dénouement, celui d'Iphigénie, et a sauvé la jeune fille; mais, au dénouement àHHppolyte, si elle intervient encore, c'est sans pouvoir sauver le jeune héros mourant; et cela pour deux raisons : la première est que l'on se doit des égards entre Déesses, et la seconde, que le Destin, la Fatalité, l'emporte même sur les Dieux.
Vous le voyez par cette analyse sommaire, quoique Racine se soit beaucoup servi d'Euripide, la conception dramatique de l'un et celle de l'autre diffèrent profondément. Et, quant à l'exécution, les deux tragédies ne se rencontrent d'une manière essentielle que dans une seule scène, celle où Phèdre se laisse arracher l'aveu de sa Tuneste passion par
Thésée commence à douter et à craindre ; une déesse, Artémis elle-même, vient lui confirmer sa funeste erreur. Le dénouement correspond au prologue : le prologue s'est fait par Vénus, Tépilogue se fait par Diane. Vous voyez à quel point les deux statues, opposées Tune à l'autre des deux côtés de la ^ène, étaient expressives ; lantithèse qui est dans la conception du drame restait ainsi visible aux yeux pendant tout le temps.
On rapporte sur le théâtre Hippolyte mourant. Au moment où il avait pris place sur le char qui devait le mener à l'exil, sa dernière parole avait été: a Jupiter, si j'ai failli, fais-moi périr; mais, soit après ma mort, soit pendant que je vois encore le jour, fais que mon père sache avec quelle indignité il me traite!» C'est en quelque sorte ce vœu qui se réalise, pour soulager du moins en partie Tâme des spectateurs. Le père désabusé apprend trop tard l'innocence de son fils. La déesse elle-même vient en rendre témoignage. Ainsi, Hippolyte, sacrifié par la jalousie d'Aphrodite, est justifié et consolé par l'amitié d' Artémis. Mais, ce qui montre encore une fois la faiblesse du sens moral de l'antiquité, Artémis elle-même , avec aussi peu de justice qu'Aphrodite, promet à Hip' polyte de le venger en faisant périr à son tour uf ami d'Aphrodite (le bel Adonis). Ainsi, Diane, quoiqu'elle nous soit évidemment présentée comme la personnification d'un idéal moral plus élevé plug
PflÈDRB 81
pur, trouve tout gimple de punir llniquité de Vénus par une putre iniquité toute pareille sur quelque victime innocente aussi. £t cette idée se trouve fréquemment chez les poètes anciens.
Sous cette réserve, la scène est d'une beauté unique, d'un charme étrange et d'une grâce ineffable. Diane, la Vierge, pure et farouche (pensez à la merveille de Houdon, au Louvre) vient recueillir le dernier soupir de son chaste adorateur; elle réconcilie le fils mourant et le père désespéré. C'est celui qui meurt qui plaint l'autre. Et le père, à présent, voudrait prendre la place de son fils.
Observons que Diane, chez Euripide, est déjà intervenue dans un dénouement, celui d*Iphigénie, et a sauvé la jeune fille; mais, au dénouement dWppolyte, si elle intervient encore, c'est sans pouvoir sauver le jeune héros mourant; et cela pour deux raisons : la première est que l'on se doit des égards entre Déesses, et la seconde, que le Destin, la Fatalité, l'emporte même sur les Dieux.
Vous le voyez par cette analyse sommaire, quoique Racine se soit beaucoup servi d'Euripide, la conception dramatique de l'un et celle de l'autre diffèrent profondément. Et, quant à l'exécution, les deux tragédies ne se rencontrent d'une manière essentielle que dans une seule scène, celle où Phèdre se laisse arracher l'aveu de sa funeste passion par
82 LK ROMANTISUB DBS CI.AS3IQtIB3
la femme dévouée qui a élevé son enfance et qui s'afflige de la voir résolue à se laisser mourir.
Voilà ce qui regarde les origines grecques de la pièce française. Je serai plus bref sur les origines latines, parce que la tragédie de Sénèque est très loin de valoir celle d'Eurijkide. Cependant Racine doit beaucoup aussi au poète latin; c'est chez lui qu'il a trouvé la deuxième assise de son monument.