‹ RacineChapitre 22 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

138 l'S ROMANTISME DES CLASSIQUES

Et d'altentat horrible on traita la satire. —

Et le Roi, que dit-il? — Le Roi se pril; à rire.

Contre vos derniers vers on est fort en courroux:

Pradon a mis au jour un livre contre vous,

El chez le chapelier du coin de notre place

Auiour d^un Caudebec j'en ai lu la préface ^

L'autre jour, sur un mot, la Cour vous condamna.

Le bruit court qu avant-hier on vous assassina,

Un écrit scan-laleux sous votre nom se donne.

D^un Pasquin, u'on a fait, au Louvre on vous soupçonne.

— Moi? — Youj.Onnous l'a dit danslePalaii^-Royal *.

Bref; il ne fallut rien de moins, avec cette retraite de Boileau, que rintervention du grand Condé lui-même, pour le protéger lui et Racine contre les outrages de ces Mazarins et de toute leur cabale endiablée. Monsieur le Prince, comme on rappelait alors, chargea son fils de porter à nos deux poètes le billet suivant: « Si vous n'avez pas fait le sonnet ( c'est-à-dire le deuxième, où le frère et la sœur étaient stigmatisés), venez à Thôtel de Coudé, où Monsieur le Prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents. Et, si vous l'avez fait, venez aussi à l'hôtel de Condé, et Monsieur ie Prince vous prendra de même sous sa protec-

1. Sorte de chapeaux de laine qui se font à Caudebec eu Normandie. Note de Despréaux.

2. Allusion aux nouvellistes qui s'assemblent dans le jardin de ce Palais.

Note de Despréaux,

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tion, parce que le sonaet est très plaisant et plein d'esprit. » De plus Monsieur h Prince fil dire au duc de Nevers « qu'il vengerait comme failes à luimême les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes qu'il aimait » . Le duc de Nevers, alors, se tint coi; la cabale rentra dans le silence. Et Boileau, plus tard, écrivit sa belle Épitre VII à Racine, qui fait suite à YÉpUre VI, dont je viens de parler. Il faudrait pouvoir maintenant les lire ici tout entières l'une et l'autre. Ainsi éclairées par les faits contemporains, elles prennent une pnysionomie toute neuve et toute vive. Je citerai du moins quelques vers de cette grande et belle Ëpitrcy dans laquelle, avec un sens droit et une émotion sincère, Boileau, parlant d'avance comme la postérité, s'adresse à Racine, et lui dit :

Que peut contr3 tes vers une ignorance vainet

Le Parnasse français ennobli par ta veine

Contre tous ces complots saura te maintenir,

Et soulever pour toi l'équitable avenir.

Hél qui, voyant un jour la douleur vertueuse

De Phèdre, malgrâ soi pîrfide, incestueuse,

D'un si noble travail justement étonné,

Ne bénira d'abord le siècle fortuné

Qui rendu plus fameux par tes illustres veilles

Vit naitre sous ta main ces pompeuses merveilles ?

Pompeux, au siècle de Louis XIY, se prenait dans un sens plus large qu'aujourd'hui et en bonne part, à peu près comme, chez les Anglais,

les mots emphatical, emphatick, qui expriment pour eux une qualité plutôt qu'un défaut; on comprend bien cela quand on entend leurs acteurs. Pompeux est employé plusieurs fois en bonne par* dans Y Art poétique; ici touchantes serait plus juste. Ce fut par les machinations de cette cabale puissante que la Phèdre de Pradon parut balancer d'abord celle de Racine dans l'opinion. Mais cela ne dura pas longtemps. Ce qui dura davantage, malheureusement, ce fut le résultat de cette injustice: Racine, dégoûté et écœuré, se retira du théâtre à trente-huit ans, dans toute la force de son génie. En treize années (1664-1677), de vingt-cinq à trentehuit ans, il avait composé les dix pièces que nous venons d'étudier. Douze ans plus tard seulement, mais non pour le théâtre, il fat amené à en composer deux autres, qui furent les dernières. Toujours est-il que, de 1677 à 1689, il demeura silencieux. On peut donc estimer que ces douze autres années représentent une dizaine de chefs-d'œuvre perdus pour nous. Voilà conmient l'envie, la méchanceté et la sottise réussissent parfois à décourager le génie même. C'est ainsi que Rossini, après son Guillaume Tell, reçu d'abord froidement, ne donna plus rien au théâtre pendant quarante ans qu'il vécut encore, de 1828 à 1868.

Wilhelm Sclilegel, publia en 1807 une Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide^

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assez injuste envers noire aiUeurj et à la fin da laquelle il proposait, avec une ironie un peu lourde, un autre dénouement : « Il n'y avait, dit-il, aucune nécessité de faire mourir Hippolyte. Phèdre pouvait se luer, persuadée que la malédiction de Thésée pousserait Hippolyte à sa perte ; Thésée pouvait être éclairé à temps sur Tinnocence de son (ils ; il pouvait révoquer son vœu adressé à Neptune, Hippolyte pouvait revenir sur la scène;... Aricie pouvait être unie à son amant; et on aurait vu l'amour vertueux récompensé, tandis que Tamour criminel eût été puni. 9

Tout cela pouvait faire, assurément, une brave tragi-comédie bourgeoise, au lieu d'une belle tragédie. Il n'y a pas de drame qui ne puisse être ainsi retourné comme un habit, et travesti en mélodrame à la Victor Ducange ou à la Pixérécour, ou bien en comédie sentimentale et larmoyante à la Rotzebue, pour la plus grande gloire de la morale germanique, la plus pure, comme chacun sait, qui existe sous le ciel. N'est-ce pas encore un bon Allemand qui ne voyait dans la Statue du Commandeur qu'un commissaire de police déguisé, venant appréhender au corps ce Don Juan sans foi ni loi?

Ce sujet de Phèdre est tellement beau, qu'il a été traité un grand nombre de fois dans toutes les littératures, et non seulement sous son propre nom, mais sous d'autres. Ainsi la même aventure

dramatique, ou à peu près, se retrouve, sous des noms modernes, dans le théâtre de Schiller et dans celui d'Alfieri. Au lieu de Thésée, Phèdre et Hippolyte, le poète allemand et le poète italien ont mis en scène Philippe II, Elisabeth et Don Carlos. Chez Fun comme chez l'autre, Philippe II, quoique chrétien, se montre encore plus emporté que Thésée et fait assassiner Carlos sur un simple soupçon ; ce qui prouve (|ue les passions humaines restent toujours à peu près les mêmes, quel que soit le frein dont on essaye de les brider*.

Je m'arrête, il est temps, et je conclus en peu de mots. La grande beauté du chef-d'œuvre de Racine consiste dans la peintui'e vraie de la passion la plus coupable, et dans la lutte courageuse que soutient contre elle l'infortunée qui en est atteinte fatalement. Pour des spectateurs d'esprit délicat, la passion n'est attachante qu'autant qu'elle est combattue par la volonté et par le remords. Autrement, ce n'est plus poésie dramatique, ni littérature romanesque ; c'est histoire naturelle, ou pathologie. La passion sans résistance est sans intérêt pour les âmes élevées, ou même simplement pour les gens de goût. Or, quels que puissent être

1. En France encore, et de nos jours, TéréMa, d'Alexandre Dumas, n'est guërd autre chose, comme l'a dit M« Tbéodore de Banville, « que P/tèdreen habits bourgeois >•

les entraînements de la mode, qui sévit parfois dans les choses littéraires comme dans toutes les autres, c'est le sentiment des esprits d'élite qui, à la longue, finit par l'emporter. Phèdre, cette victime de la passion, quelque criminelle qu'elle soit, les touche parce qu'elle a horreur d'elle-même et de son funeste amour, parce que d'abord elle veut se laisser mourir plutôt que de le révéler, même à (£none si dévouée ; à plus forte raison, que de s'y abandonner jamais. Par quels degrés, par quelle pente insensible, elle est amenée, sans l'avoir voulu, à déclarer à Hippolyte lui-même ces sentiments, c'est là le spectacle émouvant, la légitime prise sur nos âmes. Voilà les luttes qui nous captivent, qui même nous apitoient sur cette femme coupable. C'est à cela que se rendit la sévérité de Nicole et d'Arnauld : la tragédie fut absoute.

Oui, ce qui toujours remuera les âmes, tant que durera l'humanité, ce sont les assauts, livrés tour à tour par la passion à la conscience, et par la conscience à la passion ; c'est la lutte éperdue, saignante, qui se poursuit dans le cœur déchiré, entre cette fatalité intérieure, substituée à la fatalité antique du Destin ou des Dieux, et d'autre part la liberté morale, — si iaible qu'elle soit; mais d'autant plus intéressante qu'elle se débat dans sa faiblesse.

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