DOUZIEME LEÇON
LES REPRÉSENTATIONS A SAINTGYR,
Il importe de rappeler que la date de 1677, Tannée de Phèdre, marque dans la vie de Racine le commencement d'une ère nouveUe.
Premièrement, à Toccasion de cette tragédie même^ il se réconcilie avec Nicole et Arnauld, avec ses maîtres et avec ses tantes, avec toute sa famille de Port-Royal. A la fin de la préface de cette pièce, il avait eu soin de faire les avances convenables ; après avoir dit qu'il n'avait point composé de pièce où la vertu fût plus mise en lumière que dans celle-ci, et exprimé le vœu que le théâtre fût toujours aussi moral^ il ajoutait :
a Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui Tont condamnée dans ces derniers temps, et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les diverlir, et s'ils suivaient en cela la véritable inlention de la tragédie. » C'étaient là comme les préliminaires de la paix que Boileau se chargea de négocier et qui fut conclue, d'abord avec Nicole, puis avec Arnauld. Racine se jeta aux pieds d'Amauld, Arnauld à son tour se jeta aux pieds de Racine. Ce fut, dans la sainte maison, le retour de l'Enfant prodigue. Et il commença à écrire un abrégé de l'histoire de Port-Royal, pour effacer sa terrible Lettre. Tel est le premier des trois grands faits de la vie de Racine à cette date.
Secondement, il se maria : le !•' juin 1677, âgé de trente-huit ans, il épousa Catherine de Romanet, âgée do vingt-cinq ans, fille du maire de Montdidier, femme extrêmement simple, fort dévote, et très peu lettrée, qui même, dit-on, n'avait jamais lu et ne lut jamais aucune des pièces de son mari.
Avec elle il se mit à aller à la messe tous les jours, et tourna de la mondanité la plus dissipée à la piété la plus dévote. La conversion fut complète, comme s'il eût voulu faire la contre-partie absolue, l'abjuration de sa vie de théâtre et de ses aventures publiques avec mademoiselle Du
Parc, mademoiselle De Champmeslé, et d'autres avant celles-là. On prétend même qu*à la suite de la cabale contre Phèdre et après les dégoûts de l'affaire des Sonnets, il songea d'abord à se faire Chartreux, à mourir au monde et à s'enterrer dans le cloître. Mais, ayant réfléchi, il ne s'enterra que dans le mariage, et dans cette femme d'un esprit court. Il en eut sept enfants, deux garçons et cinq filles, dont une seule se maria ; les quatre autres se firent religieuses.
Tout le parti de madame Deshoulières, de Fontenelle et de Corneille ne manqua pas, quoique l'auteur de Pertharite eût donné l'exemple de la dévotion, de railler et de chansonner Racine sur sa conversion et sa retraite. Voici quelques passages de ces chansons, uniquement pour vous donner le ton de cette partie du public contemporain à l'égard de Fauteur de Phèdre.
De faire sa fortune
Les moyens sont divers:
Bacine en trouvait une
Dans le fruit de ses vers;
Mais, son ambition
N'étant pas satisfaite, De la dévotion, don, don.
Le masque il emprunta, la, la,
Pour n'être plus poète *.
1. Chansons historiques, t. IX. p. 100, Noël de 1697, couple 168«.
150 LE ROMANTISME BBS CLASSIQT7ES
Ce fut à Toccasion du discours par lequel Racine reçut Thomas Corneille à TAcadémie, qu'on fit plusieurs chansons de cette sorte. Dans quelquesunes on prit texte de la rivalité de Racine avec Corneille :
Svi\h tb qxït )b tb conseille :
Sans t'en vouloir prendre au Roi, Souffre que le grand Corneille Soit mis au-dessus de toi.
— Je ne saurais.
— Qu*il soit en place pareffie.
— J'en mourrais.
Ta vanité me chagrine:
Loin d'être friand d'iionneur,
La dévotion, Racine,
Veut qu'on soit liumble de cœur.
— Je ne saurais.
— Fais-en du moins quelque mine.
— J'en mourrais*.
Dans tout le recueil manuscrit des Chansons^ Corneille est attaqué une seule fois : on le nomme « ce mercenaire Normand », sans doute à caase de ses maladroites dédicaces au financier Montaufon et à quelques autres. Despréaux, auquel son métier de satirique avait dû faire bien des ennemis, est raillé cinq ou six fois. Mais sur Racine les traits, de tous côtés, se croisent. Un jour, il s'afïïî-