‹ RacineChapitre 30 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

goût pour mon père que pour lui ; et madame de Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le Roi arrivait chez madame de Montespan, ils lui lisaient quelque chose de sor histoire ; ensuite le jeu commençait : et, lorsqu'à échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le Roi, sans lui répondre, regardait en souriant madame de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret *, et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie et lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture; elle leur répondit fort froidement : a Je «r ne suis plus admise à ces mystères, jd Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le Roi, obhgé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent.

1. N'étant encore que madame veuve Scarron, gouvernante secrète des enfants naturels et doublement adullérins de l'un et de l'autre, elle n'avait pas droit à un autre siège. Au reste les duchesses mêmes, aux grandes réceptions chez le Roi, n'avaient que le tabouret. Et les autres dames de la Cour, lorsque la cérémonie durait trop longtemps et qu'elles ne pouvaient plus résister à la lassitude, s'asseyaient sur le par- <iuet, — sans même avoir droit à cela.

en entrant, madame de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du Roi, s'cntrctenant familièrement avec Sa Majesté. Us allaient commencer leur lecture, lorsque madame de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après quelques compliments au Roi, en fit de si longs à madame de Maintenon, que, pour les interrompre, le Roi lui dit de s'asseoir, a n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on «lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé ». Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur*; elle fit ensuite réflexion qu'il était convenable de s'asseoir, et de faire tous ses eftbrts pour paraître attentive à la lecture. Depuis ce jour, le crédit de madame de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire. Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu que son ami, qu'il menait toujours avec lui *. » Ainsi, la même ingratitude que nous avons observée chez Racine à l'égard de Port-Royal et

1. Ce qui sans doute eût signifié, par une espèce d'épigramme en action : « Je vois bien qu'à présent c'est moi qui tiens, comme on dit, la chandelle. » Mais l'esprit des Mortemart, se ravisant, jugea plus prudent de se contenir, de peur d'irriler le seigneur et maître qui, excédé des emportements de la dame, déjà lui échappait. —En effet madame veuve Scarron devint bientôt madame de Maintenon, ou, comme on disait, madame de Maintenant.

2. Louis Racine, Mémoires sur la Vie de Jean Racine, son père.

envers Molière, se retrouve encore chez lui en un temps où Ton aimerait à croire que le changement de sa vie avait amélioré son cœur. Du jour où Madame de Montespan fut décidément a reléguée loin de la Cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le supplice des favorites-mères * », l'ingrat poêle, qui lui devait tant, célébra sans mesure le triomphe de sa rivale. On souhaiterait du moins que Tauteur d'Esther, après avoir encensé la favorite aux jours de sa puissance, n'eût pas ainsi immolé sans nécessité aux pieds de la nouvelle idole « Taltière Vaslhi » qu'il avait tant adulée, a Mais, pour que madame de Maintenon, sous le nom d'Ësther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable '. » Vous sentez si les vers que nous venons de citer paraissaient doux aux oreilles de la nouvelle favorite du moderne Assuérus. Et ceux-ci, quand le Roi disait à Esther tremblante devant lui :

Calmoz, Reine, calmez la frayeur qui vous presse ; Du cœur d'Assuérus souveraine mailresse, Éprouvez seulement son ardente amitié:

Faut-il de rocs États vous donner la moitié?

Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, Devant qui tout fléchit et baise la poussière, Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain?

1 Lamartine, Entreliens familiers sur la liUirature, — XIII.

2 Ihid.

ASSUÉRUS

Croyez-moi, chère Eslher, ce sceptre, cet empire,

£t ces profonds respects que la terrear inspire,

A Jeur pompeux éclat mêlent peu de douceur,

Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce

Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.

De l'aimable vertu doux et puissants attraits I

Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres '

Dans ces vers délicieux, le Roi et sa secrète épouse, sur son fauteuil un peu en arrière, enten daient, avec quel plaisir I vous Timaginez aisément, exprimer leurs propres sentiments, comme en un duo merveilleux. Le Roi particulièrement était flatté encore de bien des manières, non seulement dans le prologue et dans la pièce, mais dans les

1 . Dans la tragédie de Montchrestien, intitulée Aman don* il a été fait mention ci-dessus à la note de la page 156, voie* comment la même situation est rendue. Lorsque Esther sr permet de venir chez le Roi sans avoir été appelée, il froncr le sourcil; Esther, saisie d'effroi, n'a que le temps de dire à une de ses femmes :

Ha I Rachel, souliens-moi, soutiens-moi, je me pâme I

Assuéras alors, d'un air plus doux, la rassure en ces termes :

Ha I ma fille I qu*as-tu ? qu'as-tu, ma petite âme r Je suis ton cher époux, ma belle ; ne crains pas : Tu oe dois pour ta fiute encourir le trépas.

Pour le commun, sans plus, est faite l'ordonnance : Esther, approche donc, change de contenance.

J'étends sur toi mon sceptre : apaise, apaise-toi» Reine de mes désirs, baise un petit ton Roi.

i78 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

chœurs. Le poète qui, dès ses débuts, en sâ tra«gédie d'Alexandre et dans la préface de cette pièce, avait représenté Louis XIV sous le nom de ce héros, qui en avait donné plus tard un autre portrait non moins flatteur sous le nom de Titus, dans la pièce de Bérénice, venait à présent, quoique désormais converti et confit en dévotion, mais dévot à Dieu et au Roi ensemble, offrir à Sa Majesté deux portraits nouveaux et non moins charmants, celui du tout-puissant Assuérus, et celui de cette incomparable Esther, dont Saint-Simon ne trace pas une image aussi douce, non plus que du Roi lui-même, lorsqu'il s'indigne, en termes flamboyants et avec un prodigieux crescendo de colère, de l'asservissement de Louis XIV « à ses bâtards, et à leur gouvernante, devenue la sienne et celle de l'État » .

Ainsi donc la première moitié de l'événement qui fait le fond de cette pièce est une histoire de sensualité et de brutalité orientale, appropriée par Racine aux bienséances et aux conventions avouées ou secrètes de la Cour de Louis XIV, lequel est bien une sorte de sultan, lui aussi, mais de sultan chrétien ; et puis, par là-dessus, cette première partie est assaisonnée de piété, à l'usage de la Maison de Saint-Louis qui est un demi-couvent; mais au fond, sous le voile du style poétique, c'est toujours bien l'histoire d'une sultane favorite qui.

par son habileté, en a supplanté une autre. II est vrai que cela s*est passé avant le temps où commence Taction de la pièce. Telle est la première moitié de la fable dramatique offerte à ces enfants et à ces jeunes filles. — La seconde ne sent pas moins son Orient : c'est, comme nous pourrions dire, un conte des Mille et une Nuits^ ou, si vous voulez, des Mille et un Jours^ puisque la Perse en est le lieu. Ce conte-ci, assez enfantin, avait de quoi plaire à de jeunes esprits, en môme temps qu'il prêtait aussi à la poésie et aux beaux vers. Un vil esclave, qui s'est poussé et élevé peu à peu à force d'intrigues, a fini par gagner la faveur du despote et devenir son ministre. Dans ce haut rang, une seule chose l'ofi'usque : c'est la mine insolente d'un misérable qui, se tenant toujours à la porte du palais, ne s'incline jamais à son passage. Ce pli de rose trouble le sommeil du ministre. Pour se venger, il obtient d'Assuérus Tordre de faire périr non seulement cet homme, un Juif, mais tous ceux de sa race que, des rives du Jourdain, on a emmenés en captivité aux bords de l'Euphrate. Heureusement Esther, grâce aux avis secrets fournis par cet homme mystérieux, dont elle est la nièce et comme la fille, a sauvé Assuérus de deux assassins. Le Roi veut récompenser un tel service en honorant l'homme à qui il doit la vie, et voici de quoi il s*ayise»

Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi Vit-il encore?

ASAPH

Il voit l'as Ire qui vous éclaire *

ASSUÉRUS

JBIt que n'a-t-il plus tôt demandé son salaire? Quel pays reculé le cache à mes bienfaits?

ASAPH

Assis le plus souvent aux portes du palais, Sans se plaindre de vous ni de sa destinée.

Il y traîne, Seigneur, sa vie infortunée.

ASSCÉ&US.

Et je dois d'autant moins oublier la vertu.

Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu ?•••

ASAPH

Mardochée est le nom que je viens de vous lire,

ASSUÉRUS

Et son pays?

ASAPH

Seigneur, puisqu'il faut vous le dire.

C'est un de ces captifs à périr destinés, Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.

1. Quelques-uns ont critiqué cette périphrase. Elle est c^ pendant fort bien placée dans la bouche d'un Persan, adorateur du Soleil, et parlant à son Souverain devant lequel il s'efface : car il dit Vous et non pas nous.

[1 es[ donc Juifl Ciel, sur \a poinl que U rie

Par mes [tropr^s sujets ra'allaît éire rayie,

1Sa Juif resd par ses soius leur^ etforts impnissanttl

Ud Juif m'a iirÉ^ervé du glaire des Persan» I

Mais puisqu'il mo sauvé, quel qu'il soit, il n'iin|>orle.

Ilolt, qaelqu'uol

llpgarde à celle porte; Vols «'Il l'oOre i tes yeux quelque grand de ma Cour.

aiDASPE.

Àaun k votre porte a devancé le Jour.

Qu'il enlre. Ses avis m'éclaireronl peut-èlre.

A Aman gui min.

Approche, heurenx appui du trânc de ton matlre, Ame de mes conseils, cl qui seul tant de lois Du sceptre dans ma main as soulagé le poids.

Un reproche secret embarrj^se mou âma.

Je sais combien est pur le zèle qui t'cnnaainie : Le mensonge jamais D'cntra dans tes discours, Et mon intérêt seul est h but où lu cours, Di»-moi donc : que doit faire uo prince magnanime Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il esiimeT Par quel gage ëclaliint, et digue d'un grand roi. Puis-je récompenser le mérite et la foif Mesure (es conseils sur ma vaste puissance, Ke donne point de borne i mi reconn^lssancn.

AMAN, tout h<lS.

C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer: Et quel autre que toi peut-on récompenser < ?

ASSUéRUl.

Que penses-tuf

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