Acte II, scènes m à y
blable, et fait un coup de théâtre qui plaît ; le speclateur, comme le lecteur, ne voit qu'une chose, c'est que ce ministre perfide, tombant dans le piège dressé par son propre orgueil, est humilié et puni, tandis que Mardochée est récompensé pour le service qu'il a rendu.
Un détail curieux et bien observé dans la pièce de Racine, est celui-ci : au moment où cet orgueilleux ministre se voit ainsi humilié, forcé d'obéir et de promener par toute la ville celui qui le brave, sa femme Zarès, qui dans la Bible est représentée comme vindicative et cruelle, mais qui, ici, est seulement sans bienveillance et sans grâce, retourne le poignard dans la plaie, disant à son mari, soit avec naïveté, soit avec la malice naturelle à ce sexe :
Du restCf il n'a rien fait que par TOtre conseil.
Comme qui dirait : De quoi vous plaignez-vous, imbécile? — C'est la consolation que trouve cette excellente femme pour réconforter son mari disgracié. Cela est bien saisi, on voit que Racine connaissait les femmes. Avec elles il faut réussir toujours; dès qu'on échoue, on a tort, on est, ridicule. Vœ victisi c'est le fond de leur nature. En «fifot elles n'aiment et ne doivent aimer que les forts. Ainsi le veut la sélection darwinienne. Assuérus, s'étant acquitté envers Mardochée par
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cette récompense particulière, n'en persiste pas moins dans sa résolution de détruire tous les Juifs qui sont dans ses États. Eslher alors lui révèle qu'elle-même est Juive*, et, implorant de lui la grâce de tous ses compatriotes, se jette à ses pieds :
J'ose vous implorer, et pour ma propre vie, Et pour les tristes jours d'un peuple in fortuné Qu'à périr, avec moi, vous avez condonmé.
AssuÉRUs, la relevant, A périr 1 Vous? Quel peuple? et quel est ce mystère?
AMAN, tout bas.
Je tremble.
Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père. .
Etc. Acte III, scène iv.
Qu'Assuérus ait vécu six mois avec Esther sans lui demander qui elle est, cela n'esl pas très vraisemblable pour nous autres, gens de rOccident; en Orient, et dans un harem, cela n'a rien d'extraordinaire. Et puis cela encore est dans Tavantscène comme l'incuriosité beaucoup plus longue d'OEdipe et de Jocaste.
1. Édisse ( tel était son vrai nom ) avait pris le surnom d'Eslher, c'est-à-dire Inconnue^ parce qu'étant Juive, elle vouhiit cacher sa race et son pays, son oncle Mardochée le lui ayant recommandé, attendu que ce mystère était nécessaire au dessein qu'il se proposait.
Le discours d'Esther pour sa natioQ, plaidoyer éloquent, à la fois politique et religieux, est d'une grande beauté. D'un bout à l'autre, il étincelle d'images oratoires et poétiques, cueillies de la Bible avec un art facile et large. Le poète paraphrase en yers sublimes les lieux communs éternels sur ridée de Dieu, qui ne cesseront jamais de toucher les âmes.
Ici encore les spectateurs au courant des choses pouvaient faire un rapprochement entre l'ancienne Ësther et la nouvelle, nées Tune comme l'autre d'une race proscrite, Esther juive, Françoise d'Aubigné huguenote, mais convertie conmie on voyait, pour la plus grande gloire de Dieu. Toutefois, si les personnes bien renseignées de la Cour faisaient ce rapprochement dans leur pensée, on peut douter que madame de Maintenon ni Racine le voulussent faire.
Vous connaissez la fin du conte : Aman avait fait dresser, aux portes du palais, une croix haute de cinquante coudées, où il comptait faire pendre Mardochée; c'est lui-même que le Roi y fait pondre*. Eslher, dans la Bible, ne se contente pas de la mort d'Aman : elle demande et obtient
1. À peu près, si Ton veut, comme Engucrrand de Marigny sera pemlii, en 1315, au gibet de Montraucon, construit par lui aux portes de Paris, sur la route de Saint-Denis.
que ses dix fils soient pendus avec lui. Voilà l a femme à qui Racine, usant de son droit de poète, a donné a la suavité d'une colombe blessée et tendre *■ ». Ensuite, sur la demande de la vindicative favorite et sur celle de Mardochée, Assuérus accorde aux Juifs un jour plein pour exterminer leurs ennemis, avec les femmes et les enfants. Et, après qu'on en a tué cinq cents à Suse, puis trois cents autres, elle demande et obtient encore que Ton en tue autant dans chacune des autres villes de ce grand empire ; de sorte qu'on en massacre, dans toutes les provinces, soixante-quinze mille. Après quoi, ou institue des fêtes solennelles, à perpétuité, pour célébrer un si beau jour. Telle est Esther dans la Bible. Vous voyez que le poète a singulièrement adouci les choses. Tous ces mas* sacres ne sont indiqués dans la pièce que par un seul vers :
Je leur lifre le sang de tous tours ennemis.
Racine, qui avait su peindre une Koxane terrible, a volontairement transformé cette autre tigresse, Esther. — Assuérus, en outre, lui fait donation à elle et à Mardochée de tous les biens de leur ennemi exécuté. Cette idée, quoique prise encore de la Bible n'avait rien d'étrange pour les sujets de Louis XIV,
I. Paul Albert, littérature française au XVI !• siècle, p. 334.
habitués à voir changer de maître les biens dont on dépouillait les anciens co-religionaaires de madame de Maintenon, au profit des gens orthodoxes que Von voulait favoriser. C'était ce qu'on nommait biens de confiscation.
Je te donne d'Aman les biens et la puissance.
Possède justement son injuste opulence.
Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis;
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis ;
À régal des Persans je veux qu'on les honore,
Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Ësther adore.
Ce dernier vers parait formidable si on le rapproche de la révocation de TÉdit de Nantes; non pas que madame de Maintenon ait été, comme on Ta prétendu, Tinstigalrice ni Tinspiratrice de cette politique cruelle, de ce fanatisme odieux et insensé; mais elle n'a rien fait pour Tempêcher, et elle y applaudissait, comme presque tout le monde du reste en ce temps-là. Elle apparaissait donc sous la figure d'Esther, comme ayant été choisie par la Providence divine pour ramener le Roi à la piété, et au service absolu de la vraie Foi, par conséquent à l'esprit de sainte persécution, soit contre les Protestants, soit contre les Jansénistes. Or, Vidée de Port-Royal étant évidemment présente à l'esprit de Racine dans toute cette pièce, il y a là quelque chose de très complexe : d'un côté, il célèbre la piété d'Esther et celle du Roi, leur dévouement et leur
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dévotion à la Religion orthodoxe, avec toutes les conséquences que cela comporte ; de l'autre, il ne saurait avoir Tintention d'applaudir à l'inquisition et aux mauvais traitements qui peuvent menacer les saintes femmes et les pieux solitaires avec qui il vient de se réconcilier et auxquels il est attaché par tant de liens : et, en plus d'un passage, c'est de Port-Royal persécuté que les jeunes Israélites semblent pleurer les malheurs. On comprend bien pourquoi Arnauld aimait mieux Esther qiï Athalie, « l'aînée que la cadette ». — Que d'éléments divers entre-croisés I Que de couleurs contrariées et harmoniques dans ce merveilleux tapis d'Orient, copié par les Gobelins!
Pendant que nous faisons ces observations, la représentation de la pièce a suivi son cours, et s'est achevée au milieu des applaudissements dont le Roi a donné le signal. Il témoigne tout son contentement aux Dames de Saint-Louis, puis aux charmanies filles de Sion, enfin à Racine, l'habile poète qui, après Dieu, a si bien arrangé et conduit tout cela.
Revenu à Versailles, le Roi, à sQyuiper, ne parlait que ô*Esther : de sorte que la Dauphine, Monsieur, les princes de la Maison royale et les plus grands seigneurs sollicitèrent la faveur d'être admis à voir /îette merveille. Bientôt il ne fut bruit d'autre chose dans les sociétés de Paris. Trois jours après, le II. il.
Roi y mena une partie de Ja Cour, et plusieurs ecclésiastiques: entre autres, huit jésuites ; et, avec eux, madame de Miramion, personne très pieuse et très bienfaisante, que madame de Sévîgné appelle « une mère de l'Église ».
Elle-même, madame de Sévigné, mourait d'envie de venir à ce spectacle, et y vint enfin ; ce fut le 19 février 1689. Cette représentation était la sixième, et fut la dernière de cette année-là; nous dirons tout à T heure pourquoi. Bossuet, le même jour, s'y trouvait aussi. Voici le charmant récit de madame de Sévigné à sa fille : « Nous allâmes samedi à Saint-Cyr, madame de Coulanges, madame de Bagnols, Tabbé Testu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à madame de Coulanges que madame de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle ; vous voyez quel honneur! «Pour vous. Madame, me dit-il, vous pou- » vez choisir. » Je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit; et, devant, c'étaient mesdames d'Auvergne, de Coislin, de Sully. Nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes el bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fon langes de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne
sera jamais imitée ; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès. On est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette fidélité de l'histoire» sainte (nous venons de voir ce qui en est; Racine avait fait accroire cela à tout le monde, et à lui* mémo) donne du respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes ou de la Sagesse et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa p.ace pour aller dire au Roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther. Le Roi vint vers nos places, et, après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit : « Madame, je suis assuré que vous avez été f contente. » Moi, sans m'étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée ; ce que je sens est aun dessus des paroles. » Le Roi me dit : « Racine » a bien de l'esprit. » Je lui dis : « Sire, il en a » beaucoup ; mais eu vérité ces jeunes personnes » en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le » sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autr«
• chose. » Il me dit : a Ah ! pour cela, il est vrai. » Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa Tobjet de rcnvie. Comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, i eut quelque plaisir de voir mes siacères admirations sans bruit et sans éclat. Monsieur le Prince, madame la Princesse me vinrent dire un mot; madame de Maintenon, un éclair : elle s'en allait avec le Roi. Je répondis à tout, car j'étais en fortune. — Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez madame de Coulanges, à qui le Roi avait parlé aussi, avec un air d'être chez lui qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier: je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pourquoi comme certaines personnes; il en fut content, et voilà qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé, dans ki suite, ni une sotte vanité, • ni un transport de bourgeoise ; demandez-lui. H. de Meaux (Bossuet) me parla fort de vous ; M. le Prince (le grand Condé) aussi. Je vous plaignis de n'être point là; mais le moyen, ma chère enfant? On ne peut pas être partout. Vous étiez à votre Opéra de Marseille...* »
A toutes ces reprc^senlalions, c'étaient Racine et Boilcau qui faisaient les fonctions de rég sseurs, et