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Lettre da 21 février

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qui, après avoir conduit les répétitions, se tenaient dans la coulisse pendant le spectacle, pour veiller aux enirées en scène. Les Dames de Saint-Louis nous disent naïvement dans leurs Mémoires: « Nos Demoiselles avaient d'ailleurs bonne envie de faire honneur à leurs maîtres, et que le Roi et madame de Maintenon fussent contents. Elles y allaient môme si simplement, que quelques-unes, dans la peur de manquer, se mettaient à genoux derrière le théâtre et disaient des Veni Creator^ afin d'obtenir de ne pas broncher. Et je crois que Dieu, qui voyait leur innocence et leur bonne intention, avait leur prière agréable, car elles jouaient si naturellement et de si bonne grâce (d'un air si aisé), qu'on eût dit que ce qu'elles disaient coulait de source *, »

Ainsi Dieu, qui avait préparé la pièce, en était aussi presque le souffleur, dans l'idée de ces bonnes Dames. — Leurs Mémoires donnent d'autres détails non moins curieux. Elles insistent sur ce que, malgré les spectateurs assez nombreux admis peu à peu à ces représentations, tout se passait avec beaucoup d'ordre. Nous verrons cependant tout à l'heure s'il n y a pas lieu de faire quelque restriction sur ce point.

Lorsqu'il devait y avoir une représentation à Saint-Cyr, voici comment on procédait. Madame de Maintenon faisait faire une liste de tous ceux qui

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devaient entrer, qu'on donnait à la portière, afia qu'elle n'en laissât pas passer d'autres ; et, quand le Roi était arrivé, il se mettait à la porte en dedans, et, tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi jusqu'à ce que toutes les personnes conviées fussent entrées. Alors il faisait fermer la porte. »

Ainsi, pendant que Racine et Boileau i'aisaient les fonctions de régisseurs, le Roi faisait celles de contrôleur.

Tous les escaliers étaient éclairés aux bougies, a Quant au théâtre, madame de Maintenon y avait mis un grand ordre. Comme il était à un bout du dortoir des jaunes (celles de quatorze à seize ans), les actrices avaient tout ce dortoir pour se tenir prêtes à représenter quand il était temps. Il y avait du feu, et toutes les choses nécessaires. » C'est ce que Ton appellerait aujourd'hui le foyer des artistes.

a La maîtresse générale des classes les gardait, avec les autres maîtresses, afin qu'il ne se passât rien qui ne fût dans l'ordre ; et M. Racine y était aussi, pour les faire aller et venir sur le théâtre quand il fallait. Sa conduite était si sage, qu'au besoin il aurait bien valu une maîtresse. »

Voyez-vous d'ici Racine et Roileau non seulement répétiteurs et régisseurs, mais encore, peu s'en faut, maîtresses suppléantes? 11 faut avouer que tout cela est bien curieux^ et un peu étrange. Je ne sais si je me trompe; mais, en m'efforçant de me

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placer dans le point de vue nécessaire, je ne peux m'empôcher de m'imaginer que Racine, quoique passé à la dévotion et ayant renoncé au théâtre et aux comédiennes depuis son mariage, ne devait pas trouver ennuyeux de choisir, d'essayer, de l'aire répéter ces actrices d'une nouvelle sorte, si jeunes, et si charmantes. Il y avait là, pour un ancien pécheur converti, tout au moins de belles occasions de sagesse. Et aussi, sans doute, de bien intéressants sujets de comparaison (involontaires) avec ses actrices d'autrefois. J'ai peine, malgré tout, à me figurer que l'ancien amant de Marquise et de la Champmeslé, quoique ayant renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, fût devenu un saint tout à lait. « Un jour, disent les Mémoires des Diurnes, il arriva que mademoiselle de La Maison (or t nésita un peu en jouant son rôle. M. Racine, qui était toujours derrière le théâtre, et fort attentif au succès de la pièce, s'en aperçut et en fut ému. Aussi, quand mademoiselle de La Maisonfort sortit de dessus le théâtre, il lui dit d'un air lâché : « Ahl mademoiselle, qu'avez-vous fait! Voilà une pièce perdue l » Ëlie, sur le mot de pièce perdue, croyant qu'elle l'était en effet par sa faute, se mit à pleiu'er. Lui, qui, avec tout son esprit, ne laissait pas de faire quelquefois des traits de simplicité, était peiné de l'avoir contristée ; et, craignant, comme elle devait retourner sur le théâtre, qu'il ne parût qu elle avait pleuré, voulut aussitôt la

consoler, et, pour essuyer ses larmes, il tira son mouchoir de sa poche, et l'appliqua lui-même à SCS yeux, comme on fait aux enfants pour les apaiser, lui disant des paroles douces, afin de Tencourager, et que cela ne Tempêchât pas de bien achever ce qu'elle avait encore à faire. Malgré celle précaution, le Roi s'aperçut qu'elle avait les yeux, un peu rouges, et dit : a La petite a pleuré, b Quand on sut ce que c'était, et la simplicité de M. Racine, on en rit; et lui-même aussi, qui, n'ayant en tête que la pièce, avait fait cette action sans penser le moins du monde à ce qu'elle avait de peu convenable. »

Rions-en donc aussi, je le veux bien, et croyons que M. Racine était devenu très innocent ou très vertueux dans son nouvel état de père de famille ; mais enfin il me semble que, si j'avais été la directrice de Saint- Cyr, je ne me serais fiée que de la bonne sorte à ce loup devenu berger.

Les représentations curent donc un succès croissant. L'émulation des Demoiselles était surexcitée par la présence de tant d'illustres spectateurs. Quant au nouvel Assuérus, il ne se rassasiait point de ce divertissement si nouveau, ni de ce concours de beauté que lui offrait son Eslher elle-même, et tout cela pour de si bons motifs, a Comme cette pièce était pieusC; disent les Dames, les gens d'une pro* fession grave ne faisaient pas difficulté à y venir.

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H y eut plusieurs évoques, et des ecclésiastiques très vertueux, à qui le Roi l'accorda; d'autres, qu*il y convia. » Pomponne, un saint homme, les évoques de Beauvais, de Châlons-sur-Saône, et de Meaux (c'est-à-dire Bossuet en personne, comme nous venons de le voir), et plusieurs célèbres jésuites, entre autres le sévère Bourdaioue, assistèrent à ces représentations. Que vous diraî-je? Arnauld luimême, a le grand Arnauld », comme on disait à Port-Royal, y vint aussi, et fut charmé, séduit. Il n'y a que le premier pas qui coûte : après avoir donné l'absolution à Phèdre, voilà qu'il raffole d'Esther; ses lettres en sont remplies. Il écrit au prince Landgrave de Hesse-Rhinfels, le 13 mars 1689: a II l'aut avouer qu'il n'y a point de royaume chrétien où il y ait tant de livres propres à faire avancer les fidèles dans la piété qu'il y en a en France. Peut-être que Votre Altesse sera étonnée que je mette de ce nombre la tragédie d!Esther; il est vrai néanmoins qu'on n'a rien fait dans ce genre de si édifiant, et où on ait eu plus de soin d'éviter tout ce qui s'appelle galanterie, et d'y faire entrer de parfaitement beaux endroits de l'Écriture, touchant la grandeur de Dieu, le bonheur qu'il y a de le servir, et la vanité de ce que les hommes appellent bonheur; outre que c'est une pièce achevée pour ce qui est de la beauté des vers et de la conduite du sujet. »

Il y a bien quelque chose à dire sur ce der-

nier point. Les défauts de cette tragédie sonl connus et avoués. Malgré la proscription des Juifs, on sent bien qu*Esther et Mardochée ne sont pas vraiment en danger: Assuérus, qui est épris d'elle, ne Ja fera pas mourir parœ qu'elle est Juive; et il ne fera pas mourir non plus Mardochée, qui Ta sauvé de deux assassins. Nous avons remarqué eu passant qu'Aman, pour un si grand ministre, tombe un peu lourdement dans le piège ; et, d'autre part, pour un homme qui de si bas s'est élevé si haut, il se vante un peu bêtement de ses machinations scélérates et de ses finesses . Est-ce volontairement que le poète a donné au cruel ministre ennemi des Juifs un caractère non seulement bas et ignoble, mais sot en certains endroits? Cela prouve, en tout cas, que c'est à tort qu'on a voulu, d'après ce que semble dire madame de Gaylus, voir dans ce personnage une allusion à Louvois, qui n'était ni sot, ni même méchant, à proprement parler, mais dur. Au surplus, Louvois, à ce moment, en 1689, était encore ministre: et Racine, qui d'ailleurs n'avait pas eu à se plaindre de lui, était bien trop adroit pour jeter des pierres dans son jardin.

Quant à l'absence prétendue de galanterie, le grand Arnauld, dans sa simplicité, n'y a pas regardé de bien près. La vérité est que le langoureux Assuérus, dans la manière dont il parle, non de son amour, mais de son a ardente amitié », est

déjà à mi-chemin du galant Orosmane. Ce sont deux sultans francisés.

Voilà quelques-unes des observations qui so présentent d'elles-mêmes, en ce qui regarde la conduite de la pièce et les caractères. En revanche, il est vrai que les vers sont admirables, et le style voisin de la perfection. Jamais n'apparut mieux la vérité de ce que Vauvenargues a dit de Racine : a Personne n'éleva si haut la parole, et n'y versa plus de douceur. » On comprend bien le contentement d'Arnauld, de madame de Sévigné, de tous ceux qui assistaient à la représentation de cette pièce, quand ils entendaient de si beaux vers, récités et chantés par les jeunes Demoiselles dont la fraîcheur et l'édat se mêlaient à ces beautés graves et à ces harmonies. Quel ensemble de choses neuves, délicieuses, étranges !

Mais voilà que, pour achever Tétrangeté, on s'avisa, voulant renforcer la musique et les chants qui célébraient les louanges de Dieu, de mêler aux jeunes Demoiselles de la maison de Saint-Louis, quelques cantatrices « de la Musique du Roi », c'est-à-dire de TAcadémic royale de musique; en d'autres termes, de l'Opéra. C'était un soir qu'il y avait là, au premier rang de l'assemblée, trois têtes couronnées. Ici je dois laisser parler l'historien même Je Saint-Çyr, M. Lavaliée, puis les bonne*

Dames, qui ne se sentent pas de joie, mais qui sont bien un peu embarrassées aussi, a La plus brillante des représentations dEsther fut la quatrième, celle du 5 février i689. Jacques II, roi d'Angleterre, venait d'être renversé du trône par son gendre, Guillaume d'Orange; il s'était réfugié en France, où Louis XIV lui donnait une magnifique hospitalité, en attendant qu'il lui fournit des troupes et des vaisseaux pour reconquérir son royaume. II fut convié avec la reine sa femme à venir à Saint-Cyr : Louis XIV, avec sa courtoisie ordinaire, vint l'y attendre, accompagné d'une nombreuse cour; il le reçut dans la saile du Chapitre, lui montra la Maison, et lui expliqua les intentions de la fondation, sans éveiller beaucoup l'attention de ce monarque a qui paraissait insensible à tout »i Enfin il le mena à la représentation d^Esther.

(f Nous vîmes alors, disent les Dames, trois tètes couronnées dans notre Maison, et presque tous les princes et princesses du sang. Les actrices, animées par de si augustes spectateurs et par l'empressement qu'on mettait à les voir, en prirent une nouvelle émulation et eurent un succès surprenant. La musique ne fut pas un des moindres agréments de la pièce : car, outre que nous avions de belles voix, les instruments des musiciens du Roi en relevaient l'harmonie. Le Roi avait donné, pour ce jour-là, quelques-unes de ses musiciennes, des plus sages et des

plus habiles, pour mêler avec les Demoiselles, afin de fortifier le chœur des Israélites. On les habilla comme elles, à la persane; ce qui aurait dû les confondre avec les autres; mais ceux qui ne les connaissaient pas pour être de la Musique du Roi les distinguaient fort bien pour n'être pas de nos Demoiselles, en qui on remarquait une certaine modestie et une noble simplicité, bien plus aimables que les airs affectés quesedonnent les filles de cette sorte... Tout le monde convint que l'Opéra et ia Comédie n'approchaient pas de ce spectacle. D'un côté, on voyait sur le théâtre de jeunes Demoiselles bien faites, fort jolies, qui représentaient parfaitement bien, qui ne disaient que des choses capables d'inspirer des sentiments honnêtes et vertueux, et dont l'air noble et modeste, sans affectation, ne donnait aux spectateurs que l'idée delà plus grande innocence. Si l'on tournait la tête de l'autre côté, on voyait cette multitude de Demoiselles, rangées pour ainsi dire en pyramide, très proprement mises dans leurs habits de Saint-Cyr qui, avec les rubans de chaque couleur qu'elles portent, faisait une diversité agréable. Pour ce qui est de la place du milieu, on y voyait les Rois, et tout ce qu'il y avait de plus grand à la Cour. »

Convenez que tout cela est de plus en plus extraordinaire, et que la Maison de Saint-Cyr, avec sa fondatrice, s'engage sur une pente de plus en plus glissante. Actrices et spectateurs, je le veux bien,

n'apportent et ne trouvent dans ces représentations « que l'idée de la plus grande innocence » . Cependant, comme le Diable se glisse partout, même parmi les choses les plus saintes, il arriva enfin ce qui devait arriver : de tant de regards entre-croisés partirent quelques étincelles, qui allumèrent secrètement des incendies, dont le feu éclata après avoir couvé. Tant de promiscuités mondaines donnèrent lieu, faut-il s'en étonner? à quelques intrigues, puis à des scandales. Il y en eut au moins deux *- : Tun, celui de mademoiselle de Marsilly (qui jouait Zarès, femme d'Aman), se répara plus ou moins par un mariage; l'autre, celui de mademoiselle de Sainte-Osmane, n'eut point la même réparation, et s'expia au fond d'un cloître pendant tout le reste de la vie. C'est de là peut-être qu'Alexandre Dumas a pris le sujet ou l'occasion de sa comédie assez délurée, les Demoiselles de Samt- Cyr. Bien entendu, ce roi de l'esprit et de la fantaisie ne s'est pas fait faute de broder un peu. Lorsque parfois des critiques maussades lui reprochaient de violer l'histoire, il répondait gaiement par un mot bien joli; mais un peu vif, que l'on ne peut citer devant cet auditoire.

Ces deux accidents prouvent que le curé de Versailles, un brave homme nommé Hébert, était dans

1. Voir Paul Mesnard, Notice sur Esther, p. 426. — Hachelt> Régnier, Grands Écrivains, Racine.

le vrai, et voyait plus droit et plus juste que les jésuites et les évoques de Cour, en refusant obstinément d'assister à aucune des représentations HEsther, au risque de déplaire à madame de Maintenon et au Roi ' . Avec son simple bon sens et son instinct d'honnêteté, il sentait qu'un tel spectacle, soidisant pieuK et religieux, avec ces exhibitions de jeunes filles devant un public mondain et plus que mondain, tous ces amours-propres surexcités par rémulation et la coquetterie, avait, au fond, quelque chose de malsain, et contenait, s'il faut tout dire, un commencement de corruption inconsciente, qui avait échappé d'abord à l'attention de la haute directrice de Saint-Gyr, cette nouvelle Esther un peu mûre, essayant d'amuser son Àssuérus, déjà peu amusable et trop blasé. Au surplus, le soir même de la sixième représentation, celle à laquelle avaient assisté madame de Sévigné et Bossuet, le Roi en rentrant à Versailles apprit la mort subite de la jeune reine d'Espagne, sa nièce, fille de Monsieur. Ce deuil mit fin, pour cette année-là, à tous les divertissements de la Cour.

Les représentations à! Esther, devant quelques hauts personnages, recommencèrent l'année suivante, 1690 ; il y en eut sept ou huit dans les deux premiers mois. Mais enfin on reconnut, un peu tard, les inconvénients et les dangers de ces sortes

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