Id., op, laud
^04 LS nOMAKTISME DÉS CLASSIQUES
de solennités^ plus profanes que véritablement religieuses: des scrupules trop justifiés, et les remontrances du directeur de madame de Maintenon, la décidèrent à arrêter ces mélanges. Les Demoiselles continuèrent seulement de jouer la pièce de temps en temps, entre elles et devant les Dames. Plus tard, au mois de janvier 1697, la future duchesse de Bourgogne, peu après son arrivée en France, n'ayant que douze ans, fit dans Eslher le personnage d'une jeune Israélite.
En dehors de Saint-Cyr, défense avait été faite aux comédiens de jouer cette pièce, qui n'était pas destinée au théâtre ; cette défense, maintenue pendant trente-deux ans, fut levée seulement sous la Régence ^. On aurait pu, d'ailleurs, disputer à quel théâtre la pièce eût dû revenir. Dangeau, lorsqu'il en parle pour la première fois, lui donne le nom d'opéra. Madame de Sévigné la nonnne tantôt tragédie, tantôt comédie. Aujourd'hui, on l'appelle tragédie.
1. Ce fut à la Comédie-Française, rue des Fossés-Saint- Germai n-des-Prés (aujourd'hui rue de l'Ancienne-Comé Jie, en face du café Procope), que VEsther de Racine fut jouée, sous la Rég'nce, pour la première fois en public. Baron, déjà vieux, Gt Âssuérus; Legrand joua Mardochée; Quinault- Dufresne, Aman; mademoiselle Duclos, Eslher; et mademoiselle Lecouvreur, Zarès. On avait supprimé la plus grande partie des chœurs. La pièce, au dire du Mercure, fut écoutée a avec grand plaisir x. Cependant elle n'eut que huit représentations. On peut donc conjecturer que ce ne fut pas un très vif succès. Et c'est ce que confirme Voltaire, naturellem nt très peu sympathique à un tel sujet.
Ces dénominations diverses prouvent qu Esther^ appartenant à tous les genres à la l'ois, est une pièce très romantique. Racine ne la nomme ni opéra, ni comédie, ni tragédie; le privilège pour imprimer la désigne ainsi : a ouvrage de poésie, pi f pre à être récité et à être chanté. » L'intention manifeste est d'écarter de tous les esprits la moindre idée oui pût rapprocher Esther d un spectacle profane réprouvé par la Religion . Cette intention se marque dans les moindres détails : lorsqu'un personnage de la pièce doit dire quelque chose en aparté, au lieu de mettre le mot courant à part, comme dans toutes les autres pièces, l'auteur met ce synonyme : tout bas. Les Dames dans leur récit, ne disent pas que leurs jeunes actrices jouent^ mot profane ; mais, qu'elles représentent.
En outre, le poète a reiâclié un pou, et très heureusement , les entraves de l'unité de lieu. En effet, si, comme il le fait remarquer dans sa préface, « on peut dire que l'unité de lieu est observée dans cette pièce, en ce que toute l'action se passe dans le palais d'Assuérus *, cependant comme on voulait rendre ce divertissement plus agréable à des enfants en jetant quelque variété dans les décorations, » au premier acte, « le théâtre représente
t. Corneille déjà avait demandé que Ton pût étendre l'unité de lieu à tout un palais, ou même à toute une ville. Racine est donc, ici encore, disciple de son illustre devancier, ou bien se rencontre avec lui par le seul instinct du bon .seos.
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Tappartement d'Eslher > ; au deuxième, « lachambreoù ('st le trône d'Assuéras » ; au troisième, < les jardins d'Esther. et un des côtés du salon où se fait le festin ; » de telle sorte que les acteurs sont censés voir les convives, maïs que les spectateurs ne les voient point : cola est ingénieux et intéressant. Racine entre ici tout doucement dans la voie des libertés modernes. II donne pour prétexte à ses hardiesses que cette variété de décors et de mise en scène est plus agréable à dos enfants. Mais est-ce que tout public n'est pas un grand enfant ? La variété des décors ravive son attention, rafraîchit son esprit, l'amuse. Et tout public veut qu'on Tamuse, même dans les sujets les plus sérieux. Égayer, dans le sens classique du mot, plaire, divertir, allécher, c'est le premier secret; et puis émouvoir si l'on peut enlever, élever, c'est le second.
Hotrou ne s'est jamais inquiété des unités de Chapelain; Corneille a tantôt secoué, tantôt subi ce joug pesant ; Racine, dans toutes ses pièces profanes. Va porté galamment, et a su s'en accommoder si bien, grâce à la souplesse de son génie, qu'il a fini par faire croire que ce joug était salutaire. Voltaire, et les autres à la suite, en sont demeurés persuadés. Ce qui a fait dire à SlendUkiL, admirant les grands poètes dramatiques du dix-septième siècle, et les comparant à leurs épigones dégénérés : « Ils s'élançaient dans la carrière chargés de fers, et ils les portaient avec tant de
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grâce, que des pédants sont ))arvcnus a persuader aux Français que de pesantes chaînes sont un ornenQcnt indispensable dès qu'il s'agit de courir. » Mais ici Racine lui-même commence à s'en dégager; il se révèle sous un nouvel aspect. N'étant plus devant le public et devant le tribunal des savants, tribunal qui s'est institué lui-même et que les poètes ont subi avec une docilité bien étonnanle (a Monsieur Heinsius, un si grand homme! » dit respectueusement l'auteur du Cid), Racine, n'ayant pour juges cette fois que madame de Maintenon, le Roi et Despréaux, peut oser davantage, et s'aflfranchit.
Après avoir cueilli la fleur du génie grec, et s'être assimilé la moelle de l'esprit romain, ici il enlève d'une main aisée les richesses de la poésie hébraïque, et fait voir une fois deplusiasouplesse, l'adresse de son génie.
Elles éclateront encore davantage et avec plus di puissance dans son dernier chef-d'œuvre, tiri aussi de l'Écriture. On a pu nommer Esther une idylle biblique : cette Ëdisse, ainsi tranibrmée, est une sœur de Bérénice ; mais nous allons voir apparaître des personnages orientaux d'une bien autre envergure, d'un bien autre souffle, et d'une bien autre couleur, Athalie et Joad. Le drame où ils se meuvent avec un jeune enfant, sera, sans oublier le Saint- Genest de Rotrou, ni Esther elle-même, la pièce la plus romantique du siècle de Louis XIV *.
1. Esther est restée au répertoire ; mais on ne la joue que de loin eo loin, paut-étre à cause de la difficulté des chœurs:
car souvent on les supprime; on ne les donne que par extraordinaire, quand la Comédie se ftiet en frais. On ne considère pas que supprimer les chœurs d^Esther, c'est enlever à la pièce une partie non seulement de sa beauté, mais de ce que l'on pourrait nommer sa vérité idéale. — A peu près de même, lorsqu'on joue le Bourgeois Gentilhomme sans les ballets, on lui ôte beaucoup de son agrément et de sa vie. C'est ua oiseau à qui on a coupé les ailes. — M. Auguste Vacquerie disait avec raison, il y a une vingtaine d'années, pour protester contre ces mutilations : a On joue le Cid sans le rôle de l'Infante, et Cinna sans le rôle de l'Impératrice. Quant à Molière, on a violemment arraché do son œuvre touffue toutes les plantes bizarrement grimpantes de la fantaisie, les intermèdes, les ballets, et tous ces caprices de danse et de bergerie, qui traversent son théâtre comme la rêverie traverse la pensée. » — Profils et Grimaces, Paris, Pagnerre, 1864, A* édition, p. 229. — C'est peut-être sur cette juste réclamation que Tadministrateur de la Comédie- Française, M. Emile Perrhi, a rétabli le rôle de l'Infante.
Madmoiselle Rachel joua le rôle d'Esther pour la première fois le 28 février 1839. Cette date avait été choisie à dessein, parce qu'elle se trouvait coïncider, cette année- là, avec le jour où les Israélites continuent de célébrer l'anniversaire de leur délivrance, grâce à l'intervention d'Esther, selon la légende d'où cette pièce a été tirée. C'est sous le nom de pourim, les sorts, que les Israélites célèbrent chaque année, le lA et le 15 du mois d'adar, cette fête commémorative non seulement de leur salut, mais de leurs vengeances. Ils s'y préparent la veille par un jour d'abstinence qui se nomme « le jeûne d'Esther ». Le jour même de la fête, « en lisant le Livre d'Esther, le lecteur de la Synagogue, à cinq endroits marqués, pousse des CftS terribles pour effrayer les femmes e* les enfants. Chaque fois qu'on prononce le nom d'Aman, tous les auditeurs, grands et petits, frappent du pied ou avec des marteaux sur l'image d'Aman pendu à la potence, ou sur son nom, et même sur tout ce qui se présente. » — Rohrbacher, Histoire universelle de l'Église catholique, t. III. p. I2ii.
Au reste, l'illustre tragédienne Israélite n'eut pas beaucoup de succès dans ce rôle, et ne le Joua que trois ou quatre fois eu tout.