‹ RacineChapitre 44 sur 64 · Alhalie elle-même le dit · texte numérisé non relu

Alhalie elle-même le dit

Impitoyablo Dieu, toi Mal as tout coQdaiti

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Cette action peut s'interpréter aussi par la quasi-fatalité de Tiiérédité physique et morale chez le petit-fils d*Athalie et arrière-petit-flls de Jézabel.

Ce dénouement, à ne juger les choses qu'au point de vue dramatique, est plein de mouvement, d'intérêt, de variété et de grandeur; au point de vue religieux, il était de nature à satisfaire les spectateurs du di^L-septième siècle plus que ceux du nôtre. Racioe, prévoyant bien les objections qui, môme de son temps, pouvaient s'élever contre le stratagème employé par le représentant de Dieu jusque dans son Temple, avait pris soin de recueillir plusieurs exemples de tromperies analogues, tirés de l'Écriture Sainte et des Pères de l'Église, et en avait composé une noie destinée à pallier l'odieux et l'indignité de l'équivoque insidieuse à laquelle le grand prêtre a recours pour prendre Athalie. Ces exemples ne peuvent touchei que les esprits gagnés d'avance ; ils ne feront au cune impression sur les autres. La duplicité d^ Joad, l'ambiguïté de ses paroles jouant sur le mo^ trésor y ce piège qui est le Temple même, transforjn<^ en coupe-gorge, ou peu s'en faut ; tout cela, au re i gard de la simple morale et de l'honnêteté la plu? vulgaire, n'est-il pas odieux, répugnant, indigne de te Dieu que Ton prétend glorifier ?

11 y a sur ce point des confusions étranges, qu'il

est nécessaire de démêler, puisque des juges éminents me paraissent s'y être pris. Sainte-Beuve, au temps de sa jeunesse et de sa ferveur romantique, lorsqu'il faisait partie du cénacle, avait prétendu et écrit qu A thalle n'était pas d'une couleur assez intense; que l'architecture du Temple n'était pas assez accusée. « Chez les Hébreux, disait-il, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à l'esprit de la Loi... Je cherche vainement dans Racine ce Temple merveilleux, bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes. Je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze, de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une Jachin, l'aulre Booz; je ne vois ni la Mer d'airain, ni les Douze Bœufs d'airain, ni les Lions; je ne devine pas dans le labernacle ces Chérubins de bois d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà moins disposée aflmettre fe sacrifice de sang et l'immolation par le couteau sacré, que si le poète m'avait transporté dans ce Temple colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques vingtdeux mille bœufs et cent vingt mille brebis. »

Plus tard l'illustre critique, au sujet de cette prétendue insuffisance de couleur locale, c'est-à-dire en réalité de bric-à-brac archéologique, se rétracta,

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se réfuta lui-même, au sixième livre de son Port" Royal : a On a fait (et je le sais trop bien), dit-il, on a fait des objections au Temple d'Athalie : on lui a opposé les mesures colossales de celui de Salomon, la colonne de droite nommée Jachin et celle de gauche nommée Booz, les deux Chérubins de dix coudées de haut, de bois d'olivier revêtu d*or, tout ce cèdre du dedans du Temple rehaussé de sculptures, de moulures; et la mer d*airain et le» bœufs d'airain, ouvrage d'Hiram. Racine, il est vrai, a peu parlé de l'œuvre d'Hiram, et des soubassements de cette mer d*airain ; il n'a pas pris plaisir à épuiser le Liban comme d'autres à tailler dans l'Athos; son Temple n'a que des festons magnifiques ; et encore on ne les voit pas ; la scène se passe dans une sorte de vestibule. Et cependant, ce qui fait la suprême beauté et unité d'Athaliey c'est le Temple, ce même Temple juif de Salomon ; mais déjà vu par l'œil d'un chrétien. Ce que Racine n'a pas décrit, et ce qu'aurait d'abord décrit un moderne, plus pittoresque que chrétien, est ce qui devait périr de l'ancien Temple, ce qui n'était que figure et matière, ce que ce Temple avait de commun sans doute, au moins à l'œil, avec les autres qui n'étaient pas le vrai et Tunique. Si nôtre grand lyrique moderne avait eu à décrire le Temple de Jérusalem, il eût pu y mettre bon nombre de ces vers de haute et vaste architecture qu'il a prodiguas dans le Feu du ciel à son pano-

rama des villes maudites. Mais ce n'était qu'au dehors que ces descriptions eussent convenu. Au fond du Temple il n'y avait rien; il y avait tout. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était une opinion reçue en parlant des Juifs :

Nil prœter nubes et cœli numen adorant.

Si Racine, dans le Temple d'Athalie, a moins rendu le vestibule, c'a donc été pour mieux rendre le sanctuaire *. Trop de décors eussent nui à la pensée ; trop do descriptions, présentées avec une saillie disproportionnée, nous eussent caché le vrai sujet, le Dieu un, spirituel et qui remplit tout. Le grand personnage, ou plutôt Tunique i*Athalie, depuis le premier vers jusqu'au dernier, c'est Dieu. Dieu est là, au-dessus du grand prêtre et de l'enfant, à chaque point de cotte simple et forte histoire à laquelle sa volonté sert de loi ; il y est invisible, immuable, partout senti, caché par le voile du Saint des Saints, où Joad pénètre une fois Tan, et d'oii il ressort le plus grand après Celui qu on ne mesure pas. Cette unité, cette omni-

1. Remarquons toutefois, que les cèdres, qui aTaient été employés à la construction de lun et de l'autre, n*ont pas été oubliés. « Cèdres, jeiez des flammes! » s'écrie Joad. Mais c^est dans cette mesure discrète que les choses accessoires peuvent et doivent être indiquées.

potence du Personnage éternel, bien loin d'anéantir le drame, de le réduire à l'hymne continu, devient Faction dramatique elle-même; et, en planant sur tous, elle se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit en eux selon les caractères propres à chacun : elle reluit en rayons pleins et directs dans la face du grand prêtre, en aube rougissante au front du royal enfant, en rayons afifaiblis et souvent noyés de larmes dans les yeux de Josabeth ; elle se brise en éclairs effarés au front d'Âthalie, en lueurs bassement haineuses et livldement féroces au sourcil de Hathan ; elle tombe en lumière droite, pure, mais sans rayon, au cimier sans aigrette d'Abner. Tous ces personnages agissent, se meuvent selon leur personnalité humaine à la fois et selon le souffle éternel; le grand prêtre seul est comme la voix calme, haute, immuable de Dieu, redonnant le ton suprême si les autres voix le font par instants baisser. »

J'ai tenu à citer la page tout entière, d'abord parce qu'elle est brillante, et même à Fexcès, tenant plus de la première manière de Sainte- Beuve que de sa dernière, ensuite parce que, avec toute l'admiration due à l'éminent critique, je ne peux m'empécher de proposer quelques restrictions, et au sujet de ce Dieu et au sujet de ce prêtre. Celui-ci est-il donc si calme? celui-là est-il donc si beau ? Sur le premier point, je me contenterai de rappeler les paroles de Joad, lors«

qu'il voit Malhan avec Josaboth, à la cinquième scène du troisième acte :

Où suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre? Quoil fille de David, vous parlez à ce traitrel Vous souffrez qu'il vous parle 1 et vous ne craignez pas Que du fond de l'ablme entr'ouvert sous ses pas Il ne sorte à linstant des feux qui vous embrasent, Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent? Que veut-il ? de quel front cet ennemi de Dieu Vient-il infecter Tair qu'on respire en ce lieu?...

Je ne dis pas que Joad ait tort de s'émouvoir, je comprends Thorreur que doit inspirer le prêtre apostat au prêtre fidèle; mais trouve-t-on dans cette apostrophe « la voix calme, haute et immua> ble » du ministre de Dieu ?

M. TainCy lui aussi, qui est quelquefois paradoxal, trouve que Joad « est trop bien élevé, trop calme et trop peu féroce », (que lui faut-il donc?..) « qu'il parle comme un prélat du dix-septième siècle, et que Racine, sans le vouloir, lui a donné plusieurs traits de Bossuet ^ ». Mais Bossuet est-il donc si calme et si doux; par exemple lorsque, pour contraindre les Protestants à se convertir, il prescrit de leur enlever leurs enfants? ou lorsque à propos des faits qui sont le point de dépai't de cette pièce même d'Athalie, il écrit ces lignes où respire une sorte de joie farouche : a Jéhu, ayant

1. H. Xaine. Nouveaux Essais de oritiqtie ûi d'histoire, p. 235 et 236. Paris, Hachette, 18G5.

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détruit la maison d'Àchab, suivant le commandement du Seigneur, fait un sacrifice au Dieu vivant de l'idole de Baal et de son temple, et de s^s prêtres et de ses prophètes. « Il n'en laisse, dit l'Écriture, » pas un seul en vie. » Voilà une belle action. » Entendez-vous cethosannah? — Au surplus M. Taine se répond à lui-même et rectifie ou complète sa pensée, lorsqu'il dit : a Pour admirer la pièce avec sympathie, il faut se pénétrer de passions éteintes depuis deux siècles, relire la correspondance des Évoques et des Intendants *, les procèsverbaux des assemblées du Clergé, les demandes universelles et perpétuelles de persécution, les louanges dont Bossuet comble le Chancelier qui scelle la salutaire mesure*. »

Quant à ce Dieu même, dont Joad est l'organe, je ne conteste point qu'il soit fort bien représenté

1. Lettre de M. Legendre, intendant de Montauban, à Bossuet : « Je trouvai d'abord beaucoup d'opiniâtres, qui ne voulaient entendre parler ni de messe ni d'instruction. Je leur représenlai qa'après avoir épuisé les voies de douceur, le Roi serait obligé de faire sur eux des exemples de sévérité, s'ils ne se mettaient à la raison. Dieu a touché leurs cœurs : ils se sont tous déterminés par la douceur à venir à la messe. — ' 11 faudra établir runiformité dans les provinces voisines ei dans tout le royaume, aGn que nos jeunes plantes ne puissent pas se plaindre que Ton cultive leur terre, pendant que l'on néglige celle de leurs voidins. » Ce dernier irait est-il assez joli?

2. H. Taine, op. laud, — Y. l'Oraison funèbre do Michel Le TeUier.

et interprété par lui : car, tel qu'on nous le monlro dans toute la pièce, il n'est ni moins emporté m moins âpre. C'est le Dieu biblique; c'est aussi le Dieu janséniste. Lorsque Joad s'écrie avec une joie

sauvage :

Grand Dien, loiei ton heure, on t'amène ta proie,

à ce mot de proie, on a beau se rappeler tous les passages de la Bible qui l'expliquent et l'autorisent, on croit entendre, non pas la voix d'un ministre de Dieu dans son temple, mais le mot d'un chasseur à l'affût, d'un Hohican caché dans son buisson et remerciant le Grand-Esprit qui amène l'ennemi dans son embuscade. Bien plusl pour parler juste, il faudrait dire (et voyez combien cela est choquant) qu'ici, par cette métaphore, ce n'est pas le grand prêtre, c'est Dieu lui-même qui est représenté avec ces sentiments et dans cette situation, prêt à fondre sur cette proie, qu'Abner, le brave Abner, le rabatteur sans le savoir, ya faire tomber dans ses filets . Telles sont les idées avilissantes que ce mot réveille, idées par lesquelles le fanatisme croyait honorer rÉtemel. Avilissantes moralement; mais, poétiquement, cela est aussi beau que l'Apollon d'Eugène Delacroix lançant du haut de son char de lumière, avec sa sœur Diane, toutes leurs flèches divines sur les monstres du chaos, et les chassant dans leurs ténèbres ^

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