‹ RacineChapitre 46 sur 64 · Tome VI, livre vi · texte numérisé non relu

Tome VI, livre vi

ATUÂLIE 257

nommer son inoculalion janséniste. Sainte-Beuve, qui avait commencé par étudier la médecine, en avait gardé quelques habitudes, quelques procédés, qu'il transportait dans sa critique : tantôt, pour mieux étudier son sujet, il pratiquait une sorte de dissection, parfois même de vivisection, au risque de faire pousser des cris au patient et au public; tantôt, pour mieux observer quelque crise ou quelque maladie morale, il se la donnait à lui-même, en se plaçant dans le milieu propre à la faire naître. Ainsi fit-il du jansénisme, il sel*inocu]a, pour mieux l'étudier, et cela dura vingt années.

J'ajoute que cette Histoire fut préparée sous la forme d'un Cours, professé à Lausanne, pour des auditeurs chrétiens, les mêmes que ceux de rhonorable pasteur Vinet. Or, on prend peu à peu les sentiments, les vues ; le tour d'esprit de ceux avec qui on se trouve et on converse journellement: Sainte-Beuve, nature mobile, quel que fût le ressort puissant de son esprit, ne fut pas sans subir les influences de ce milieu : il se laissa christianiser par l'air ambiant beaucoup plus qu'en aucun autre temps de sa vie. Plongé dans ce courant théologique, il lui arriva d'être parfois entraîné jusqu'à dévier de son droit sens, jusqu'à voir, au travers de je ne sais quel mirage, le Dieu de Joad, plus grand, plus majestueux, que ne l'a fait Racine lui même, qui suit la Bible au moins de loin, et comme à travers Port-Royal, avec les yeux de

2o8 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

Saint-Cyran; tandis que l'historien même de Pori' Royal a fini par voir Jéhovah avec les yeux de H. Yinet, de tous ceux enfin qui font de la Bible leur pain quotidien, et pour lesquels l'Ancien Testament, étant la figure du Nouveau, ne contient et ne peut contenir que des choses édifiantes.

Telles sont, à ce qu'il me semble, les influences qui expliquent cette page de Sainte-Beuve, où l'imagination du poète brille plus que le sens du critique •

Voltaire écrit à Cidevilîe, le 20 mai 1761 :

a Athalie, qui est le chef-d'œuvre de la belle poésie, n'est pas moins le chef-d'œuvre du fanatisme. »

D'Alcmbert, dans ce même sentiment, exagère lorsqu'il dit : a Si on changeait les noms, et que Joad fût un prêtre de Jupiter ou d'Isis, et Athalie une reine de Perse ou d'Egypte, cette pièce serait Dicn froide au théâtre. »

Non, la pièce ne serait pas froide, mais elle perdrait certainement un peu de son intérêt aux yeux d'un très grand nombre de personnes.

Leur religion d'enfance contribue pour quelque chose à la beauté quelles aperçoivent dans la peinture de ce Dieu. Elles le christianisent encore plus que n'a fait Racine, et le voient, comme Sainte-Beuve, au travers de leur imagination, autre qu'il n'est réellement. On doit se garder de

confondre là fureur fanatique avec le sentiment religieux.

Ces réserves faites, on ne peut qu'admirer la beauté théâtrale de la catastrophe en action. Où trouver une série de tableaux plus frappants, et de plus vigoureux contrastes? Ce Temple devenu le champ de bataille d'une révolution sacerdotale et le théâtre d'atie restauration monarchique; cette vieille reine faiseuse de coups d'État, prise au piège à son tour dans ce guet-apens de Lévites armés, et menée par eux au supph'ce, Tépée dans les reins; le couronnement du jeune Roi, et, au-dessus. Dieu même, gouvernant les empires: que d'oppositions grandioses! Et non seulement dans la catastrophe, mais d'un bout à l'autre de la pièce, que d'antithèses dramatiques ! le prêtre et le soldat, la vieille reine et le jeune enfant, ce jeune Roi et le grand prêtre, qui, après l'avoir fait monter sur le trône, se prosterne à ses pieds ; enfin, dernier contraste, plus émouvant encore, le jeune Roi sur son trône et sa nourrice arprès de lui, elle qui, avec Josabeth, le sauva du carnage : rapprochement d'une apparente naïveté et d'une habileté déguisée qui renoue la fin de la pièce avec le commencement.

Que dire de la beauté des chants lyriques, soit dans la prophétie, soit dans les chœurs, où Racine s'est animé du grand souffle de la poésie hébraïque,

s'en assimilant les images et les faisant passer dans notre langue avec une liberté hardie et un art caché qui est l'art suprême ?

Dans la pièce tout entière, quelle variété l quelle étendue de clavier 1 Le poète passe de la gravité terrible à la douceur naïve ; l'ingénuité de l'enfant, la sublimité des prophètes, se succèdent sans effort. On est étonné de .la grandeur des effets et de la simplicité des moyens. La pièce cependant peut se prêter à un déploiement do figuration nombreuse et à une mise en scène splendide.

Athalie est donc, comme drame et comme poème» un des plus grands chefs-d'œuvre de Racine; mais ce chef-d'œuvre, par le fond du sujet, par les idées sauvages qui raniment, sera de moins en moins sympathique à Tesprit moderne, désintéressé des idées théocratiques, affranchi du fanatisme ancien. A mesure que la raison éclairée développera dans les âmes le sens de la liberté de conscience ci de la tolérance mutuelle, il faut reconnaître que d(î tels sujets de pièces, quelle qu'en soit la beauté poétique et dramatique, répugneront de plus en plus aux générations nouvelles, et blesseront toujours davantage non seulement l'esprit philosophique, mais même l'esprit vraiment religieux, qui de jour en jour devient capable de concevoir un idéal plus noble et

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plus pur. La conscience humaine, de siècle en siècle et d'heure en heure, refait incessamment son idéal, pour répurer, pour l'agrandir, pour l'élever. Placée en face de l'infini, comme devant un grand miroii obscur, elle y entrevoit la justice, dont l'image, confuse avec la sienne^ va s'éclaircissant peu à peu. Que si cette image entrevue n'est, comme on If prétend, que la nôtre seule, il faut convenir que rhomme, cet être chélif, parait alors quasi divin, puisque tirant de son propre fondsKidée de la justice éternelle, celte illusion est, si Ton peut ainsi dire, la plus sublime de toutes les réalités.

leî se termine notre étude du théâtre de Racine, à laquelle la fia de sa vie ne se rapporte pas assez directement pour qu'il soit nécessaire de nous y arrêter. Quelques mots sufiSront. Pendant vingt ans il resta près du Roi, qui goûtait sa conversation : il avait son appartement à Versailles, et était de tous les Marly. Quand le Roi se trouvait indisposé et gardait la chambre, il donnait ordre d'appeler Racine, qui lui faisait la lecture. Lors d'une maladie qui lui ôtait le sommeil, il voulut que son poètehistoriographe couchât dans sa chambre mêmer Racme, pour le distraire, lui lisait les Vies des Hommes illustres de Plutarque, dans la traduction d*Amyot.

Quelle fut la cause qui interrompit par une disgrâce cet état de choses affectueux ? On ne le sait pas avec certitude, et on Ta expliqué diversement. C'est, à ce qu'il semble, parce que le poète s'était mêlé d'affaiiHîs religieuses, en laveur de ses amis de Port-Royal persécutés; ou ien de questions sociales,

si t'/itefois on n'a pas donné à ce dernier point plus do portée et d'étenduequ'il n'en avait réellement *. Soit disgrâce complète et définitive, soit peut-être seulement éclipse passagère», il n'en fallut pas davantage pour développer rapidement dans la complex-ion nervoso-bilieuse de notre poète une maladie de foie, qui, un peu plus d'une année après, causa sa mort, à l'âge de soixante ans, ]p 21 avril 1699.

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