ACHILLE
Lui?
CLTTEHNESTBB.
Sa fille?
IPBIGÉNIE*
Mon père?
ÉRiPHiLE, à part.
Ciel 1 quelle nouvelle t
Cette Ëriphile est Tlphigénie inconnue dont le nom sera révélé an dénouement.
Au moment où Arcas, emporté par l'affection et la pitié, vient de livrer le secret de son maître, celui-ci survient. Étonné du trouble de tous les visages^ il devine ce qui s'est passé.
Mais que vois-je? Tout pleure, et la fille et la mèrel Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi !
IPHIOéNIB.
Mon pèrOf Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi...
Etc. Acte IV, scène iv.
Discours merveilleux, moins naïf que celui de riphigénie du poète grec, mais d'un genre de beauté différent. L'Iphigénie grecque commence par supplier son père de ne pas la faire mourir.
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et essaye de le fléchir par ses caresses : « Ne me fais pas mourir -avant le temps ; il est doux de voir la lumière du jour ! . • . Tourne les yeux vers moi, donne-moi un baiser!». . . Elle tient dans ses bras le petit Oreste, qui ne parle pas encore, qui seulement pleure, la voyant pleurer sous son voile: a Et toi, mon frère, ah ! tu es d'un faible secours pour ceux qui t'aiment. Viens cependant, toi aussi, avec tes larmes, prier ton père de ne pas tuer ta sœur !... Vois, père, c'est en se taisant qu'il te supplie. Épargne-moi ; prends pitié de ma vie i Nous te conjurons tous deux, lui tout petit, moi déjà grande !;\. »
Je ne crois pas que ifl^s Tart de Témotion contagieuse et pénétra^^Bt été porté plus loin. Racine, ne pouvant suiv^Riripide dans cette voie, a dû traiter la scène autrement : son Iphigénie est plus fière, plus fille de roi, plus attentive à ne pas démentir le sang de sa noble race, et par là certes bien émouvante aussi, mêlant d'ailleurs à sa résignation héroïque des protestations voilées, pleines de force autant que de douceur.
Dilirot, un des pères du romantisme moderne dans notre ttiéàtre, Diderot qui tout à l'heure était injuste par légèreté, se montre plus juste après, mais non pas avec une exactitude et une précision sufiBsantes : c Je le crois bien, écrit-il à mademoiselle Voland, que Racine vous fait grand plaisir!
22 LE BOHAHTISME DBS CLASSrQUXS
C'est peiri-étre le plus grand poète qui ait jamais existé. Gardez-vous bien d'attaquer le caractère dlphigénie. Sa résignation est un enthousiasme de quelques heures. Le caractère est poétique, et partant un peu plus grand que nature : si le poète l'eût introduite dans un poème épique, oii cet épisode eût été de plusieurs jours, vous l'auriez vue agitée de tous les mouvements que vous exigez. Elle en éprouve bien quelques-uns, mais toujours tempérés par la douceur, le respect, la soumission, l'obéissance. Toutes vos objections se réduisent à ceci : Ipliigénie, et moi, sont deux. — Le caractère d'Iphigénie était facOe à peindre ; celui d'Achille et celui d'Ulysse, &cyg|k celui de Clytemnestre, plus facile encore ; ^^Ê celui d'Agamemnon, dont vous ne dites rie^comment n'y avez-vous pas pensé ? Un père immole sa fille par ambition , et il ne faut pas qu'il soit odieux . Voyez ce que le poète a fait pour cela. Agamemnon a appelé sa fille en Aulide ; voilà la seule faute qu'il ait commise, et c'est avant que la pièce commence. 11 est agité de remords : il se lève pen* dant la nuit, il veut l'empêcher d'arriver en Aulide; il n'y réussit pas : il se désespère de son ar^ée > ce sont les Dieux qui le trompent. — Par qui fait-on plaider auprès de lui la cause de sa fille ? Par un amant emporté qui la gâte par ses menaces, par une mère furieuse qui veut subjuguer son époux. On abandonne, au milieu de tout cela, ce père irrité
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au plus adroit fripon de la Grèce K Cependant il est sur le point de ravir sa iille au couteau, lorsqu'Ëriphile dénonce sa fuite aux Grecs et à Calchas, qui la demandent à grands cris. — Et puis» il y a dix ans que les Grecs sont devant Troie : il n'y a pas un chef dans l'année qui n'ait perdu un père, un fils, un frère, un ami, pour l'injure faite aux Atrides . Le sang des Atrides est-il donc le seul sang précieux de la Grèce? Tout sentiment d'ambition à part, Agamcmnon ne doilr-il rien aux Dieux, ne doit-il rien aux Grecs ? Que de circonstances accumulées pour pallier l'erreur d'un moment I Le secret de cette boite-là vous a échappé, i Je n'ai pas voulu interrompre Diderot dans cette page pleine de verve. Vous avez entrevu que mademoiselle Voland eût préféré llphigénie d'Euripide à celle de Racine; mais il ue semble pas qu'elle la connût, ni que Diderot lui-même s'en souvînt en écrivant cette lettre. Au reste, chez Euripide même, iphigénie, après le premier moment d'effroi si naturel dans une jeune fille en présence de la mort, reprend courage, essuie ses larmes, et, d'une voix affermie, annonce qu'elle est décidée à donner sa vie avec joie pour le triomphe des Grecs. Le souffle de la gloire l'enflamme. Ainsi, l'héroïne se retrouve. Aristote, un peu trop sévère, blâme
1. C'est Ulysse que Diderot qualifie ainsi, un peu librement.
ce revirement \ qui pourtant est naturel et beau ( l'inverse de celui que Diderot imagine ). Ce caractère, dans le poète grec, est donc bien complet en ses deux aspects : d'abord la jeune fille attachée à la vie, ensuite la fille du Roi des rois, fière de se sacrifier à la gloire de son pays, consolant ellemême sa mère au moment de mourir, la suppliant de ne pas l'accompagner à l'autel du sacrifice, et de pardonner à Agamemnon. Elle sort en chantant pour elle-même et pour sa patrie l'hymne triomphal.
C*est ce que Chateaubriand semble avoir perdu de vue, lorsque voulant à toute force faire de l'Iphigénie de Racine un type supérieur, celui de a la fille chrétienne », il ne trouve qu'en elle seule l'enthousiasme du martyre. De deux choses l'une : ou il n'avait pas lu jusqu'au bout, même dans la traduction du père Brumoy, la tragédie d'Euripide ; ou bien, s'il l'avait lue, il a jugé à propos, pour les besoins de sa thèse, d'escamoter ce que nous venons de rappeler, cette admirable évolution de sentiments qui nous montre déjà dans l'Iphigénie grecque l'enthousiasme sublime du sacrifice, encore rehaussé par la faiblesse naturelle que la jeune fille a laissé voir d'abord.
Racine a dû mettre en lumière le second aspect seulement, pour se conformer à l'idéal de son