DONA SOL
Mon Hernani 1
DON CARLOS
C'est bien : dans quelques heures Je serai, moi le Roi, dans le palais ducal.
Mon premier soin sera de mander le fiscal :
A-t-on fait mettre à prix votre tète ?
HBRNANI.
Oui.
DON CARLOS
Maître, Je vous tiens, de ce jour, sujet rebelle et traître, Je vous en avertis. Partout je vous poursuis, Je TOUS fais mettre au ban du royaume.
HBRNANI.
Déjà.
DON CARLOS
Bien.
J'y suis
HBRNANI.
Mais la France est aufrès de l'Espagno^ C'est un port.
DON CARLOS
Je vais être empereur d'Allemagne :
Je vous fais mettre au baa de l'Empire.
HRRNANI
A ton gré.
J'ai le reste du monde, où j e te bravorai.
Il est plus d^un asile où ta puissance tombe.
DON CARLOS
£t, quand j'aurai le monde?
HERNANI
Alors j'aurai la tombe.
DON CARLOS
Je saurai déjouer vos complots insolents.
HERNANI
La vengeance est boiteuse; elle vient à pas lents, Mais elle vient.
DON CARLOS, riant avec dédain.
Toucher à la dame qu'adore Ce bandit!
HERNANf, dont les yeux s'aUumen^.
Songes-tu que je te tiens encore?
Ne me rappelle pas, futur César romain.
Que je t'ai là. chétif et petit, dans ma main, Et que, si je serrais cette main trop loyale, J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale I
DON CARLOS
Faites.
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HERNANI
Va- t'en, va -t'en !
Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du R(H.
Fuis, et prends ce manteau :
Car, dans nos rangs, pour toi, je crains quelque couteau.
le Roi s'enveloppe du manteau.
Pars tranquille à présent, ma vengeance altérée Pour tout autre que moi fait ta tête saerée.
DON CARL08
Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi, Ne demandez, un jour, ni grflce ni merd.
Voilà la scène. Ainsi le Roi, quelle que soit ou doive être sa fierté, accepte le manteau du bandit qui l'insulte, et non seulement ne le secoue pas avec indignation de ses épaules, sur lesquelles Hernani a pu le jeter par surprise; mais « il s'en enveloppe ». Assurément la scène est théâtrale; mais que devient la majesté souveraine, ou simplement la dignité du gentilhomme? On peut répondi*e tout au plus qu'il a le dernier mot, puisqu'en partant il lance cette menace sonore et vaine. Mais en fait le Roi est vraiment trop sacrifié au bandit. Cela, sans doute, n'est pas fait pour déplaire à notre public démocratique. Mais, justement par la même raison, et c'est tout ce que j'ai voulu dire, le public du
temps de Louis XIV, les spectateurs de cette grande scène entre Achille et Agamemnon devaient aimer à voir combien, devant la colère du plus grand des Grecs, la majesté du Roi des rois demeurait inviolée.
Au reste il faut avouer que le rôle d'Achille, quelque éloquent qu'il soit, n'est pas aussi dramatique que brillant: son amour ne sert de rien à Iphigénie, si ce n'est qu'il s'apprête à la déi'endre quand on est sur le point de la sacrifier ; mais il y a apparence que son intervention lui serait moins utile que celle de Diane. II est plus bruyant que vraiment actif.
Clytemnestre elle-même n'a pas de situations égales à son magnifique langage. Iphigénie, seule, est parfaiment belle et touchante.
Vous connaissez le dénouement. De même que^ au moment où Abraham va sacrifier son fils pour obéir à Dieu, un ange descendant tout à coup du ciel lui arrête le bras, et lui annonce que le Seigneur, content de son obéissance, lui permet de substituer à son fils un bélier ou un agneau, de même, au dénouement de la tragédie d'Euripide, Diane intervient et sauve la vie d'Iphigénie en lui substituant pour vLtime une biche, et elle transporte la fille d'Ag imemnon dans la Tauride pour en faire une de ses prêtresses En France, au dix-
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septième siècle, an tel dénouement était impossible, même en récit, et aujourd'hui encore il ne serait de mise que dans une féerie. Racine a donc été forcé d'imaginer autre chose. Quelle était la victime demandée par le Ciel ? C'étaitj d'après les termes de l'oracle, c une fille du sang d'Hélène d. Racine alors a mis à profit cette tradition selon laquelle il y aurait eu une autre Iphigénie^ également du sang d'Hélène, inconnue jusqu'alors, sous un autre nom : il lui a donné celui d'Ëriphile, et, de ce personnage de second plan, il a su tirer de grandes beautés. On y peut trouver à redire que l'amour jaloux d'Ëriphile pour Achille, traité dans le goût du temps de Louis XIV, altère la simplicité du sujet ancien et jure avec les mœurs de cette légende barbare ; mais nous n'en sommes plus à compter les anachronismes de cette sorte. Ne perdez pas de vue qu'ils constituent le fond même de notre sujet. Nous avons vu qu* Andromaque^ d'un bout à l'autre, ne se compose pas d'autre chose*. C'est donc cette seconde Iphigénie, révélée tout à coup par Calchas, qui est immolée, ou plutô qui s'immole elle-même, outrée de douleur parce
1. Pierre de Yilliers, d^abord jésuite, plus tard bénédictin, publia en 1675, un an après Viphigénie de Bacine, un dialogue intitulé: Entretien sur les tragédies de ce temps, dans lequel il proteste contre cette mode, et voudrait retrancher des tragédies tout ce qui est amour. Mais c'est là un point de vue particulier, en désaccord avec le sentiment général du temps.
que celui qu'elle aime va en épouser une autre. Celte scènC; dans le récit qu'en fait Ulysse, est épique et grandiose.
Ici, comme dans la tragédie de Britannicus, quelques personnes pourront être tentées de croire que le dénouement eût été plus beau en action qu'en récit. Or il se trouve que, pour Iphigénie, l'expérience a été faite, et même par deux fois, mais qu'elle n'a pas réussi. Rotrou, le premier chez nous, en 1640, dans son imitation delà tragédie d'Euripide, l'essaya sans succès. Au dix-huitième siècle, en 1759, sur le conseil d'un commentateur de Racine, Luneau de Boisjermain, et d'un autre homme de lettres, La Dixmerîe, un troisième, Sainte-Foix, s'avisa de renouveler cette tentative. Il mit en action le récit d'Ulysse, tout l'appareil du sacrifice, l'autel, le bûcher, les glaives, la mêlée, l'intervention de Calchas expliquant Toracle, Ériphile sans l'attendre se frappant elle-même du couteau sacré, le coup de tonnerre, et enfin la mer agitée d'un vent favorable. Malgré l'appareil de ce spectacle, et quoique dans ce changement on eût conservé le plus possible les vers de Racine, cette fois encore la chose ne fut point goûtée, et l'on revint bien vite au récit pur et simple. C'est que, comme dit Voltaire, a un récit écrit par Racine est supérieur à toutes les actions théâtrales » ; du moins, pourrait-on ajouter, quand elles sont pure-
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ment matérielles. Luneau de Boisjermain n'avait pas vu que tout ce tableau, très grand pour Fimagination, restait nécessairement bien loin audessous d'elle dans la mise en scène la plus magnifique et la figuration la mieux réglée. C'est ce que Diderot, sans avoir, à ce qu'il semble, eu connaissance de cette tentative, développe à merveille . « Où est l'acteur qui me montrera Calchas tel qu'il est dans ces vers? Grandval s'avancera d'un pas noble et fier entre les deux partis; il aura Tair sombre, peut-être même l'œil farouche; je reconnaîtrai à son action, à son geste, la présence intérieure d'un démon qui le tourmente; mais, quelque terrible qu'il soit, ses cheveux ne se hérisseront point sur sa tête : l'imitation dramatique ne va pas jusque-là. U en sera de même de la plupart des autres images qui animent ce récit : l'air obscurci de traits, une armée en tumulte^ la terre arrosée de sang, une jeune princesse le poignard enfoncé dans le sein, les vents déchaînés, le tonnerre retentissant au haut des airs, le ciel allumé d'éclairs, la mer qui écume et mugit. Le poète a peint toutes ces choses : l'imagination les voit; l'art ne les imite point. Hais il y a plus : un goût
dominant de l'ordre nous contraint à mettre
de la proportion entre les êtres : si quelque circonstance nous est donnée au-dessus de la nature commune, elle agrandit le reste dans notre pensée. Le poète n'a rien dit de la nature de Calchas, mais
je la vois, je la proportionne à son action. L*exa~ gération intellectuelle s'échappe au delà et se répand sur tout ce qui approche de cet objet. La scène réelle eût été petite, faible, mesquine, lausse on manquée; elle devient grande, forte, vraie, et même énorme, dans le récit. Au théâtre, elle eût été fort au-dessous de la nature; je l'imagine un peu au delà. C'est ainsi que, dans Fépopée, les hommes poétiques deviennent un peu plus grands que les hommes vrais*. »
Ce fut encore la Champmeslé qui joua le rôle d'Iphigénie, d'abord à Versailles, où la pièce fut eprésentée pour la première fois devant le Roi, en 1674, puis à Paris en 1678. Elle fit courir et pleurer tout le monde pendant trois mois. De là les vers de Despréaux :
Jamais Iphi génie en Aulide immolée N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée Qae dans Theureux speclacle à nos yeux étalé En a fait sous son nom verser la Champmeslé.
Racine avait songé également à imiter la pièce d'Euripide qui par les événements fait suite à celle-là, mais qui avait été composée la première.
i. Troisième Entretien sur le Fils naturel.
Rapprochez ce qui a été dit au tome I*', vers la fin de la cinuiëme leçon, sur le récit du banquet de Brilanniciu si on eût mis en action.
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Après sa mort, on trouva dans ses papiers le canevas du premier acte d'une Iphigénie en Tauride^ écrit en prose selon son habitude. Quand il avait ainsi lié toutes les scènes entre elles, il disait ; a Ma tragédie est faite » , comptant le reste pour rien. Dans ce plan *, rien ne rappelle la substitution d'Ériphile ou d'une autre victime; Iphigénie dit qu'elle a été enlevée par des pirates au moment où l'on allait la sacrifier. S'il en faut croire le témoignage de Longepierre, Racine avait hésité longtemps entre le sujet dTphigénie sacrifiée et celui d' Iphigénie sacrifiante (en qualité de prêtresse de Diane), et ne s'était décidé pour le premier qu'en reconnaissant que le second n'avait point de matière pour un cinquième acte*.