‹ Racine et ShakespeareChapitre 43 sur 61 · I.ORI» BYRON EN ITALIE · texte numérisé non relu

I.ORI» BYRON EN ITALIE

(c’était, je l’avoue, notre occupation quand il nous avait quittés; j’admifhis ces caractères italiens si fins : ils ne sont dupes d’aucune apparence), en examinant au microscope le caractère du grand poète, qui était tombé comme une bombe au milieu de nous, les amis de M. de Brême décidèrent que, pendant un tiers de la journée, lord Byron était dandy : il voulait ne pas grossir, cacher sou pied droit un peu tourné en dedans, et plaire aux femmes. Mais sa vanité à cet égard était tellement exagérée et maladive, qu’il en vint à oublier le but pour les moyens. L’amour aurait gêné ses promenades à cheval, il sacrifia l’amour. A Milan et surtout à Venise, quelques mois après, ses beaux yeux, ses beaux chevaux, sa gloire, firent naître plusieurs commencements de passions chez des femmes très-jeunes, très-^bles et assurément fort jolies. L’une d’elles fit plus de cent milles pour assister ù un bal masqué où il devait se trouver. 11 le sut, et, soit orgueil ou timidité, ne daigna pas lui répondre. C’est un rustre! s’écria-t-elle en s’éloignant. Une irréussite auprès d’une femme de la société eût fait mourir lord Byron de vanité malheureuse. Par l’effet de toutes les petitesses de la civilisation anglaise, il ne fit attention qu'ù ces sortes de femmes aux yeux desquelles la richesse d’un amant est son plus grand mérite.

Non content d’être le plus bel homme d’Angleterre, lord Byron aurait aussi voulu être l’homme le plus à la mode. Quand il était dandy, c’était avec le frémissement de l’adoration et de la jalousie qu’il prononçait le nom de Brummel; ce fut le roi de la mode de 1796 à 1810; ••

c’est l’existence la plus curieuse que le dix-lmilième siècle ait produite en Angleterre et peut-être en Europe. Ce roi déchu achève sa vie à Calais.

Quand lord Byron ne pensait pas à sa beauté, il spngeait à sa haute naissance. C’était avec une apparence de bonhomie bien plaisante que les jeunes Milanais discutaient devant lui la question de savoir si Henri IV pouvait justement prétendre à être appelé clément après avoir fait couper la tête au duc de Biron, son ancien camarade. Napoléon ne l’eût pas fait, répondit lord Byron. Le comique consistait en ce que tantôt on voyait qu’il se croyait plus noble que le duc de Biron, et que tantôt l'illustration de cette famille lui faisait envie. Le fait est que peu de familjes, en Angleterre, ont produit une plus longue suite de braves guerriers que celle des Birons.

Quand la fatuité de naissance ou de beauté n’était pas de service auprès de lord Byron, il devenait tout coup grand poète et homme de sens. Jamais il ne faisait la phrase comme madame de Staël, par exemple, qu’il venait de laisser à Coppet, et qui bientôt nous arriva à Milan. Parlait-on de littérature, lord Byron était le contraire d’un académicien : toujours plus de pensées que de paroles et nulle recherche de mots élégants. Vers le minuit surtout, les jours où la musique de l'Opéra l'avait touché, au lieu de songer, en parlant, à l’effet à produire sur les autres, il se laissai? aller à son émotion comme un homme du Midi.

Ce qu’il y a de bien singulier, c’est que, dans sa prose, il court toujours après l’esprit, et l’esprit de la plus mi-

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sérable sorte, l’esprit d’allusion à quelque passage d’un auteur classique. Je puis assurer que rien ne ressemblait moins à sa prose ennuyeuse, et digne de l’arcbidiacre Trublet, que sa charmante conversation quand il n’était pas fat ou fou. Car il faut bien l’avouer, et c’est pour ce grand homme une excuse plus qu’une accusation, pendant un tiers de son temps, chaque semaine, il nous semblait fou. Quelques-uns prétendaient qu’il avait l’air d’être fou par remords. Se pourrait-il, nous disions-nous, que, dans quelque acoès d’orgueil aristocratique ou de dandy, il eût brûlé la cervelle à quelque belle esclave grecque infidèle à sa couche?

Jusqu’à ce qu’une. réforme parlementaire ou tout autre accident ait brisé la tyrannie qu’avec le mot magique mproper la haute société de Londres exerce sur la manière de voir des dix-neuf vingtièmes des Anglais, je ne serais pas surpris que les Revues anglaises ne déclarassent le satanique lord Byron coupable de meurtre. Songez que ces pauvres Revues ne peuvent vivre et prospérer qu’en étant achetées par Vhigh life. Et l'on ne se figurera jamais, sur le continent, combien dans les hautes positions sociales, en Angleterre, on est plus aristocrate que nos plus célèbres ultras. Un duc anglais, par exemple, ne peut jamais être ridicule, quoi qu’il fasse. Voilà qui est tentant! Un poète académique, nommé Southey, a été protégé par la haute société, parce qu’il charge lord Byron d’injures tellement atroces, qu’une fois, à Pise, ce grand homme fut sur le point de prendre la poste pour aller en Angleterre lui tirer un coup de pistolet. « Prenez

farcie, lui dit un ami, l’aristocratie payera tous les mauvais poètes en achetant leurs œuvres, pour peu qu'elle ait l’assurance de troubler le repos de l’auteur de Don Juan. »

A mon sens, l’aristocratie anglaise ferait un bon calcul si, au moyen d’un sacrifice de dix millions de francs, elle pouvait obtenir l'anéantissement de Don Juan. Dans sa folle fureur, cette aristocratie n’a pas voulu que le lord chancelier autorisât le libraire qui avait imprimé Don Juan à poursuivre les contrefacteurs. Cette folie a eu pour résultat que l’Angleterre est inondée d’éditions de Don Juan à deux shellings (deux francs cinquante centimes), au lieu de quinze ou vingt francs. Ce poème divin est un cruel antagoniste pour la théologie de Paley.

N’est-il pas plaisant de voir une colère qui, dans l’excès de sa fureur et de son aveuglement, se nuit à ellemême? Je ne vois pas pourquoi la bonne compagnie ne proclamerait pas lord Bvron un assassin. Voici l’acte d’accusation imprimé dans les Mémoires de lord Byron, que M. Moore vient de vendre cent cinquante mille francs au libraire Murray.

Dans son journal, lord Byron fait allusion à un événement dont la mémoire trouble son sommeil et lui cause d’horribles agitations. — « J’ai composé la Fiancée d’Abydos en quatre nuits, dit-il, pour conjurer mes rêves sur ***. Si je ne m’étais donné cette tâche, j’aurais perdu l’esprit à me ronger le cœur, b Plus loin : « Je me suis réveillé après un rêve. — Eh bien ! d’autres n’ont-ils pas rêvé aussi? Et quel rêve! Mais elle n’a pu m’atteindre.

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Les morts ne peuvent-ils donc reposer en paix'? Oh ! comme mon sang s'est glacé! — Et je ne pouvais m’éveiller! — Et....

« Des ombres, cette nuit, ont frappé Pâme de Richard de plus de terreurs que n’eût pu lui en causer la réalité de dix mille soldats conduits par le traître *“ 4 .

« Je n’aime pas ce rêve! J’en déteste la conclusion depuis longtemps passée. Mc laisserais-je donc épouvanter par des ombres! Ah! quand elles nous rappellent... N’importe? Mais si je rêve encore ainsi, j’essayerai si l’autre sommeil, le plus profond de tous, a les mêmes visions. »

Il ajoute : « Hobhouse m’a parlé d’un singulier bruit, c’est que je suis, moi, le véritable Conrad, le vrai corsaire de mon poëme, et l’on suppose que celte partie de mon voyage est restée secrète... Hum ! les gens sont quelquefois bien près de la vérité, mais on ne la devine jamais tout entière. Il ignore ce que j’étais l’année où il quitta le Levant. Nul autre ne le sait ; ni... ni... ni... Ainsi c’est un mensonge. Mais je redoute ces équivoques de l’esprit malin qui, en mentant, singe la vérité. »

M. Moore n’ajoute aucun éclaircissement. Probablement cet homme d’esprit ne s’est pas aperçu que ce peu de lignes allait servir de texte aux sermons de tous les prêtres d'Angleterre et d’Amérique.

Qu’importe à lord Byron? La haute société peut étouffer un grand homme ; mais une fois qu’il est connu, il a

1 Citation du Richard I II de Sliakspearc.

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un compte ouvert avec la postérité. La Grèce va se civiliser ; c’est peut-être en 1811 que lordByron a joué le rôle d'Othello. A Athènes, en 1811 , au couvent des Franciscains, il eut des moments de folie. Voir son mot à un moine. S’il y a quelque chose de réel dans cette idée, des centaines de témoins retrouveraient au besoin, et tôt ou tard la postérité saura si les remords de lord Byron étaient réels, ou si ce fui une affectation de plus.

Othello est-il un homme méprisable pour avoir cédé une fois à l’atroce douleur de la jalousie?

Après tout, l’àme de lord Byron était tellement exaltable quand il n’était pas dandy, qu'il est fort possible que ses remords se soient exagéré une faute commise dans sa jeunesse. L’opinion des douze jurés que le hasard avait réunis dans la loge de M. de Brême était que la faute qui quelquefois rendait sauvages et hagards les yeux si beaux de lord Byron avait été commise contre une femme. Un soir entre autres, il fut question d’une jolie Milanaise qui avait essayé de se battre en duel avec un amant qui venait de la quitter; on vint à parler d’un prince qui avait tué sans façon une femme du peuple avec laquelle il vivait, et qu'il trouva infidèle. Lord Byron n’ouvrit pas la bouche; il essaya un instant de se contenir, et sortit de la loge furieux. Si c’était de la fureur, elle était contre lui, et sans doute elle l’absout à nos yeux. Je compare ce crime, quel qu’il soit, au vol d’un morceau de ruban commis par J. -J. Rousseau lors de son séjour à Turin. Parmi les hommes qui ont quelque expérience des choses de la vie, et ne s’arrêtent pas aux phrases des salons,

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quel est celui qui, pour ce fait, déclarerait Rousseau moins estimable que l’immense majorité des honnêtes gens? Il est vrai que vers 1815 un écrivain moderne a changé de son autorité privée le morceau de ruban volé en un couvert d'argent. Sans doute, cette découverte importante pour la bonne cause n’est pas restée sans récompense. C’est un exemple de la confiance que mériteront les historiens vulgaires tant que vivra le parti puissant qui poursuit de sa haine l’empereur Julien, J. -J. Rousseau, lord Byron, et tous les hommes enfin qui se sont moqués de l’hypocrisie avec une apparence de succès.

A peine quelque semaines s’étaient-elles écoulées, que lord Byron sembla prendre beaucoup de goût à la société milanaise, la seule qui, au dix-neuvième siècle, admette la bonhomie. Souvent à la fin du spectacle nous nous arrêtions dans le vestibule du théâtre pour voir passer les jolies femmes. Peu de villes ont possédé une réunion de beautés comparables -à celles que le hasard avait réunies à Milan en 1817. Plusieurs s’attendaient que lord Byron demanderait à leur être présenté. Soit orgueil, timidité, ou plutôt désir de ckmdy, de faire précisément le contraire de la chose à laquelle on s’attendait, il déclina toujours cet honneur. Il aimait mieux passer la soirée à parler poésie ou philosophie. Je me souviens que nos arguments étaient laucés avec tant d’énergie, que souvent le parterre indigné nous imposait silence.

Un soir, au plus fort d’une discussion philosophique sur le principe de Vutilité, M. Silvio Pellico, charmant poëte, mort depuis dans les prisons de l’Autriche, vint

avertir lord Byron que M. Polidori, son médecin, venait d’être arrêté.

Nous courûmes au corps de garde. M. Polidori, qui était fort grand et fort beau, avait été choqué au parterre du bonnet à poils de l’officier de garde, qui, disait-il, l’empêchait de voir le chanteur, et l’avait prié de l'ôter. Le fait est que, malgré son nom italien, M. Polidori était né en Angleterre, et par conséquent il avait souvent besoin de vent his spleen on somebody « de faire éclater sa mauvaise humeur aux dépens de quelque chose ou de quelqu’un. »

Le grand poêle Monti était descendu avec nous au corps de garde de la Scala ; nous entourions le prisonnier au nombre de quinze ou vingt. Tout le monde parlait à la fois; M. Polidori était hors de lui et rouge comme de la braise. Lord Byron, fort pâle au contraire, contenait sa fureur à grand’peine. Son cœur patricien était violemment déchiré par la vue du peu de puissance et de considération dont il jouissait. Sans doute dans ce moment il regrettait vivement de n’étre pas ultra et admis aux dîners et à l’intimité de l’archiduc vice-roi de Milan. Telle fut notre opinion. Quoi qu'il en soit, l’officier autrichien vit peut -être en nous un noyau de sédition; s’il était savant, peut-être l'insurrection de Gênes, en 1740, lui passa-t-elle par la tête. Le fait est que Monti remarqua qu’il sortait en courant du corps de garde pour appeler ses soldats, qui saisirent leurs fusils déposés en dehors de la porte. Monti eut alors une idée excellente : Sortiamo tutti; restino solamentc i titolati, « retournons

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dans la salle ; que ceux de nous qui portent un titre restent seuls au corps de garde. »

Monsignor de Brème resta avec le marquis de Sartiraiia, son frère, le comte Confalonieri et lord Byron. Ces messieurs écrivirent leurs noms; à la vue des titres, l’officier de garde oublia l'insulte faite à son bonnet à poils, et laissa sortir M. Polidori. A peine cet officier se fut-il montré magnanime que nous lui rendîmes pleine justice. Le fait est qu’il était fort bonhomme. Dépouillé de son bonnet à poils, qui pouvait avoir trente pouces de haut, l’officier autrichien qui n’avait pas cinq pieds, faisait une piètre figure ù côté de M. Polidori, fort bel homme de cinq pieds six pouces; la seule vanité eût empêche bien des officiers de garde de lâcher leur prisonnier. Le soir même, à minuit, M. Polidori reçut l'ordre de quitter Milan dans les vingt quatre heures ; il était furieux, et jura de revenir tôt ou tard à Milan donner un soufflet au gouverneur qui le chassait ainsi. Il n’a point donné de soufflet, et, deux ans après, s'est empoisonné avec une bouteille tout entière d’acide prussique. (Au moins sic dicitur.)

Le lendemain du départ de M. Polidori, lord Byron, avec qui je me trouvais seul dans le sombre et immense foyer de la Scala, se plaignit sérieusement d’être persécuté. A Coppct, s’écria-t-il les dents serrées, comme se parlant à lui-même, et bouillant de colère, quand j’entrais par une porte dans un salon, toutes ces pécores d’Angleterre et de Genève en sortaient par l’autre. Ces paroles ne furent pas prononcées aussi distinctement. Par ména-

gement pour le malheur ou la folie, 1‘ interlocuteur de lord Byron s'éloigna de quelques pas. Quand il se rapprocha, lord Byron se plaignit de nouveau, mais en termes plus modérés et plus généraux. Cet interlocuteur connaissait si peu i titolati, pour employer le mot de Monti, qu’il dit naïvement au lord : « Réalisez quatre ou cinq cent mille francs, répandez le bruit de votre mort ; deux ou trois amis fidèles enterreront une bûche dans quelque coin, à l’île d'Elbe, par exemple. Le procès-verbal de votre mort arrivera en Angleterre, et pendant ce temps, vous, sous le nom de Smith ou de Dubois, vous vivrez à Lima, tranquille et heureux. Rien n’empêche même que quand M. Smith aura les cheveux blancs, il ne revienne vivre en Europe, et acheter chez un libraire de Rome ou de Paris, un exemplaire de la trentième édition d eChilde Harold ou de Lira. Et au moment de la mort réelle de M. Smith il peut, s’il veut, se donner un moment brillant et original : « Ce lord Byron que l’on dit mort depuis trente ans,

« dira-t-il, c’est moi. La société anglaise m’a semblé si « sotte, que je l’ai plantée là. »

— Mon cousin, qui doit hériter de mon titre, vous devrait une belle lettre de remerciments, médit froidement lord Byron.

L’interlocuteur, qui peut-être avait été indiscret, réprima une répartie piquante. Probablement lord Byron avait ce malheur qu’il n’est pas rare de rencontrer chez les êtres traités en enfants gâtés par la fortune, il nourrissait deux désirs contradictoires, grande et certaine source de malheur. Ne voulait-il pas à la fois être reçu

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dans la haute société comme un seigneur et admiré comme un grand poëte?

Or jamais les gens du grand monde ne pardonnent aux gens qui écrivent. Peut-être en était-il mûrement du temps du grand Corneille; mais le grand Corneille n’était qu’un bonhomme aux yeux du seigneur Dangeau (Voir ses Mémoires). Ce soir-là il m’arriva de louer le grand-duc de Toscane, qui certes le méritait. Lord Byron, qui se trouvait dans une veine de loyauté, m’en sut un gré infini.

On jouait alors à Milan YÊlena du vieux Mayer, où se trouvait un sestetto sublime. Le public supportait deux actes médiocres pour arriver à ce sestetto. Un jour qu’on le chantait mieux encore qu’à l’ordinaire, les yeux de lord Byron me frappèrent : je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Si une femme l’eût aperçu en un tel moment, elle eût pris une passion pour lui. Je fis vœu de ne jamais contrister une âme aussi belle, par aucune de ces phrases de précaution destinées à soutenir l’orgueil national, ou l'orgueil individuel. J’ai noté* que ce soir-là on vint à parler d’un sonnet singulier du Tasse où il se montre incrédule.

Odi, Filli, che tuona

Ma che curar dobbiam chc faccia Giove ?

Godiam noi qui, s’egli è turbato in cielo.

Tema il volgo i suoi tuoni

Pera il mondo, c rovini ! g me non cale Se non di quel che piu piace c diletla ; Che, se terre sarô, terra ancor fui.

« Ces vers sont un mouvement d'humeur et rien de plus, dit lord Byron. L’âme tendre et l’imagination folle du Tasse avaient également besoin de s'appuyer sur l’idée de Dieu. Il avait ÿ tête trop encombrée de platonisme pour lier ensemble deux ou trois raisonnements difficiles... Quand il écrivit ce sonnet, le Tasse sentait son génie, et manquait peut-être de pain et de maîtresse. »

En disant ces mots, lord -Byron frappait à la porte de son auberge, et force nous fut de le quitter, à notre grand regret ; nous étions sous le charme, même les Italiens si méfiants. L’auberge de lord Byron était à une demi-lieue de la Scala, au bout d'un quartier désert. Il y avait beaucoup de voleurs; il fallait traverser seul, à deux heures du matin, de petites rues fort sinistres.

Tout cela donnait de la poésie à la retraite du lord. Je ne conçois pas comment il n'a pas été attaqué ; je pense qu'il eût été bien humilié d’être dévalisé ; c’est que les voleurs jouaient les tours les plus plaisants aux pauvres piétons. Il faisait froid, «t l’on s’en allait enveloppé dans un manteau ; le voleur, venant doucement par derrière, vous passait par-dessus la tète un cercle de tonneau qu’il faisait descendre jusqu’aux bras, et volait ensuite tout à son aise.

JH. Polidori nous racontait que souvent lord Byron faisait cent vers dans la matinée. Le soir, en revenant du spectacle, ému par les discussions ou la musique, il reprenait son papier, et, travaillant quelquefois jusqu’au jour, il réduisait ses cent vers à vingt ou trente ; dès qu’il en avait quatre ou cinq cents, il les envoyait à M. Mur-

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ray, son libraire à Londres. Il buvait, en travaillant la nuit, une sorte de. grog fait avec de l’eau-de-vie de genièvre et de l’eau. Il est bien vrai que quand les idées ne lui venaient pas il prenait beaucoup de ce grog ; mais ce vice aussi il l’a exagéré en s’accusant ; il ne fut point buveur immodéré. Souvent, pour ne pas engraisser, il sautait un dîner ou ne mangeait qu’un seul plat de légumes et un peu de pain. Ce dîner ne coûtait qu’un franc ou deux; alors lord Byron, saisissant l’apparence d’un autre vice, se vantait d’étre avare.

M. Polidori nous avait donné beaucoup de détails sur son mariage. 'La jeune héritière qu’il épousa avait toute la vanité et un peu de la sottise d’une fille unique. Elle s’attendait à mener la vie brillante d’une fort grande dame; elle ne trouva qu’un homme de génie qui ne voulait ni commander dans la maison, ni être commandé. Milady Byron prit de l’humeur; une méchante servante, à qui les bizarreries de lord Byron faisaient peur, aigrit la colère de sa jeune maîtresse; elle quitta son mari. La haute société saisit une occasion favorable pour excommunier ce grand homme, et sa vie fut à jamais empoisonnée.

C’est peut-être à cet état de colère et de malheur habituel qu’il dut sa sensibilité pour la musique, qui adoucissait son chagrin en lui faisant verser des larmes. Lord Byron était sensible à la belle musique, mais sensible comme un débutant. Après avoir entendu des opéras nouveaux pendant un an ou deux, il eût été fou de choses qui en 1816 ne lui faisaient aucun plaisir, et que même

il blâmait hautement comme insignifiantes ou contournées.

J’apprends à l’instant que lady Byron, ou quelque prêtre en son nom, va répondre au livre de M. Moore. Tant mieux. Si la discorde se met parmi les brûleurs des mémoires originaux, on verra au milieu de quelles âmes lord Byron était tombé.

Lord Byron fut charmant comme un enfant plein de gaieté et d’imprévu le jour où nous allâmes visiter, à deux milles de Milan, l'écho de la Simonetta, célèbre par ï Encyclopédie , et qui répète un coup de pistolet trente ou quarante fois.

En revanche, le lendemain il fut sombre comme Talma dans le Néron de Britannicus, en arrivant à un grand dîner d'apparat que lui donnait monsignor de Brême. Il vint le dernier, et fut obligé de traverser un immense salon avec son pied un peu tourné, et soiis les regards de

tous. Loin d’être un homme indifférent et blasé, comme il l’aurait fallu pour son rôle de dandy , lord Byron était sans cesse agité par quelque passion. Quand les passions plus nobles se taisaient, une vanité folle, et se piquant de

tout, venait le tourmenter. Mais si le génie s'éveillait, tout était oublié, le poète était dans les cieux et nous y entraînait avec lui. Quel divin poëme il nous fit une nuit à propos de la vie de Castruccio-Castracani, le Napoléon du moyen âge ! Nous l’avions mené voir au clair de lune ies aiguilles de marbre blanc du dôme de Milan.

Il avait une des faiblesses de l’homme de lettres : une extrême sensibilité au blâme ou à la louange, surtout

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provenant de gens du métier. Il ne voyait pas que l’affectation dicte tous ces jugements, et que les meilleurs ne peuvent être qu'un certificat de ressemblance.

Mes amis italiens, inexorables pour lord Byron, avaient remarqué qu’il était fier comme un enfant du nombre de langues qu’il croyait parler. Un savant véritable, non pas un charlatan de grec, qui paraissait quelquefois dans la loge de monsignor de Brême, nous dit que lord Byron savait fort mal les deux grecs, l’ancien et le moderne. Il en était de même de l’histoire, quoiqu'il eût des prétentions en ce genre.

J’allais oublier l'effet étonnant produit sur lord Byron par un tableau où Daniel Crespi a représenté ce chanoine enfermé dans sa bière, au milieu d'une églisè, et qui, pendant qu'on chante l’office des morts autour de lui, tout à coup soulève le drap mortuaire, sort de sa bière et s’écrie : Justo judicio damnatus sum. (Je suis damné, et le jugement de Dieu est juste.)

Nous ne pûmes arracher lord Byron de devant ce tableau, nous le vîmes ému jusqu’à l’horreur; par respect pour le génie, nous remontâmes silencieusement à cheval, et allâmes l’attendre à un mille de la Chartreuse de Castellaz^o, je crois, où Crespi a peint à fresque la vie de saint Bruno *.

* Dans une lettre que lortl Byron me fit l’honneur de m’écrire en 1823, pour justifier sir Walter Scott du reproche d’excessive servilité, il passe en revue la plupart de ces hommes aussi aimables que malheureux, que nous avions connus à Milan en 1816. Je trouvai une nuance de canl dans la lettre de lord Byron; et pour éviter de dire

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Lord Byron se moqua de nous quand on lui dit, pour la première fois, qu’il y avait dix italiens au lieu d’un; que le milanais, par exemple, avait deux grands poêles vivants, MM. Tomaso Grossi et Carline Porta, et de plus, un fort bon dictionnaire milanais -italien; que parmi les dix-neuf millions d’Italiens, ceux là seulement qui habitent Rome, Sienne et Florence parlent à peu près la langue écrite. M. Silvio Pellico, ce charmant poète, disait un jour à lord Byron : « La plus jolie de ces dix ou douze langues italiennes dont l’existence est inconnue au delà des Alpes, c’est le vénitien. Les Vénitiens sont les Français de l’Ilalie. — Ils auront donc quelque poète comique vivant? — Oui, répondit M. Pellico. et il est excellent; seulement, comme il ne peut pas faire jouer ses comédies, il les écrit sous forme de satires. Ce charmant poète s’appelle Buratti, et, tous les six mois, le gouverneur de Venise l’envoie en prison. )'

Ce mot de Silvio Pellico décida, suivant moi, de l’avenir poétique de lord Byron. Au fond de son âme, je soupçonne qu’il avait un désir brûlant de voir Paris, mais il aurait voulu y être reçu comme Hume le fut autrefois par la société encyclopédique (1765). Lord Byron demanda avidement le nom du libraire qui vendait les oeuvres de M. Buratti. Comme lord Byron était accoutumé à la bonhomie milanaise, on se permit de lui rire au nez ; on lui apprit que si M. Buratti avait envie de passer toute sa vie

une chose désagréable à un homme que j’aimais, estimais et respectais, je ne lui répondis pas.

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en prison, il en avait un moyen infaillible, c’était d’imprimer; et d'ailleurs, où trouver le téméraire imprimeur 1 ? Des manuscrits fort incomplets de Buratti coûtaient trois ou quatre sequins. Le lendemain la charmante contessina N. daigna prêter son recueil à l’un de nous. Lord Byron, qui croyait savoir l’italien du Dante et de l’Arioste, ne comprit rien d’abord à ces vers. Nous lûmes avec lui quelques comédies de Goldoni, et enfin il entreprit les plaisanteries délicieuses de l’Omo, des Strofe, etc. On eut même l’indécence de lui prêter un exemplaire des sonnets de Baffo. Quel crime aux yeux de Southey! Quel dommage qu’il n’ait pas eu connaissance plus tôt de ce fait atroce !

Suivant moi, lord Byron n’a fait Beppo et ne s’est élevé jusqu’à Don Juan que parce qu’il a lu Buratti et vu le délicieux plaisir que ses vers causent à la société de Venise. Ce pays est un monde à part dont la triste Europe ne se doute pas. On s’y moque des chagrins. C'est de l’ivresse qu’allument dans les cœurs les vers de M. Buratti. Jamais, moi présent, noir mis sur du blanc, comme disent les Vénitiens, ne produisit un tel effet. Mais ici j’ai cessé de voir, et je dois cesser de parler.

1 Longtemps après, un Suisse a osé imprimer les poésies les moins vives de M. Buratti.

Nous employons sans peine ce vieux mol classique; ij rend fort bien notre idée; et que peut-on demander davantage à un mot? Nous allons répondre à cette question. Quels sont les poêles les plus remarquables qui honorent en ce moment l’Italie ?

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