Page 14 du Manifeste
au moins à votre impartialité. Vous étiez seulement les conservateurs du goût, vous allez être ses vengeurs. Mais quand arrivera le moment si doux de la vengeance ? Peut-être dans quatre ou cinq ans, quand nous publierons ce dictionnaire que l’Europe attend avec une respectueuse impatience. Or, je vous le demande, messieurs, chez une nation qui depuis peu se livre à la funeste manie de tout mettre en discussion, non seulement les lois de l'Etat, mais encore, ce qui est bien plus grave, la gloire de ses Académies, quels immenses progrès l'erreur et le faux goût ne peuvent-ils pas faire pendant quatre années ? Je demande que, le 24 avril prochain, jour solennel de la réunion des quatre Académies, vous chargiez l’un de vous de déclarer à un peuple avide de vous entendre notre arrêt sur le romantisme. N’en doutez point, messieurs, cet arrêt tuera le monstre. »
Des applaudissements unanimes arrachent la parole à l’orateur. M. Auger, académicien d'autant plus strict adorateur des règles que jamais il ne fit rien, est d’une commune voix chargé de foudroyer le Romanlisme.
Huit jours se passent ; M. Auger paraît à la tribune ; il y a foule dans la salle ; on compte treize membres présents ;
plusieurs ont revêtu leur costume. Avant de dérouler son manuscrit, le directeur de l’Académie adresse ces mots à l’honorable assemblée :
Toutes les mesures extrêmes, messieurs, sont voisines de dangers extrêmes.
En faisant aux romantiques l'honneur insigne de les nommer en cette enceinte, vous ferez connaître l'existence de cette secte insolenbe à certains salons vénérables, où jusqu'ici le nom du monstre n’avait point pénétré. Ce péril, tout grand qu'il puisse vous paraître, n’est encore, du moins à mes yeux, que le précurseur d’un danger extrême, et à la vue duquel, je ne crains pas de le dire, messieurs, vous prendrez peut-être la résolution de priver le peuple français de la grande leçon que vous lui prépariez dans la solennité du 24 avril. Le célèbre Johnson chez les Anglais, il y a plus d’un demi-siècle :
vers la même époque, le poëte Métastase chez les Italiens ; et de nos jours encore, M. le marquis Visconti ; M. Schlegel, cet Allemand d’une célébrité si funeste, qui donna jadis à madame de Staël la cruelle idée de se faire l’apôtre d’une doctrine malheureuse pour la gloire nationale, plus malheureuse encore pour l’Académie ; vingt autres que je pourrais nommer, si je ne craignais de vous fatiguer de trop
de noms ennemis, ont publié des vérités, hélas! trop claires aujourd’hui, sur le Romanlisme en général, et en particulier sur la nature de l'illusion théâtrale. Ces vérités sont très-propres à éblouir les gens du monde, en ce qu’elles jettent un jour dangereux sur les impressions qu'ils vont chercher tous les jours au théâtre.
Ces vérités funestes ne tendent à rien moins, messieurs, qu'à couvrir de ridicule notre célèbre UNITÉ DE LIEU, la pierre angulaire de tout le système classique.
in les réfutant, je courrais le danger de les faire connaître ; j'ai pris le parti plus sage, selon moi, de les traiter comme non avenues ; je n’en ai pas dit le plus petit mot dans mon discours... » (Interruption, applaudissements universels.) « Grande mesure ! profonde polilique ! »
s’écrie-t-on de toutes parts. « Nous n’eussions pas mieux fail, » dit tout bas un jésuite. L’orateur continue : — « Ne donnons pas, messieurs, le droit de bourgeoisie aux funestes doctrines qui ont fait la gloire des Johnson !, des Visconti, des auteurs de l’Edinburgh Rewiew et de cent autres : reprochons-leur en masse seulement, et sans les nommer, une obscurité
Voir la célèbre préface aux Œuvres complètes de Shakspeare, imprimée en 1765; examen de cette question : ex quoi consiste l'illusion théâtrale ?
7), tn
2 pe |
ridicule. Au lieu de dire les Prussiens, les Saxons, comme tout le monde, disons les Bructères et les Sicambres!. Tous les partisans des saines doctrines applaudiront à tant d’érudition. Moquons-nous en passant de la pauvreté si ridicule de ces bons écrivains allemands qui, dans un siècle où la nolice se vend au poids de l'or, et où le rapport mène à tout, disposés à l'erreur par leur sincérilé?, se contentent, avec un goût que j'appellerai si mesquin, d’une vie frugale et retirée qui les éloigne à jamais de la pompe des cours et des brillantes fonctions qu'on y oblient, pour peu qu’on ait de savoir-faire eb de souplesse. Ces pauvres gens allèguent le prétexte gothique et peu académique qu'ils veulent conserver le privilége de dire sur toutes choses ce qui leur semble la vérité.
Ils ajoutent, ces pauvres Sicambres qui n’ont jamais rien été sous aucun régime, pas même censeurs ou chefs de bureau à, cette maxime dangereuse, subversive de toute décence en littérature : RIbENDo DICERE VERUM QUID VETAT ? Ce qui nous semble vrai, pourquoi ne pas le dire en riant? Je vois, messieurs, à cette phrase