Page 5 du Discours de M. Auger
3, Auger avait été précisément l’un et l’autre. N, D. L. E,
sur le ridicule, un nuage sombre se répandre sur vos physionomies, d'ordinaire si épanouies. Je devine l'idée qui traverse vos esprits ; vous vous souvenez de certains pamphlets publiés par un Vigneron, eb qui ne tendent à rien moins qu’à déconsidérer tout ce qu'il y a au monde de plus respectable, tout ce qu’il y a de considérable parmi les hommes, je veux dire les choix de l’Académie des [nscriptions et l’admission si mémorable dans ce corps savant de MM.Jomard et le Prévol-d’Iray?. N’en doutez point, messieurs, le monstre du Romantisme ne respecte aucune décence. De ce qu’une chose ne s’est jamais faite, il en conclut, et j’en frémis, non qu'il faut soigneusement s’en abstenir, mais, au contraire, qu'il sera peut-être piquant de la tenter; de quelque respectable costume qu’un homme de lettres soit parvenu à se revêtir, il osera s’en moquer. Ces malheureux romantiques ont paru dans la littérature pour déranger toutes nos existences. Une fois nommé, qui eût dit à notre collègue Le Prévot-d’Iray qu’on irait lui demander le Mémoire couronné qu'il jura de ne jamais imprimer ?
1. Cf. Lettre à Messieurs de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de P.-L, Courier. N. D, L. E.
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Si un Romantique était ici présent, je ne fais aucun doute, messieurs, qu'il ne se permit, dans quelque misérable pamphlet, de rendre un compte ridicule de nos travaux si importants pour la gloire nationale. Je sais bien que nous dirons qu’il y a un manque de goût scandaleux dans de tels ouvrages, qu'ils sont grossiers. D’ après un exemple officiel, nous pourrons même aller jusqu’à les traiter de cyniques. Mais voyez, messieurs, comme tout change ; il y a quarante ans qu’un tel mot eût suffi pour perdre non-seulement le livre le plus travaillé, mais encore son malheureux auteur. Hélas! naguère ce mot cynique, appliqué aux écrits de certain Vigneron, homme sans existence et qui n’a pas même de voiture, n’a servi qu’à faire vendre vingt mille exemplaires de son pamphlet. Vous voyez, messieurs, l’insolence du public et tous les dangers de notre position. Sachons nous refuser le plaisir si doux de la vengeance : sachons ne répondre que par le silence du mépris à tous ces auteurs Romantiques, écrivant pour les exigences d’un siècle révolutionnaire, et capables, je n’en doute point, de ne voir dans quarante personnages graves, se rassemblant à jours fixes pour ne rien faire, et se dire entre eux qu'ils sont ce qu’il y a de plus remarquable dans
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la nation, que de grands enfants jouant à la chapelle. »
Ici, les bravos interrompent M. Auger.
Mais, en prenant la résolution de continuer à écrire le moins possible, lesillustres Académiciens semblent avoir entrepris de redoubler de faconde. La foule des orateurs est telle, que l’admission du manifeste rédigé par M. Auger n’a pas occupé moins de quatre séances consécutives. Il y a telle épithète placée avant ou après le substantif, qu'elle affaiblil, qui a changé sept fois de position, et qui s’est vue l’objet de cinq amendements 1.
Je l’avoue, ce manifeste me jette dans un grand embarras. Pour le mettre à l’abri de toute réfutation, messieurs de l’Académie ont usé d’une adresse singulière, et bien digne d'hommes admirés dans Paris pour les succès de la politique appliquée aux intérêts de la vie privée.
Si ces messieurs n'avaient été que des écrivains brillants d’esprit, que de simples successeurs des Voltaire, des La Bruyère, des Boileau, ils auraient cherché à rassembler dans leur écrit des raisons invincibles, et à les rendre intelligibles à tous par un style simple et lumineux. Que serait-il arrivé? On eût attaqué ces
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raisons par des raisons contraires, une controverse se serait établie; l’infaillibilité de l’Académie eût été mise en doute, et la considération dont elle jouit eût pu recevoir quelque atteinte parmi les gens qui ne s'occupent que de rentes et d’argent, et qui forment l'immense majorité dans les salons.
En ma qualité de Romantique, et pour n’imiter personne, pas même l’Académie, je me proposais de relever une discussion aussi frivole par un avantage bien piquant ct bien rare, un peu de bonne foi el de candeur. Je voulais bonnement commencer ma réfutation en réimprimant le manifeste de M. Auger. Hélas! ma bonne foi a failli m'être funeste; c’est aujourd'hui le poison le plus dangereux à manier. A peine ma brochure terminée, je l’ai lue, ou plutôt j'ai tenté de la lire à quelques bons amis brûlant de me siffler; on s’asseoit, j'ouvre mon cahier, il commençait par le manifeste académique. Mais hélas ! à peine étais-je arrivé à la sixième page, qu'un froid mortel se répand dans mon petit salon. Les yeux fixés sur mon manuscrit, ne me doutant de rien, je continuais toujours, cherchant seulement à aller vite, lorsque l’un des amis m’arrête. C’est un jeune avocat d’un tempérament robuste, aguerri par la lecture des pièces
dans les procédures, et qui, bien que fortement éprouvé, avait cependant encore la force de parler. Tous les autres, pour mieux se livrer à leur attention profonde, se cachaïient le front de la main, et, à l'interruption, aucun n’a fait de mouvement. Consterné de cet aspect, je regarde mon jeune avocat : « Les phrases élégantes que vous nous débitez, me dit-il, sont bonnes à être récitées dans une assemblée solennelle ; mais comment ne savez-vous pas qu’en petit comité il faut au moins une apparence de raison et de bonne foi ? Tant que l’on n’est que sept à huit, tout n’est pas excusé par la nécessité de faire effet ; chacun voit trop clairement, que personne n’est trompé. Dans une assemblée nombreuse, on pense toujours à Paris que l’autre côté de la salle est pris pour dupe ct admire. Une séance de l’Académie est une cérémonie. L'on y arrive avec l'inquiétude de ne pas trouver de place; rien en France ne dispose mieux au respect. Comment tant de gens s’empresseraient-ils pour ne voir qu'une chose ennuyeuse ? À peine rassemblé, le public s'occupe des femmes élégantes qui arrivent et se placent avec fracas ; plus tard, il s'amuse à reconnaître les ministres présents et passés qui ont daigné se faire de l’Académie ; il considère
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les cordons et les plaques. Enfin, ce qui sauve les discours à l’Institut, c’est qu'il y a spectacle. Mais vous, mon cher, si vous ne trouvez pas d’autre manière de commencer votre pamphlet que de citer M. Auger, vous êtes un homme perdu. »
Deux de nos amis, que nos voix plus animées avaient tirés de la rêverie, ajoutent : « Ah ! c’est bien vrai. » L'avocat reprend : « Comprenez donc que des phrases académiques sont officielles, et partant faites pour {romper quelqu'un ; donc il y a inconvenance à les lire en petit comité, et surtout entre gens de fortunes égales.»
Ah ! répondis-je, le Constilulionnel m'avait bien prévenu, si j'avais su le comprendre, que M. Auger était un critique sage et froid (n° du 26 avril), il aurait, dû dire {rès-froid, à l’effet qu'il produit sur vous ; Car enfin, messieurs, à l’exception du titre de mon pamphlet, je ne vous ai pas encore lu une phrase de mon cru, et je ne vous en lirai point ; je vois que toute réfutation est impossible, puisque, rien qu’en exposant les raisons de ma partie adverse, j'endors le lecteur. Allons chez Tortoni, il est de mon devoir de vous réveiller, et certes je ne vous dirai plus un mot de littérature ; je n’ai ni jolies femmes ni grands cordons pour soutenir votre attention.
Comme je parlais ainsi avec un peu d'humeur, contrarié d’avoir travaillé quatre jours pour rien, et d’avoir été dupe detant de raisonnements, qui en les écrivant me semblaient si beaux : « Je vois bien que vous ne réussirez jamais à rien, reprit l’avocat; vous vivriez dix ans à Paris que vous n’arriveriez pas même à être de la société pour la morale chrétienne ou de l’académie de géographie ! Qui vous dit de supprimer votre brochure ? Hier soir, Vous m'avez montré une lettre qui vous est adressée par un de vos amis classiques. Cet ami vous donne en quatre petites pages les raisons que M. Auger aurait dû présente: dans son feuilleton de quarante. Imprimez cette lettre et votre réponse ; arrangez une préface pour faire sentir au lecteur le tour jésuitique et rempli d’une adresse sournoise que l’Académie cherche à jouer à l’imprudent qui voudra réfuter son Manifeste. »
De deux choses l’une, se sont dit les membres du premier corps littéraire de l’Europe, ou l’homme obscur qui nous réfulera ne nous cilera pas, el nous crierons à la mauvaise foi, ou il transcrira le feuillelon de ce pauvre Auger, el sa brochure sera d'un ennui morlel. Nous dirons partoul, nous qui sommes quaranle contre un :
Voyez comme ces romanliques sontennuyeux
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el lourds avec leurs prélendues réfulalions.
Je présente donc au public la lettre classique que je reçus deux jours après que le manifeste de M. Auger eut fait son apparition dans le monde par ordre. Cette lettre renferme toutes les objections produites par M. Auger. Ainsi, en réfutant la lettre, J'aurai réfuté le manifeste, et c’est ce que je me réserve de faire sentir aux moins attentifs, en citant à mesure de la discussion plusieurs phrases de M. Auger.
Me fera-t-on quelques reproches du ton que j'ai pris dans cette préface ? Rien ne me semble plus naturel et plus simple. IL s’agit entre M. Auger, qui n’a jamais rien fail, et moi, soussigné, qui n'ai jamais rien fait non plus, d’une discussion frivole et assurément sans importance pour la sûreté de l'État, sur cette question diflicile : Ouelle roule faul-il suivre pour faire aujourd'hui une tragédie qui ne fasse point bâiller dès la qualrième représentation ?
Toute la différence que je vois entre moi et M. Auger, dont je ne connaissais pas une ligne il y a quatre jours avant de chercher à le réfuter, c’est qu'il y a quarante voix éloquentes et considérables dans le monde pour vanter son ouvrage.
Quant à moi, J'aime mieux encourir le reproche d’avoir un style heurté que celui d’être vide ; tout mon tort, si j’en ai, n’est
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pas d’être impoli, mais d’être poli plus vite.
Je respecte beaucoup l’Académie comme corps conslilué (loi de 1821) ; elle a ouvert une discussion littéraire, j'ai cru pouvoir lui répondre. Quant à ceux de messieurs ses membres que je nomme, je n'ai jamais eu l'honneur de les voir. D'ailleurs je n'ai jamais cherché à les offenser le moins du monde, et si j’ai dit célèbre à M. Villemain, c’est que j'ai trouvé ce mot-là dans les Débats ?, dont il est rédacteur, à côté de son nom.