‹ Racine et ShakspeareChapitre 33 sur 72 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

Le Classique au Romantique.

Ce 26 avril 1824,

de l’aimable envoi que vous m'avez

fait; je relirai vos jolis volumes aussitôt que la loi des rentes et les travaux de la session me le permettront.

Je souhaite de tout mon cœur que l’administration de l'Opéra procure jamais aux oreilles de nos dilellanti quelques-unes des jouissances que vous dépeignez si bien,

J E vous remercie mille fois, monsieur,

1. Il s’agit ici, le paragraphe suivant le montre bien, d’un remerciement pour /& Vie de Rossini qui était parue depuis peu. Nous rappelons que, suivant toute vraisemblance, Stendhal n’invente ni la présente lettre ni son correspondant classique. N. D. L. E.

mais j'en doute fort; l’urlo francese est plus puissant que les tambours de Rossini ; rien de plus tenace que les habitudes d’un public qui ne va au spectacle que pour se désennuyer.

Je ne dirai pas que j'ai ou que je n'ai pas trouvé du romantique dans votre ouvrage. Il faudrait, avant tout, savoir ce que c’est; et il me semble que, pour jeter quelque lumière sur cette question, il serait bien temps de renoncer aux définitions vagues et abstraites de choses qui doivent être sensibles. Laissons les mots ; cherchons des exemples. Qu'est-ce que le ROMANTIQUE ? Est-ce le Han d'Islande du bonhomme Hugo ? Est-ce le Jean Sbogar aux phrases retentissantes, du vaporeux Nodier ? Est-ce ce fameux Solilaire, où un des plus farouches guerriers de l’histoire, après avoir été tué dans une bataille, se donne la peine de ressusciter pour courir après une petite fille de quinze ans, et faire des phrases d’amour ? Est-ce ce pauvre Faliero?, si outrageusement reçu aux Français, et traduit pourtant de lord Byron ? Est-ce le Christophe Colomb de M. Lemercier, où, si j'ai bonne mémoire, le public, embarqué dès le premier acte

1. Le Solitaire est un roman du vicomte d’Arlincourt, le « vicomte inversif ». Et Faliero d’après Marino Faliero de Byron est une pièce de Gosse, N, D, EL. ER.

SECONDE PARTIE Si

dans Ja caravelle du navigateur génois, descendait au troisième sur les rivages d’ Amérique ? Est-ce la Panhypocrisiade du même poëte, ouvrage dont quelques centaines de vers très-bien faits et très philosophiques ne sauraient faire excuser la monotone bizarrerie et le prodigieux dévergondage d'esprit ? pus la Morl de Socrale, du P. Lamartine, le Parricide, de M. Jules Lefèvre, ou l'Eloa ange femelle, née d’une larme de Jésus- -Christ, de M. le comte de Vigny ? Est-ce enfin la fausse sensibilité, la prétentieuse élégance, le pathos obligé de cet essaim de jeunes poëtes qui exploitent le genre rêveur, les mystères de l’âme, et qui, bien nourris, bien rentés ne cessent de chanter les misères humaines et les joies de la mort? Tous ces ouvrages ont fait du bruit en naissant; tous ont été cités comme modèles dans le genre nouveau ; tous sont ridicules aujourd'hui.

Je ne vous parle point de quelques productions réellement trop pitoyables malgré l'espèce de succès qui a signalé leur entrée dans le monde. On connaît le compérage des journaux, les ruses des auteurs, les éditions à cinquante exemplaires, les fauxtitres, les frontispices refaits 1, les carac-

. Voir un numéro de la Pandore relatif à un débat d'intérêt entre le très-lyrique auteur de Han et son libraire Persan.

8? RACINE ET SHAKSPFARE

tères remaniés, etc., etc. ; tout ce petit charlatanisme est mis à découvert depuis longtemps. Il faut que la guerre entre les romantiques et les classiques soit franche et généreuse : les uns et les autres ont quelquefois des champions qui déshonorent la cause qu'ils prétendent servir ; et à propos de style, par exemple, il n’y aurait pas plus de justice à reprocher à votre école d’avoir produit le célèbre vicomte inversif qu'il n’y en aurait de votre part à accuser le classicisme d’avoir produit un Chapelain ou un Pradon. Je ne citerais même pas comme appartenant probablement au genre romantique les ouvrages que je viens de vous rappeler, si la plupart de ceux qui les ont faits ne se décoraient dans le monde du beau nom d'écrivains romantiques avec une assurance qui doit vous désespérer.

Examinons le peu d'ouvrages qui, depuis vingt ans, ont eu un succès que chaque jour a confirmé. Examinons Hector !, Tibère, Clylemnestre, Sylla, l'École des Vieillards, les Deux Gendres, et quelques pièces de Picard et de Duval; examinons les divers genres, depuis les romans de madame Cottin jusqu'aux chansons de Béranger, et nous reconnaîtrons que tout ce qu’il y a de bon, de beau et d’applaudi dans tous ces

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