‹ Racine et ShakspeareChapitre 38 sur 72 · TS · texte numérisé non relu

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Les personnages de la comédie classique au contraire, semblent affublés d’un double masque, d’abord l’effroyable affectation que nous sommes obligés de porter dans le monde, sous peine de ne pas atteindre à la considération, plus l’affectation de noblesse, encore plus ridicule, que le poëte leur prête de son chef en les traduisant en vers alexandrins.

Comparez les événements de la comédie intitulée Lanfranc ou le Poële à la fable du même sujet traité par la muse classique ; car, dès le premier mot, vous avez deviné que ce n’est pas sans dessein que j'ai choisi le principal caractère d’une des comédies classiques les plus renommées ; comparez, dis-je, les actions de Lanfranc à celles du Damis de la Mélromanie. Je n’ai garde de parler du style ravissant de ce chef-d'œuvre, et cela par une bonne raison ; la comédie de Lanfranc ou le Poële n'a pas de style, et c’est, à mon avis, par là qu’elle brille, c’est le côté par où je l’estime. Ce serait en vain que vous y chercheriez une tirade brillante; ce n’est qu’une fois ou deux dans les cinq actes qu’il arrive à un personnage de dire de suite plus de douze ou quinze lignes. Ce ne sont pas les paroles de Lanfranc qui étonnent et font rire, ce sont ses actions inspirées par des motifs qui ne sont pas ceux du

Oronte que son sonnet est mauvais, dans un siècle où le Miroir critique librement le Voyage à Coblentz, présente à ce géant si redoutable, ct pourtant si Cassandre, nommé Public, précisément le portrait détaillé d’une chose qu’il n’a jamais vue et qu’il ne verra plus.

Après avoir entrevu cette comédie de Lanfranc ou le Poële, que, pour établir mon raisonnement, je suis forcé de supposer aussi bonne que les Proverbes de M. Théodore Leclercq, et qui peint si bien nos actrices, nos grands seigneurs, nos juges, nos amis libéraux, Sainte- Pélagie, etc., etc., etc., en un mot, la société telle qu’elle vit et se meut en 1824, daignez, monsieur, relire la Métromanie, le rôle de Francaleu, celui du capitoul, etc. ; si, après vous être donné le plaisir de revoir ces Jolis vers, vous déclarez que vous préférez Damis à Lanfranc, que puis-je répondre à un tel mot ? Il est des choses qu’on ne prouve pas. Un homme va voir la Transfiguralion de Raphaël au Musée.

Il se tourne vers moi, et, d’un air fâché :

« Je ne vois pas, dit-il, ce que ce tableau vanté a de si sublime. — A propos, lui dis-je, savez-vous ce que la rente a fait

1. Elle y reviendra. (Ce tableau entré en France à la suite du as de Tolentino, fut rendu au Pape en 1815, N. D, L. E.)

hier soir fin courant ? » Car il me semble que, lorsqu'on rencontre des gens tellement différents de nous, il y a péril à engager la discussion. Ce n’est point orgueil, mais crainte de l’ennui. A Philadelphie, vis-à-vis la maison habitée jadis par Franklin, un nègre et un blanc eurent un jour une dispute fort vive sur la vérité du coloris du Titien. Lequel avait raison ?

En vérité, je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est que l’homme qui ne goûte pas Raphaël et moi sommes deux êtres d’espèces différentes ; il ne peut y avoir rien de commun entre nous. À ce fait, je ne vois pas le plus petit mot à ajouter.

Un homme vient de lire {phigénie en Aulide de Racine et le Guillaume Tell de Schiller ; il me jure qu’il aime mieux les gasconnades d’Achille que le caractère anlique et vraiment grand de Tell. A quoi bon discuter avec un tel homme ?

Je lui demande quel âge a son fils, et je calcule à part moi à quelle époque ce fils paraîtra dans le monde et fera l'opinion.

Si j'étais assez dupe pour dire à ce brave homme : Monsieur, mettez-vous en expérience, daignez voir jouer une seule fois le Guillaume Tell de Schiller, il saurait bien me répondre comme le vrai classique des Débais : Non-seulement je ne verrai jamais jouer cette rapsodie tudesque et je ne la

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Jirai pas, mais encore, par mon crédit, j'empêcherai bien qu’on ne la jouet.

Eh bien! ce classique des Débals, qui veut combattre une idée avec une baïonnette, n’est pas si ridicule qu’il le paraît. A l'insu de la plupart des hommes, l’habitude exerce un pouvoir despotique sur leur imagination. Je pourrais citer un grand prince, fort instruit d’ailleurs, et que l’on devrait croire parfaitement à l’abri des illusions de la sensibilité ; ce roi ne peut souffrir dans son conseil la présence d’un homme de mérite, si cet homme porte des cheveux sans poudre ?. Une tête sans poudre lui rappelle les images sanglantes de la Révolution française, premiers objets qui frappèrent son imagination royale, il y a trente-un ans. Un homme à cheveux coupés, comme nous, pourrait soumettre à ce prince des projets conçus avec la profondeur de Richelieu ou la prudence de Kaunitz, que, pendant tout le temps de sa lecture, le prince n’aurait d’attention que pour la coiffure repoussante du ministre.

Je vois un trésor de tolérance littéraire dans ce mot : l'habitude exerce un pouvoir despotique sur l'imagination des hommes

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